Souveraineté, visibilité, patrimoine : pourquoi les collectivités doivent investir le numérique culturel
Olivier Thuillas est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, à l'Université Paris Nanterre Qu’est-ce qu’une plateforme numérique culturelle ? Depuis une quinzaine d’années, les plateformes ont profondément transformé l’accès à la culture. Films, séries, musique, presse, livres ou encore patrimoine sont désormais, pour l’essentiel, accessibles en ligne. Ces plateformes numériques […]
Olivier Thuillas est maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, à l'Université Paris Nanterre
Qu’est-ce qu’une plateforme numérique culturelle ?
Depuis une quinzaine d’années, les plateformes ont profondément transformé l’accès à la culture. Films, séries, musique, presse, livres ou encore patrimoine sont désormais, pour l’essentiel, accessibles en ligne. Ces plateformes numériques culturelles mettent en relation des œuvres et des publics, mais elles sont aussi portées par de grandes entreprises. Citer « Netflix », par exemple, c’est à la fois désigner un site utilisé par des millions de personnes et un acteur économique qui organise l’accès aux contenus selon ses propres critères.
Ce paysage en pleine recomposition est dominé par quelques grands acteurs comme Netflix, Amazon Prime, Disney+, Apple ou Spotify, qui concentrent l’essentiel des usages et façonnent les habitudes culturelles. À côté de ces géants existent toutefois de nombreuses plateformes plus petites, souvent spécialisées dans le cinéma d’auteur, le documentaire ou la création indépendante. En France, près de 200 plateformes de vidéo à la demande coexistent.
Pour les collectivités, cette organisation du marché pose d’abord la question de la visibilité des œuvres locales, souvent peu mises en avant dans des catalogues mondialisés. Elle interroge également l’égalité d’accès à la culture, dans un contexte où l’offre repose de plus en plus sur des abonnements payants et des logiques commerciales.
Pourquoi intégrer le numérique dans les politiques culturelles locales ?
L’engagement des collectivités dans le numérique culturel répond à un enjeu de souveraineté. En développant leurs propres outils ou en accompagnant des plateformes locales, les territoires conservent une capacité à organiser l’accès à la culture, à en garantir la diversité et à soutenir des modes de diffusion adaptés à leurs spécificités.
Les plateformes peuvent modifier rapidement les équilibres territoriaux. Des problématiques comparables existent en lien avec leur émergence dans d’autres domaines. Avec Airbnb, par exemple, de nombreuses communes ont vu une partie de leur parc de logements se transformer avec des conséquences sur l’accès au logement et la vie de quartier. Avec Amazon, certaines implantations logistiques ont fragilisé les commerces de proximité.
Agir au niveau local répond ainsi à plusieurs objectifs :
- Visibilité de la création et de la vie culturelle de proximité :
Les grandes plateformes mettent en avant les contenus les plus rentables, à l’échelle mondiale. Les artistes, les initiatives associatives et les événements locaux y sont peu visibles. Les outils numériques portés ou soutenus par les collectivités permettent au contraire de valoriser cette richesse de proximité et de la rendre accessible aux habitants. - Connaissance et transmission du patrimoine :
La mémoire d’un territoire repose sur des savoirs détenus par les habitants, les associations et les familles. Le numérique offre aujourd’hui des moyens simples pour collecter, conserver et partager ces éléments, en complément du travail des bibliothèques, des musées et des services d’archives, et pour documenter des histoires locales, des pratiques et des paysages.
Soulignons qu’intégrer le numérique dans les politiques culturelles ne signifie pas dématérialiser l’action publique. Les plateformes territoriales fonctionnent avec les équipements culturels et les médiateurs. Leur vocation est de prolonger les pratiques, de faciliter l’information des publics et de renforcer la fréquentation des lieux.
Trois grands types de plateformes culturelles numériques portées par les territoires
- Les plateformes patrimoniales : Principalement portées par les bibliothèques, les musées et les services d’archives municipaux ou départementaux, leur objectif est de mettre en ligne des collections numérisées afin de rendre accessibles au plus grand nombre. Par exemple, la mise en ligne des registres d’état civil a fait évoluer les pratiques généalogiques et démocratisé l’accès à l’histoire locale.
- Les plateformes contributives : Elles associent directement les habitants à la construction de la mémoire du territoire. À Brest, le projet WikiBrest (lien externe, nouvelle fenêtre) permet aux citoyens de documenter leur ville. À Nantes, la plateforme Nantes Patrimonia (lien externe, nouvelle fenêtre) propose l’annotation collaborative de photos et de cartes postales anciennes. Dans le Nord, Mémoire des Ch’tis (lien externe, nouvelle fenêtre) recueille témoignages, images, sons et archives familiales. En Centre-Val de Loire, la plateforme Mémoire de Ciclic (lien externe, nouvelle fenêtre) valorise le film amateur. Ces dispositifs enrichissent les fonds publics et mobilisent une intelligence collective précieuse pour documenter ce qui n’est souvent écrit nulle part.
- Les plateformes culturelles locales de diffusion et de soutien à la création : Pour accompagner les artistes et les acteurs culturels du territoire. Elles sont souvent portées par des associations, des scènes de musiques actuelles, des cinémathèques régionales ou des structures parapubliques. La Sonothèque Normandie (lien externe, nouvelle fenêtre), les cinémathèques locales comme celle de Nouvelle-Aquitaine ou encore les initiatives de librairies pour la vente en ligne pendant la crise sanitaire en sont de bons exemples. Si leurs audiences restent modestes, leur rôle est décisif : elles permettent de rendre visibles des artistes et des œuvres que les grandes plateformes commerciales ne mettent pas en avant.
Ces trois grandes familles de plateformes montrent que le numérique est aujourd’hui un outil au service des politiques culturelles locales, à la fois pour conserver la mémoire, associer les habitants et soutenir la création.