GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Porto-Vecchio : le réemploi d’équipements informatiques, un pilier du numérique responsable

Cet article a été rédigé par

Entretien avec Florent Cas, Responsable SI & Data, Projet LIÀ de Porto-Vecchio. Vous promouvez le réemploi d’équipements informatiques. Quel est le sens de cette démarche ? Un projet de Territoire Intelligent et Durable (TID) est l’occasion d’étudier les opportunités de réduire les impacts environnementaux de la collectivité. Or, l’achat de nouveaux équipements alourdit le bilan environnemental […]

Entretien avec Florent Cas, Responsable SI & Data, Projet LIÀ de Porto-Vecchio.

Vous promouvez le réemploi d’équipements informatiques. Quel est le sens de cette démarche ?

Un projet de Territoire Intelligent et Durable (TID) est l’occasion d’étudier les opportunités de réduire les impacts environnementaux de la collectivité. Or, l’achat de nouveaux équipements alourdit le bilan environnemental d’un territoire. Car le calcul des impacts environnementaux, sur l’ensemble du cycle de vie, intègre nécessairement la fabrication de ces équipements, avant même leur utilisation. Une des solutions consiste à limiter l’achat de nouveaux équipements en rallongeant la durée de vie de ceux déjà existants. Cela est valable pour les terminaux (téléphone, tablettes, écrans et ordinateur de bureau), mais aussi pour les équipements réseau tels que les antennes et passerelles LoRa, ainsi que pour les capteurs IoT.

Le premier réflexe est donc de réaliser un audit de l’existant et d’étudier si des équipements peuvent être réemployés pour leur usage d’origine ou pour un autre si cela n’est pas trop complexe. Par exemple, pour le déploiement d’un réseau LoRa sur plusieurs communes, il est toujours pertinent d’étudier si des expérimentations n’ont pas déjà été réalisées - même si elles n’ont pas été concluantes - pour envisager de réemployer les équipements réseau.

Par ailleurs, il y a toujours une phase de test dans un projet TID où des équipements sont mis en place. Souvent, ils n’ont pas vocation à être utilisés pour le passage à l’échelle, car leurs fonctions peuvent être basiques. Mais il peut être opportun d’étudier s’ils ne peuvent pas être réemployés. Il est plus courant qu’on ne le pense que des équipements d’expérimentation finissent dans un placard et que le territoire rachète tout quand le projet TID passe à la phase opérationnelle. Or, tout racheter n’est pas une démarche de numérique responsable. Et au-delà de la dimension environnementale, il y a aussi la dimension économique. C’est toujours moins cher de réemployer l’existant.

Dans votre cas, quel a été la première étape de cette démarche de réemploi ?

Nous avions déployé un capteur IoT de test sur notre réseau LoRa installé dans le cadre de notre projet de territoire connecté, baptisé Lià (lien externe, nouvelle fenêtre). Démarré fin 2023, il vise à développer une stratégie de gouvernance du territoire par la donnée. Le programme Lià a été lauréat de l'appel à projets « Territoires Intelligents et Durables (TID) » opéré par la Banque des Territoires. Il intègre plusieurs cas d’usages principaux : la modernisation du réseau d’éclairage public, l’optimisation de la gestion des déchets (PAV connectés), le suivi environnemental et la gestion du risque inondation, ainsi que l’optimisation des mobilités et du stationnement (guidage à la place notamment). L’épine dorsale du projet est un réseau LoRa déployé en propre.

Pour tester la fiabilité de ce réseau, nous avons déployé plusieurs capteurs dont un mesurant la température, l’humidité et la luminosité ambiantes. Au départ, il s’agissait uniquement d’un usage purement technique de test réseau. Et une fois le test terminé, ce capteur a fini dans mon bureau où il est resté plusieurs semaines. C’était tout de même dommage de ne rien en faire. J’ai alors échangé avec un collègue de la DSI et un agent expert en GTB (Gestion Technique du Bâtiment). Et nous avons trouvé un nouvel usage pour ce capteur : la surveillance de la salle blanche hébergeant le matériel informatique critique de la commune. Un usage plutôt stratégique.

Ce capteur mesure désormais, toutes les 10 minutes, la température et l’humidité de la salle blanche. Cela nous a permis de mettre en place un système d’alertes en cas de dépassement de seuil. Nous avons pour cela développé une application de supervision qui traite les données du capteur, les affiche sous forme de graphes et intègre donc de l’alerting. La mesure de la luminosité nous sert quant à elle pour surveiller les intrusions dans la salle.

Nous pouvons ainsi rafraîchir la salle blanche au plus juste et réduire les risques de défaillance de matériels causés par la chaleur, ce qui est positif d’un point de vue environnemental. Et ceci avec zéro achat. C’est un exemple concret d’un usage utile et durable du numérique.

Dans le même esprit nous avons réaffecté un autre capteur de test dans une école. Il mesure la température et l’humidité ambiante, ainsi que le niveau de CO2. Ce dispositif permet de mesurer en temps réel ces paramètres et d’envoyer des recommandations simples à l’enseignant(e) et ouvre la voie à la GTB. L’objectif est d’optimiser la consommation énergétique de l’établissement (chauffage et climatisation).

Vous avez également intégré neuf antennes déjà existantes dans votre nouveau réseau LoRa. Comment avez-vous réalisé cette intégration ?

Notre réseau LoRa devait disposer de 11 antennes pour couvrir notre territoire de 170 km2 autour de Porto-Vecchio. Lors du déploiement, il a été identifié que la Communauté des Communes du Sud Corse, membre du consortium portant le programme Lià, disposait déjà d’un réseau LoRa inutilisé. Plus précisément, 9 antennes avaient été déployées plusieurs années auparavant pour tester le cas d’usage des PAV connectés, avec des sondes mesurant le taux de remplissage de déchets. Un test qui ne s’est pas révélé concluant du côté des capteurs et le réseau n’a donc plus été exploité. Dans le cadre du programme Lià, nous avons proposé d’intégrer ces 9 antennes dans notre réseau pour élargir sa couverture et améliorer sa densité. Notre territoire est en effet compliqué à couvrir en réseau LoRa car il y a des collines et des montagnes qui sont autant d’obstacles aux ondes.

Améliorer sa performance grâce à de nouvelles antennes, en misant sur leur redondance, était donc intéressant. Et nous avons donc aussi étendu la couverture de notre programme Lià à un périmètre plus large intégrant la Communauté des Communes du Sud Corse. De son côté, la com-com a pu relancer son cas d’usage de PAV connecté, avec de nouveaux capteurs plus performants, dans le cadre du programme Lià. Le rapatriement de ces 9 antennes est terminé depuis la fin octobre.

Est-ce que ces exemples de réemploi ont été complexes à mettre en œuvre techniquement ?

Non. Pour les capteurs, nous avons simplement modifié les positions GPS ainsi que leurs noms dans le cœur de réseau (LNS - LoRaWAN Network Server). Le changement d’usage est quant à lui réalisé dans l’outil de supervision, où nous avons ajouté des seuils. Mais cela est à la portée de nombreux DSI.

Côté rapatriement des antennes LoRa, il n’y a pas eu de problème d’interopérabilité, malgré le fait qu’elles n’étaient pas du même fabricant. Un nouveau paramétrage du LNS a été nécessaire. Mais encore une fois, cela reste réalisable.

Côté financier, la réaffectation des capteurs IoT n’a rien coûté. Le rapatriement des 9 antennes représente quant à lui environ 10 % du coût total du déploiement de notre réseau. Mais cela vaut les bénéfices : la couverture étendue et une meilleure densité sont des gains largement supérieurs à ce coût.

Que diriez-vous à une collectivité qui souhaiterait engager une démarche de réemploi ?

Je dirais que ce n’est pas très complexe techniquement et que les atouts économiques et environnementaux sont indéniables. Et que l’IoT, que ce soit au niveau du réseau comme des capteurs, se prête parfaitement au réemploi. Or, il s’agit d’une des briques incontournables de tout projet de TID.

D’autres cas d’usage sont possibles. Nous avons évoqué ceux des terminaux et des équipements réseaux, mais il est théoriquement possible aussi d’étendre cela aux logiciels. Nous étudions en effet la possibilité de réutiliser des licences de logiciels bureautiques, plutôt que d’en racheter de nouvelles.

Le seul usage où cela est plus compliqué reste l’intelligence artificielle (IA) qui est très gourmande en ressources et donc en général totalement hébergée dans le cloud.

Je conclurais en disant que le réemploi est une démarche « smart », parfaitement cohérente avec un projet de TID. C’est une approche pragmatique et opportuniste, dont les bénéfices sont donc économiques et environnementaux, mais également en rapidité de mise en œuvre. Intégrer les 9 antennes existantes a été plus rapide que d’en déployer de nouvelles en trouvant les points hauts et en réalisant les études de couverture préalables. Le réemploi fait donc aussi gagner du temps. Il faut juste oser se lancer.