Les MIMs : collaborer aujourd’hui pour mieux partager demain
Entretien avec Sophie Houzet, Directrice de la Fabric’O - Ville et territoires intelligents au Cerema et Julien Hautemaniere, Directeur de projet gouvernance de données et territoires. Qu’est-ce que les MIMs et pourquoi ont-ils été créés ? Un MIM (mécanisme minimum d’interopérabilité) a vocation à faciliter l’échange de données entre plusieurs systèmes. Il s’agit en général […]
Proposition portée par le Cerema
<p>Référent public en aménagement, le Cerema accompagne l’État, les collectivités et les entreprises pour adapter les territoires au défi climatique.</p>
Entretien avec Sophie Houzet, Directrice de la Fabric’O - Ville et territoires intelligents au Cerema et Julien Hautemaniere, Directeur de projet gouvernance de données et territoires.
Qu’est-ce que les MIMs et pourquoi ont-ils été créés ?
Un MIM (mécanisme minimum d’interopérabilité) a vocation à faciliter l’échange de données entre plusieurs systèmes. Il s’agit en général de préconisations, qui ne sont pas utilisées directement par les systèmes, mais par les services informatiques ou les développeurs de solutions, en guise de référentiel.
Les MIMs ont été définis à l’origine par l’OASC (Open & Agile Smart Cities), une association européenne qui s’est aujourd’hui élargie au niveau international, et par le Living-in.eu (réseau de villes européennes). Le format d’un MIM est également standardisé au niveau international par l’ITU (L’Union Internationale des télécommunications).
Dix MIMs sont en cours d’élaboration. Les MIM les plus avancés sont : la "modélisation des données ", la "contextualisation des données " et "les données spatiales ". Ils intègrent le principe de liaison des données entre elles quelques soient leur origines (IoT, géographiques, documentaires, alpha numériques).
Concrètement, l’objectif est de permettre à différents systèmes d’information, logiciels et plateformes de données de se "comprendre" et de fonctionner ensemble, dès leur création, sans devoir développer à chaque fois des connecteurs spécifiques (le connecteur est un outil de traduction de données permettant l’échange entre systèmes, NDLR).
Grâce aux MIMs déjà définis, il est possible décrire le fonctionnement d’un ensemble de données de différentes manières, à la fois « métier », mais aussi de manière contextuelle.
Un exemple : une donnée correspondant à l’élément de langage "orange", peut correspondre un fruit, mais aussi une couleur ou une ville. Pour savoir à quoi elle correspond réellement dans le système, il y a donc besoin de la contextualiser. Selon ce contexte, il sera possible de la comprendre et aussi de plus facilement l’associer à d’autres données qui ont le même sens comme "citron" ou "pamplemousse" s’il s’agit d’un fruit ou bien "Orange-Le Pontet-Avignon" s’il s’agit d’une ville. Cette contextualisation facilite grandement les analyses de données croisées, nécessaires pour simuler des phénomènes complexes (inondations, renaturation, déplacements, …)
Techniquement, les MIMs font ainsi référence à des normes, des standards, des formats de données, des protocoles, mais aussi des éléments juridiques comme des éléments liés à la transparence des données, ou encore au respect du RGPD, ainsi que des éléments méthodologiques pour la gestion des données. Ils se présentent sous la forme d’un texte, et renvoient vers des sources bibliographiques associées, intégrant tous ces éléments.
En résumé, les MIMs ne cherchent pas à tout uniformiser, mais à poser des bases d’une interopérabilité « by design », c’est-à-dire dès la conception, nécessaire pour que les différents « métiers » puissent coopérer intelligemment, sans surcoûts et délais rédhibitoires.
Quel est l’intérêt des MIMs pour une collectivité ?
Les MIMs sont particulièrement utiles pour choisir des normes ou standards, pour connecter différents métiers et sources de données au sein d’une même organisation ou d’un même territoire. Prenons l’exemple des services techniques d’une ville. Ils utilisent plusieurs logiciels selon les domaines : gestion des bâtiments, des espaces verts, des événements, etc. Sans respect des MIMs, à priori par les différents éditeurs, il faudra à postériori, créer des « connecteurs », entre chaque logiciel. Résultat : des coûts élevés, une maintenance complexe et une certaine rigidité.
Avec les MIMs, et aussi grâce à la mise en oeuvre de standards et de bonnes pratiques associées, chaque application métier est connectée une seule fois à une « plateforme » (ou infrastructure de gestion de données), qui respecte ces MIMs. Ensuite, n’importe quel métier peut réutiliser les données des applications connectées (A vers B, C, D), au lieu de faire des connecteurs (A vers B, A vers C, A vers D, D vers B, D, vers C, etc…). Cette plateforme ou infrastructure de données gère l’information et la redistribue aux autres services ou applications qui en ont besoin, via un principe d’API générique. Cela réduit drastiquement le nombre de connecteurs nécessaires, facilite les mises à jour et permet d’extraire des statistiques croisées automatiquement (nombre d’interventions, suivi des émissions carbones, etc.) sans avoir à multiplier les extractions manuelles.
Les MIMs permettent donc de construire une infrastructure numérique agile, évolutive, et surtout interopérable, sans être prisonnier d’un fournisseur. Ils permettent de réduire les coûts sur la durée, accélèrent les projets, et facilitent le travail au quotidien pour les collectivités.
Quels sont les usages les plus fréquents des MIMs aujourd’hui dans les territoires ?
L’usage principal des MIMs aujourd’hui concerne les plateformes de type hyperviseur ou jumeaux numériques territoriaux. Ce sont des plateformes qui agrègent toutes les données utiles à la gestion d’un territoire – données IoT, cartographiques, alphanumériques, etc. – pour faciliter la décision, la planification ou la simulation. Pour fonctionner, ces plateformes doivent interconnecter des sources de données hétérogènes. Sans règles d’interopérabilité communes, cela devient vite ingérable.
Les MIMs ont vocation aussi à spécifier les règles de fonctionnement des « data spaces », ces espaces mutualisés où plusieurs acteurs publics et privés partagent des données sur un sujet donné (mobilité, santé, énergie, etc.). Dans ce cas, le respect des MIMs assurent la traçabilité des échanges de données, assurent le respect des droits d’accès, des droits d’exploitation des données, dans le respect de la réglementation européenne et notamment du RGPD.
Certaines collectivités ne savent pas toujours qu’elles utilisent déjà des MIMs, car de multiples bonnes pratiques en matière d’interopérabilité sont intégrées aux outils fournis par leurs prestataires. Mais les bases sont bien là, et ils facilitent déjà le quotidien de plusieurs villes, souvent sans bruit.
Où en est-on de leur développement en France ?
En France, on commence à en parler depuis deux ou trois ans, mais ces mécanismes existent depuis bien plus longtemps au niveau européen. Une dynamique s’est enclenchée récemment, en particulier dans les collectivités qui déploient des plateformes pour gérer leurs données.
Plusieurs collectivités ont déjà adopté des solutions compatibles avec les MIMs. On peut citer Noisy-le-Grand, Issy-les-Moulineaux, Antibes, Saint-Quentin, ou encore Somme Numérique. Ces collectivités utilisent des plateformes qui respectent les premiers MIMs définis : la modélisation des données (structurer leur format) et la gestion des données personnelles (suivre les règles d’usage, de consentement, etc.), mais aussi la contextualisation des données (donner du sens aux données en fonction de leur usage). Souvent, ce sont les prestataires techniques qui intègrent ces bases de l’interopérabilité dans les solutions, ce qui simplifie le travail des DSI des collectivités. La collectivité peut aussi s’en assurer, en l’inscrivant dans ses cahiers des charges en amont de leur publication.
Bon à savoir : modéliser les données en leur donnant du contexte, ou mieux encore, sous la forme d’un graphe (entité-propriétés-relations), facilitera l’usage de l’IA. En effet, des données bien structurées permettent un usage de l’IA plus frugal et des résultats d’analyses optimisés.
Les MIMs vont-ils un jour devenir la norme de l’interopérabilité ?
Pour l’instant, l’adoption des MIMs n’est pas imposée par la loi française. Mais elle devient un critère essentiel pour accéder aux financements européens. La Commission européenne intègre désormais le respect des MIMs dans les appels à projets liés aux data spaces, à l’intelligence artificielle ou aux infrastructures de données numériques. Autrement dit, si une collectivité ne respecte pas ces MIMs, elle risque de perdre l’accès à certaines subventions.
Au-delà des subventions, les MIMs répondent à des enjeux fondamentaux : éviter le « verrouillage fournisseur », faciliter la mutualisation des outils, garantir la souveraineté des données publiques, et accélérer la transformation numérique des territoires. Ce sont des briques de base pour un numérique durable, ouvert et efficace.
Même si leur définition évolue encore, utiliser les MIMs dès maintenant limite les risques techniques et les surcoûts futurs. Ils constituent une assurance pour les projets de long terme.