GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Concentration des data centers : arbitrer les choix d’implantation à l’échelle locale dans un contexte de pression énergétique

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Entretien avec Cécile Diguet, urbaniste, experte de la fabrique urbaine et des infrastructures numériques, directrice du studio dégel. Dans plusieurs régions françaises, notamment en Île-de-France, la multiplication des data centers devient un enjeu territorial majeur. Indispensables aux usages numériques, ces infrastructures – centres de colocation, plateformes de cloud, installations de très grande capacité ou dédiées […]

Entretien avec Cécile Diguet, urbaniste, experte de la fabrique urbaine et des infrastructures numériques, directrice du studio dégel.

Dans plusieurs régions françaises, notamment en Île-de-France, la multiplication des data centers devient un enjeu territorial majeur. Indispensables aux usages numériques, ces infrastructures – centres de colocation, plateformes de cloud, installations de très grande capacité ou dédiées à l’intelligence artificielle – consomment beaucoup d’électricité, mobilisent du foncier et sollicitent fortement les réseaux. Leur concentration sur certains territoires oblige les collectivités à anticiper leurs impacts et à repenser leur intégration énergétique, dans un contexte de transition écologique et de tensions sur les ressources.

De l’effet de concentration des data centers à la pression croissante sur les réseaux énergétiques locaux

L’installation des data centers en France s’accélère sous l’effet conjugué de deux dynamiques majeures : la croissance du cloud computing – c’est-à-dire l’externalisation du stockage et du traitement des données vers des serveurs distants – et l’essor rapide de l’intelligence artificielle, particulièrement consommatrice de puissance de calcul.

Cette dynamique est renforcée par l’attractivité énergétique du territoire français. Le mix électrique national repose majoritairement sur l’énergie nucléaire, qui représente environ 70 % de la production, ce qui garantit une électricité relativement décarbonée, stable et historiquement compétitive pour les activités industrielles très énergivores. À cela s’ajoutent un réseau européen interconnecté et une expertise reconnue dans l’exploitation des infrastructures électriques.

Dans ce contexte favorable, les projets sont portés à la fois par de grands acteurs internationaux (tels qu’Equinix, Digital Realty ou Microsoft) et par plusieurs acteurs français du cloud et des services numériques, comme OVHcloud, Atos ou Scaleway.

Ce développement s’accompagne toutefois d’un phénomène de concentration géographique, particulièrement visible dans les franges métropolitaines. En Île-de-France, des territoires comme Saint-Denis, Aubervilliers, La Courneuve ou Orsay concentrent un nombre croissant de data centers. Les opérateurs de colocation ont en effet intérêt à se regrouper pour limiter les coûts de fibre noire (liaisons optiques dédiées à très haut débit) et optimiser les échanges de données entre centres. Un « réflexe grégaire » produit un effet cluster, avec l’agrégation de plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés de salles informatiques sur un même périmètre. Cette accumulation pèse directement sur l’alimentation électrique des territoires. Les data centers dont la puissance est inférieure à 40 mégawatts sont raccordés aux réseaux de distribution locaux, gérés par Enedis. Au-delà de ce seuil, les installations doivent être connectées au réseau de transport national, exploité par RTE. Dans certaines zones, les infrastructures existantes ne suffisent plus à absorber ces appels de puissance concentrés. De nouveaux postes sources (équipements permettant de redistribuer l’électricité à l’échelle locale) ont ainsi dû être construits, notamment en Seine-Saint-Denis. Ces équipements représentent des investissements lourds, pouvant atteindre plusieurs dizaines de millions d’euros, et posent la question de leur pertinence et de leur financement.

À cette pression locale s’ajoute celle exercée sur le réseau de transport d’électricité, piloté par Réseau de transport d’électricité (RTE). L’opérateur doit gérer une file d’attente de projets souvent non coordonnés, certains data centers réservant des capacités de raccordement sans certitude de réalisation. Pour y répondre, RTE a fait évoluer ses règles d’accès au réseau : renforcement du principe de « premier prêt, premier servi », analyse groupée des demandes et mise en place de dispositifs de mutualisation, comme l’Opération de Raccordement Anticipé Mutualisé (ORAM). Ces mécanismes permettent de traiter collectivement plusieurs projets situés dans une même zone stratégique.

Si les acteurs du système électrique estiment que la production nationale reste globalement suffisante, la consommation des data centers ravive néanmoins les enjeux de sobriété énergétique. À titre d’exemple, un projet de data center de 1,4 gigawatt envisagé en Seine-et-Marne correspond à la puissance d’un réacteur nucléaire, un ordre de grandeur révélateur des défis à venir pour les territoires.

Des usages désormais en concurrence : arbitrages locaux et défis pour les territoires

À l’échelle locale, dans un contexte de sobriété foncière et énergétique, les collectivités se retrouvent confrontées à des arbitrages de plus en plus complexes entre data centers, électrification des mobilités, projets de logements, besoins industriels et équipements publics. Les réseaux nationaux planifient leurs évolutions à long terme, notamment à travers le Schéma Décennal de Développement du Réseau élaboré par RTE. Cependant, à l’échelle locale, les marges de manœuvre restent limitées.

Trois obstacles structurels freinent aujourd’hui la capacité des territoires à piloter l’implantation des data centers :

  • Le principe d’égalité entre consommateurs : les gestionnaires de réseaux, RTE pour le transport et Enedis pour la distribution, sont tenus de traiter chaque client de manière équitable. Dès lors qu’un projet respecte les règles d’urbanisme (notamment le Plan Local d’Urbanisme – PLU) et les exigences techniques, le permis de construire ne peut être juridiquement refusé. Les collectivités ne disposent donc pas d’un droit de veto, même lorsque les capacités électriques locales sont fortement sollicitées.
  • Le secret des affaires : les opérateurs et les gestionnaires de réseaux ne peuvent communiquer certaines informations stratégiques aux communes, en particulier celles relatives aux niveaux de consommation ou aux prévisions d’évolution des projets. Cette contrainte limite les capacités d’anticipation et complique la planification énergétique et foncière locale, alors même que les collectivités expriment un besoin croissant de visibilité.
  • Les effets d’éviction énergétique et foncière : la réservation de capacités électriques par les data centers peut rendre irréalisables d’autres projets structurants : déploiement des bornes de recharge, rénovation d’équipements publics, implantation d’activités industrielles ou construction de logements. Cette dynamique pose la question de la souveraineté énergétique locale et s’accompagne souvent d’une concurrence accrue sur le foncier, avec des risques d’artificialisation des sols et de conflits d’usage.

À ces contraintes s’ajoutent d’autres risques territoriaux : insertion architecturale délicate dans des tissus urbains mixtes, tensions sur la ressource en eau lorsque le refroidissement par eau est privilégié, ou encore difficultés d’acceptabilité sociale face à des équipements perçus comme très consommateurs d’énergie et peu créateurs d’emplois locaux. Sans outils de planification adaptés ni partage d’informations renforcé, les territoires risquent ainsi de subir l’implantation des data centers plutôt que de la piloter.

Transformer la contrainte en levier : quelles marges d’action pour les collectivités ?

Malgré un cadre réglementaire encore fragmenté et des rapports de force souvent asymétriques, les collectivités disposent de leviers pour mieux intégrer les data centers dans leurs stratégies territoriales.

La récupération de chaleur, sous conditions strictes : la chaleur produite par les serveurs peut être valorisée, mais uniquement dans des configurations précises : data centers de taille intermédiaire, proximité immédiate de besoins thermiques et coordination étroite entre opérateurs et gestionnaires de réseaux. À Genève, un data center (Infomaniak) intégré sous un immeuble d’habitation permet ainsi une valorisation quasi totale de la chaleur produite grâce à une conception conjointe du projet.

L’adaptation des réseaux de chaleur existants : les réseaux de chaleur urbains peuvent constituer un vecteur de valorisation de la chaleur fatale numérique. Leur mobilisation suppose toutefois des arbitrages techniques, juridiques et financiers, ainsi qu’un alignement des modèles économiques entre acteurs. Les collectivités jouent ici un rôle central d’intermédiation, souvent en lien avec des partenaires publics, pour sécuriser les investissements et inscrire ces projets dans des stratégies locales de décarbonation.

La requalification de friches industrielles : les friches disposant déjà de capacités électriques importantes offrent des opportunités d’implantation sans création de nouvelles tensions sur les réseaux. Présentes notamment dans le nord et l’est de la France, elles permettent de limiter l’artificialisation des sols, de réduire les conflits d’usage et de rationaliser les investissements énergétiques.

La planification énergétique et foncière à l’échelle territoriale : aujourd’hui, les data centers ne disposent pas de catégorie spécifique dans le code de l’urbanisme, ce qui limite la capacité des collectivités à les anticiper et à les encadrer. Une évolution du cadre réglementaire permettrait d’intégrer explicitement ces infrastructures dans les documents de planification locale, à travers des catégories dédiées dans les PLU, des stratégies foncières ciblées et une meilleure articulation avec les cadres régionaux, comme le Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires ou le Schéma décennal de développement du réseau. Le dialogue avec RTE et Enedis sur les trajectoires de montée en puissance des réseaux constitue également un levier pour anticiper les besoins électriques.

Des formes de gouvernance locale dédiées : certaines collectivités expérimentent des dispositifs permettant d’internaliser les impacts environnementaux des data centers. À Paris-Saclay, la création d’un fonds de transition écologique alimenté par les opérateurs permettra de dépasser les logiques de mécénat ponctuel. À Marseille, un travail d’expertise conduit sur plusieurs années, avec l’agence d’urbanisme locale, a permis de planifier les implantations en fonction des capacités du réseau et de réduire les conflits avec d’autres usages stratégiques.

La transparence et le partage des données : la connaissance des consommations réelles constitue un enjeu central. La directive européenne sur l’efficacité énergétique impose désormais la transmission de données relatives à l’électricité, à l’eau et aux émissions, même si sa mise en œuvre reste progressive. En parallèle, RTE travaille à des mécanismes de réévaluation des puissances réservées afin de redistribuer les capacités inutilisées à d’autres acteurs locaux.

Pour conclure…

Les data centers sont devenus des infrastructures critiques pour l’économie numérique, mais leur implantation interroge profondément les équilibres énergétiques et territoriaux. Effet de concentration, saturation des réseaux, concurrence entre usages, enjeux fonciers et risques climatiques : les collectivités doivent se doter de nouveaux outils pour anticiper, négocier et transformer ces contraintes en opportunités. Des leviers existent, mais leur activation suppose une coordination renforcée, un accompagnement public et une vision stratégique à l’échelle des territoires.