GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Pourquoi et comment rédiger un schéma directeur du numérique pour son territoire ?

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Le schéma directeur du numérique est un outil stratégique non obligatoire qui structure, sur 3 à 5 ans, une vision cohérente des usages numériques d’un territoire. Outil d’aide à la décision, il donne un cadre stratégique, financier et juridique à un projet TCD. Quelles sont les bonnes pratiques pour le rédiger efficacement ? Les explications de […]

Le schéma directeur du numérique est un outil stratégique non obligatoire qui structure, sur 3 à 5 ans, une vision cohérente des usages numériques d’un territoire. Outil d’aide à la décision, il donne un cadre stratégique, financier et juridique à un projet TCD. Quelles sont les bonnes pratiques pour le rédiger efficacement ? Les explications de Stéphane Rouillé et Armel Le Blanc, Directeurs associés de Risôm Conseil.

Pouvez-vous rappeler ce qu’est un schéma directeur du numérique et en quoi il se distingue d’autres documents stratégiques existants ?

Le schéma directeur des usages numériques est avant tout un outil de programmation et de planification stratégique. Il ne doit pas être confondu avec le schéma directeur territorial d’aménagement numérique (SDTAN), qui relève d’une obligation réglementaire et porte principalement sur les infrastructures de télécommunications. Le schéma directeur des usages numériques, lui, n’est pas obligatoire.

Il vise à structurer une vision globale et cohérente des usages du numérique sur un territoire, en lien avec les services publics, les métiers, la gouvernance et les compétences territoriales, les enjeux financiers et les contraintes réglementaires. Il s’inscrit généralement dans une temporalité de trois à cinq ans, avec une capacité de projection à plus long terme, parfois jusqu’à dix ans. Concrètement, il se présente sous la forme d’un document de plusieurs dizaines de pages, qui intègre plusieurs volets. Il y a de nombreuses variantes selon le périmètre des projets, mais en général, le document intègre des volets juridiques, techniques, financiers et stratégiques.

Pris dans son ensemble, le schéma directeur des usages numériques n’est donc ni un simple document technique, ni une feuille de route abstraite. C’est un cadre structurant, à la fois politique, opérationnel et évolutif, destiné à donner de la cohérence à l’ensemble des projets numériques d’un territoire.

Pourquoi la rédaction de ce type de schéma s’est-elle développée ces dernières années ?

Les premiers schémas directeurs des usages numériques datent d’une dizaine d’années et la demande se maintient, notamment avec l’arrivée de l’IA qui nécessite d’encadrer ses usages. Historiquement, les territoires ont d’abord concentré leurs efforts sur les infrastructures : fibre optique, très haut débit, couverture mobile. Une fois ces fondations posées, la question des usages s’est imposée. Il ne suffisait plus d’équiper les territoires, il fallait comprendre comment exploiter ces réseaux pour améliorer les politiques publiques locales.

Le schéma directeur des usages numériques est apparu pour structurer cette transition vers les usages et les métiers en capitalisant sur les données exploitables du territoire : gestion de l’énergie, de l’eau, des bâtiments, de la mobilité, modernisation des services publics, relations citoyens …

À quels besoins concrets répond un schéma directeur du numérique ?

C’est avant tout un outil d’aide à la décision. Le numérique est aujourd’hui totalement transverse : il irrigue tous les métiers, toutes les compétences et toutes les politiques publiques. Sans cadre stratégique, les projets se développent en silos, souvent sans cohérence globale.

Le schéma directeur permet aux élus et aux directions de poser une vision politique claire, de prioriser les usages, de définir les moyens à mobiliser et de sécuriser les projets sur les plans juridique et financier. Il joue un rôle de boussole pour l’ensemble des acteurs du territoire.

À quelle échelle territoriale ces démarches sont-elles les plus pertinentes ?

Deux grandes échelles se distinguent. D’un côté, les grandes agglomérations et les métropoles, qui portent de nombreuses compétences et peuvent activer directement des leviers d’optimisation grâce au numérique. De l’autre, les départements et les syndicats départementaux, notamment ceux issus des politiques d’aménagement numérique.

Ces structures disposent d’une vision transversale et d’une capacité de mutualisation qui les rendent particulièrement adaptées pour piloter ce type de démarche. Les petites communes s’inscrivent le plus souvent dans ces stratégies via des dynamiques intercommunales ou syndicales.

D’un point de vue méthodologique, comment rédiger un schéma directeur du numérique ?

Un schéma directeur des usages numériques n’est pas un projet comme un autre. Sa complexité tient à son caractère transversal : il touche à la fois aux métiers, aux infrastructures, à la gouvernance, aux finances et au juridique. Pour éviter les démarches trop abstraites ou déconnectées du terrain, nous recommandons une méthodologie structurée en cinq grandes phases, chacune ayant ses objectifs propres, ses risques et ses bonnes pratiques.

Phase 1 – Le diagnostic territorial : comprendre avant d’agir

La première phase consiste à réaliser un diagnostic approfondi du territoire. Il ne s’agit pas simplement de recenser des besoins, mais de comprendre l’existant dans toutes ses dimensions : gouvernance, maturité numérique, projets déjà engagés, compétences portées par les différents acteurs et relations entre eux.

Cette phase repose largement sur des entretiens et des temps d’échange avec les parties prenantes : élus, directions, syndicats métiers, intercommunalités, opérateurs, partenaires institutionnels. Elle permet aussi d’identifier les dynamiques locales, les éventuelles frictions et les écarts de maturité entre acteurs. Elle peut durer plusieurs mois et intégrer des dizaines d’échanges avec les services et équipes concernées.

Point de vigilance : Cette phase est très souvent sous-dimensionnée, par manque de temps ou de moyens. Or, un diagnostic superficiel conduit presque systématiquement à des stratégies déconnectées des réalités du terrain.

Bonne pratique : Prendre le temps d’aller au contact des acteurs, multiplier les échanges et organiser des temps collectifs en présentiel. Ces moments permettent non seulement de recueillir de l’information, mais aussi de créer une première dynamique d’adhésion autour du projet.

Phase 2 – Identifier et prioriser les usages : donner du sens aux outils numériques

Une fois le diagnostic réalisé, la seconde phase consiste à identifier et structurer les usages du numérique sur le territoire. Elle se traduit généralement par la construction d’un catalogue de cas d’usage : éclairage public, bâtiments, eau, mobilité, environnement, sécurité, mais aussi des usages plus spécifiques liés aux particularités locales.

Chaque usage est décrit en lien avec des objectifs précis, les acteurs concernés et les bénéfices attendus pour le territoire. Cette phase permet également de hiérarchiser les priorités et d’esquisser une trajectoire de déploiement.

Point de vigilance : Le risque majeur est de tomber dans une logique de solutions technologiques imposées, portées par des effets de mode ou des promesses trop ambitieuses. Le numérique ne doit jamais être une fin en soi.

Bonne pratique : Partir systématiquement des usages et des métiers, et non des technologies. Associer les acteurs concernés à la priorisation des cas d’usage et organiser une restitution collective permet de valider les orientations retenues et de renforcer l’appropriation.

Phase 3 – Le dimensionnement technique : confronter l’ambition à la réalité

La troisième phase consiste à traduire les usages priorisés en architectures techniques cohérentes. Elle vise à définir les grandes briques techniques nécessaires : réseaux, capteurs, plateformes, interconnexion avec les systèmes d’information existants.

Cette étape permet de vérifier la faisabilité des scénarios envisagés, d’identifier les contraintes techniques et d’éviter le surdimensionnement ou les choix irréalistes.

Point de vigilance : Les promesses technologiques trop optimistes constituent un écueil fréquent. Certains projets échouent parce qu’ils reposent sur des hypothèses techniques non réalistes ou insuffisamment évaluées.

Bonne pratique : Adopter une approche pragmatique, fondée sur le dimensionnement réel des besoins et la capacité du territoire à exploiter les solutions déployées. La technologie doit rester un moyen au service des usages, et non l’inverse.

Phase 4 – Le modèle économique et financier : sécuriser la trajectoire

Cette phase vise à transformer les scénarios techniques en modèles économiques et financiers. Elle permet d’estimer les investissements, les coûts de fonctionnement, d’identifier les sources de financement et de proposer plusieurs scénarios en fonction des niveaux de performance attendus.

L’enjeu n’est pas uniquement de raisonner en retour sur investissement financier, mais d’évaluer la performance globale du service rendu : économies d’énergie, amélioration de la qualité de service, efficacité opérationnelle.

Point de vigilance : Le discours sur le ROI peut être trompeur s’il est présenté de manière simpliste. Tous les usages numériques ne génèrent pas des gains financiers immédiats, mais peuvent avoir une forte valeur publique.

Bonne pratique : Construire des scénarios clairs et comparables, en explicitant les arbitrages possibles. Cela permet aux élus de prendre des décisions éclairées, en cohérence avec leur niveau d’ambition et leurs capacités financières.

Phase 5 – Gouvernance et cadre juridique

La cinquième phase vise à consolider et formaliser l’ensemble de la démarche dans un cadre lisible, opérationnel et juridiquement sécurisé. C’est à ce stade que le schéma directeur du numérique prend toute sa dimension structurante, en articulant vision stratégique, modalités de pilotage et capacités réelles de mise en œuvre.

Un premier enjeu central concerne la gouvernance du numérique. Le schéma directeur doit clarifier qui pilote la stratégie, qui décide, qui finance et qui met en œuvre. Le numérique étant par nature transverse, cette question est souvent l’une des plus complexes. Elle renvoie directement au jeu des compétences entre collectivités, syndicats, opérateurs et partenaires du territoire.

Dans de nombreux cas, le porteur du schéma directeur – syndicat départemental, syndicat numérique, collectivité – ne détient pas l’ensemble des compétences métiers concernées. Le schéma doit donc expliciter les rôles de chacun : ce qui relève du pilotage stratégique, de la coordination, de l’investissement, de l’exploitation ou encore de l’animation territoriale. Cette clarification est indispensable pour éviter les blocages ultérieurs.

La gouvernance ne se limite pas à une organisation formelle. Elle intègre également le portage politique du projet. Lorsque les élus sont moteurs et partagent une vision claire des enjeux du numérique, la mise en œuvre est facilitée. À l’inverse, en l’absence de leadership politique ou lorsque les acteurs du territoire ne convergent pas sur un projet commun, les démarches de transformation numérique peinent à aboutir et restent fragmentées.

Le schéma directeur permet aussi de formaliser les instances de pilotage : comités politiques, comités techniques, groupes métiers, modalités de concertation avec les acteurs locaux. Ces instances structurent la prise de décision dans le temps et garantissent la continuité du projet au-delà des premières phases de déploiement.

En parallèle, cette phase consolide le cadre juridique du schéma directeur. Elle précise les modèles contractuels envisageables, les modalités de portage des marchés, la répartition des responsabilités entre acteurs, ainsi que les obligations réglementaires à respecter. Les enjeux de protection des données, de souveraineté numérique et de conformité au RGPD y occupent une place centrale, tout comme, désormais, l’encadrement des usages de l’intelligence artificielle.

Point de vigilance : Reporter les questions de gouvernance et de compétences en fin de parcours constitue un risque majeur. Certains territoires découvrent trop tard qu’ils ne disposent pas de la capacité juridique ou institutionnelle pour porter les solutions envisagées, ce qui peut remettre en cause l’ensemble de la stratégie.

Bonne pratique : Aborder la gouvernance comme un fil conducteur du schéma directeur, et non comme une simple formalité finale. La clarifier progressivement, l’ajuster au fil des phases et l’inscrire explicitement dans le document final permet de sécuriser la mise en œuvre et d’assurer la cohérence de l’action collective sur le long terme.

Que devient le schéma directeur une fois rédigé ?

Un schéma directeur du numérique n’est pas un document figé. Il est destiné à être décliné en projets opérationnels, puis mis à jour régulièrement. Comme d’autres documents de planification territoriale, il doit évoluer au rythme des technologies, des usages et des priorités politiques.

Comment voyez-vous évoluer les schémas directeurs du numérique dans les prochaines années ?

L’intelligence artificielle constitue un nouveau tournant. De nombreux agents utilisent déjà des outils d’IA sans cadre formel, ce qui pose des enjeux majeurs de gouvernance, de sécurité et de protection des données. Les schémas directeurs intègrent de plus en plus cette dimension afin d’encadrer les usages et de définir des règles claires.

Parallèlement, la 5G s’impose progressivement comme une brique complémentaire aux réseaux existants. Elle ouvre de nouvelles perspectives pour certains usages spécifiques nécessitant des performances élevées : temps réel, objets connectés critiques, mobilité, sécurité ou industrie territoriale. Là encore, l’enjeu n’est pas de déployer la technologie pour elle-même, mais de l’inscrire dans une stratégie globale et cohérente.

Dans ce contexte, les schémas directeurs devront aussi être de véritables outils d’arbitrage, permettant de prioriser les évolutions et les investissements numériques au regard des innovations, de leur utilité d’usage, des enjeux de sobriété numérique et de maîtrise de leur impact environnemental.

À terme, les schémas directeurs du numérique évolueront vers des cadres intégrateurs, capables d’articuler infrastructures, usages, données, intelligence artificielle et connectivité avancée, au service des politiques publiques locales.