TRANSITION éCOLOGIQUE ET éNERGéTIQUE

Comment éclairer l’espace public sans nuire à la biodiversité ? Entretien avec Nicolas Houel

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L’éclairage public peut affecter la biodiversité La lumière artificielle influence fortement les comportements des espèces nocturnes. Par exemple, les crapauds et les grenouilles, connus pour leurs comportements « lucifuges » (qui fuient la lumière), évitent instinctivement les zones éclairées. « Pour certains animaux, une route éclairée constitue une barrière physique, comme un mur de brique […]

Proposition portée par L'Observatoire de la nuit

<p>Nicolas Houel, urbaniste et fondateur de l’Observatoire de la Nuit, invite à repenser l’éclairage public pour valoriser un bien commun souvent négligé : le « patrimoine de la nuit », fait d’obscurité naturelle et de ciel étoilé. Longtemps perçu comme un symbole de sécurité et d’attractivité pour les collectivités, l’éclairage nocturne est aujourd’hui reconnu pour ses effets perturbateurs sur l’horloge biologique humaine et ses impacts négatifs sur la biodiversité.</p>

L’éclairage public peut affecter la biodiversité

La lumière artificielle influence fortement les comportements des espèces nocturnes. Par exemple, les crapauds et les grenouilles, connus pour leurs comportements « lucifuges » (qui fuient la lumière), évitent instinctivement les zones éclairées.

« Pour certains animaux, une route éclairée constitue une barrière physique, comme un mur de brique pour un humain. »

À l’inverse, les insectes vont être irrésistiblement attirés par la lumière, et tourner autour des lampadaires, comme des satellites guidés par une étoile. L'agglutination d’insectes autour du point lumineux crée une des zones de chasse artificielles pour des prédateurs comme les chauves-souris. Même si ces perturbations peuvent sembler anodines aux riverains, elles bouleversent en réalité le cycle de prédation et affaiblissent ainsi la biodiversité locale.

Toutes les espèces sont impactées… y compris l’homo sapiens !

Au sein de l’écosystème, l’humain ne fait pas figure d’exception : une exposition trop importante à l’éclairage artificiel n’est pas sans conséquence sur la santé. Elle altère le cycle circadien (c’est-à-dire l’horloge interne, qui régule le cycle de sommeil) : sous l’effet de la lumière artificielle, le corps pense qu’il est 14 heures alors qu’il est en réalité 22 heures.

Vers une réduction de la pollution lumineuse

Un cadre législatif renforcé

Pour répondre à ces enjeux, le gouvernement a durci les règles sur les nuisances lumineuses. L’arrêté du 27 décembre 2018 (lien externe, nouvelle fenêtre) relatif à « la prévention, à la réduction et à la limitation des nuisances lumineuses » prévoient des mesures pour réguler l’éclairage public : horaires d’allumage et d’extinction, limitation des températures de couleur et réduction des nuisances lumineuses via un zonage territorial.

La mise en lumière du patrimoine et des espaces verts est également encadrée pour concilier attractivité et sobriété lumineuse.

Eteindre la lumière : une question qui divise

La réduction de l’éclairage public génère souvent des tensions : certains y voient une avancée écologique, d’autres s’inquiètent pour leur sécurité. À Bordeaux, des collectifs de femmes s’opposent à l’extinction partielle des lumières, affirmant qu’elle renforce le « sentiment d’insécurité » et favorise le harcèlement de rue. L’extinction ne doit pas non plus perturber les trajets quotidiens ou les activités sportives. L’écueil serait par exemple de voir un cycliste abandonner le vélo pour la voiture, à l’encontre des objectifs de mobilité douce.

La transition des territoires vers la LED

Depuis la crise énergétique de 2022, un grand mouvement de LEDification (ou transition vers la LED) est partout à l'œuvre. Ces luminaires innovants permettent de réguler l'agressivité des lampadaires tout en réalisant des économies d’énergie. Mais la technologie seule ne suffit pas ! Les élus sont chargés de planifier une réduction de l’éclairage adaptée aux pratiques des riverains. En parallèle, une stratégie de communication doit être mise en œuvre pour sensibiliser les habitants sur les bienfaits d’une vie nocturne de qualité.

Des solutions pour les élus

La « Trame noire », premier levier d’action pour préserver la vie nocturne

Pour limiter les impacts sur la faune, la « Trame noire » a été développée afin d’encourager l’extinction de l’éclairage au sein de « corridors écologiques » bien définis. L’Office français de la biodiversité (OFB) met à disposition un guide à destination des élus et des collectivités pour expérimenter cette approche avec les politiques d’éclairage local.

Des solutions plus ciblées peuvent également être réalisées, incluant des audits sur site en lien avec des écologues.

Une approche participative pour « dédramatiser la nuit »

Le diptyque énergie-biodiversité s’est transformé en triptyque : énergie, biodiversité et société. Les élus doivent intégrer ces trois dimensions. Une transition réussie vers un éclairage plus durable nécessite d’impliquer les habitants au processus décisionnel. Dans le cadre des activités de conseil avec l’Observatoire de la Nuit, une méthodologie participative est privilégiée, avec des ateliers et des déambulations nocturnes.

« Les meilleurs experts sont les citoyens, qui connaissent mieux que quiconque la vie nocturne de leur quartier. »

Au cours des ateliers de co-construction, les habitants sont invités à partager leur expérience. Ensemble, ils définissent des « ambiances lumineuses » différentes, en fonction des quartiers ou des rues, cohérente avec leurs vécus et leurs usages du territoire.

Des outils numériques pour une gestion éclairée

Pour aider les élus à optimiser la gestion de leur parc d’éclairage et faciliter la prise de décision, l’Observatoire de la Nuit a développé deux outils numériques. Ils se substituent aux anciennes cartes papiers peu intuitives.

SCAN (lien externe, nouvelle fenêtre), une plateforme cartographique, facilite l’élaboration de stratégies en s'appuyant sur une carte virtuelle qui permet de naviguer et d’analyser l’éclairage en temps réel.

Obscura (lien externe, nouvelle fenêtre), son jumeau numérique, modélise les ambiances nocturnes en 3D en temps réel afin d’évaluer les impacts visuels et environnementaux des décisions prises.

Pour plus de conseils, le site de l’Observatoire de la Nuit (lien externe, nouvelle fenêtre) est librement accessible.

Petit historique de l’éclairage public à travers les âges :

Petit historique de l’éclairage public à travers les âges :

Un défi en constante évolution que les élus doivent anticiper !

Moyen Âge avant l’électricité Sécurité et performance : lanternes et flambeaux sont utilisés pour protéger les habitants et réduire la criminalité. Les collectivités cherchent déjà à optimiser la performance (bougies, lampes à huile puis gaz) pour minimiser les ressources en maximisant la lumière !
Époque moderne XXe siècle Attractivité et développement urbain : l’électrification transforme l’éclairage public en outil de dynamisation économique. Les villes investissent dans l’éclairage pour valoriser les espaces urbains et soutenir le commerce.
2018 — Réglementation sur la pollution lumineuse Nuisance lumineuse et biodiversité : l’arrêté du 27 décembre 2018 (lien externe) introduit des restrictions sur les horaires d’allumage, la quantité de lumière émise et les températures de couleur, avec un zonage territorial.
2022 — Crise énergétique Sobriété lumineuse : face à la hausse des coûts, les collectivités adoptent des solutions comme l’extinction partielle la nuit et le passage aux LED.
Aujourd’hui Triptyque « Énergie — Biodiversité — Société » : les élus sont appelés à trouver des solutions qui concilient sécurité, efficacité énergétique et respect de l’environnement, tout en s’adaptant aux usages des citoyens.