CITOYENS ET SOLIDARITé

Vers une participation citoyenne augmentée ? Numérique, IA et démocratie

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L’essor et la diversification des outils participatifs dans les collectivités Depuis une vingtaine d’années, la participation citoyenne s’est imposée comme un impératif démocratique. Longtemps cantonnée aux grandes villes ou à des expérimentations nationales, elle s’est progressivement diffusée à tous les échelons. Pour les élus comme pour les agents publics, la question n’est plus de savoir […]

Proposition portée par Décider Ensemble et l’Institut de la Participation et de la Concertation

<p>Décider ensemble est un think tank œuvrant à créer et diffuser une culture de la participation et de la décision partagée. Il s’agit d’un lieu d’échanges et de professionnalisation sur les thématiques de participation, de concertation et de dialogue entre parties prenantes.<br /> L’Institut de la concertation et de la participation citoyenne est un espace de débat et de réflexion ouvert à tous ceux qui se posent la question de l'amélioration et de la diffusion des pratiques de concertation et de participation citoyenne à la décision publique.</p>

L’essor et la diversification des outils participatifs dans les collectivités

Depuis une vingtaine d’années, la participation citoyenne s’est imposée comme un impératif démocratique. Longtemps cantonnée aux grandes villes ou à des expérimentations nationales, elle s’est progressivement diffusée à tous les échelons. Pour les élus comme pour les agents publics, la question n’est plus de savoir s’il faut associer les citoyens aux décisions, mais de déterminer à quelles fins, pour quels publics et vers quels outils se tourner. Cette évolution traduit une reconnaissance de l’importance du dialogue entre institutions et citoyens, non seulement pour apporter de la cohérence et légitimer les décisions, mais aussi pour enrichir la qualité des politiques publiques et renforcer le lien social.

La boîte à outils participative s’est enrichie. Certains dispositifs sont désormais bien identifiés et documentés, comme les réunions publiques, les budgets participatifs, les conseils de quartier ou les assemblées citoyennes. D’autres, plus discrets, cherchent encore leur place : jurys citoyens, ateliers de co-construction, appels à idées ou hackathons démocratiques. Cette diversité traduit une volonté d’adapter les formats aux enjeux, aux territoires et aux attentes des citoyens, tout en explorant de nouvelles modalités pour renouveler la démocratie participative et rendre les processus plus accessibles. C’est aussi le reflet d’une exigence de professionnalisation : les pratiques doivent être planifiées, évaluées et articulées pour produire un véritable impact démocratique.

C’est précisément cette exigence qui a ouvert la voie aux révolutions technologiques successives : d’abord le numérique, venu prolonger et enrichir l’interaction citoyenne, puis l’intelligence artificielle, aujourd’hui capable de faciliter le traitement des contributions et d’inclure de nouveaux publics.

Quand la démocratie passe au digital

C’est dans ce paysage d’exigence, d’efficacité et de lisibilité que la révolution du numérique a trouvé un terreau fertile. L’intégration des outils digitaux a d’abord été perçue comme une promesse de démocratisation sans précédent. Le numérique devait rendre la participation plus rapide, plus accessible, moins coûteuse, et permettre de surmonter certaines difficultés chroniques du présentiel : faible mobilisation, lourdeur logistique, contraintes géographiques et inégalités d’accès. Il offrait l’espoir de rapprocher davantage de citoyens des processus décisionnels et de favoriser une participation continue, au-delà des réunions ponctuelles et des dispositifs classiques.

Dès les années 2010, les technologies civiques (ou civic techs) se sont multipliées. Certaines civic techs ont incarné cet espoir d’une démocratie renforcée par le digital (Mazeaud et Nonjon, 2018). Pourtant, ces promesses n’ont pas toujours été tenues. En 2022, près de 13 millions de personnes en France restaient en situation d’illectronisme (INSEE), et seuls 8 % des Français avaient déjà participé à une concertation numérique (CESE, 2023). Le numérique ne remplace pas le lien humain : il peut le prolonger, mais aussi reproduire des exclusions. C’est un outil utile, mais il ne constitue pas une solution autonome. Cette réalité a conduit de nombreuses collectivités à opter pour des formats hybrides, combinant réunions en ligne et dispositifs présentiels afin d’éviter d’accentuer les fractures sociales et territoriales. Ces expérimentations hybrides montrent que la technologie, loin d’être une panacée, doit être pensée comme un complément au dialogue direct, posant les bases pour l’exploration des prochaines innovations, notamment l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle s’invite, entre opportunités et risques

Alors même que le numérique peine encore à démontrer toute sa valeur, l’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un outil majeur de transformation des démarches participatives. L’IA promet de prolonger et d’enrichir la participation citoyenne, en facilitant l’inclusion grâce à des outils de traduction automatique, de diversification des formats d’expression, etc. L’IA permet de traiter en un temps record les masses de contributions générées par les concertations citoyennes  : analyser, classer, synthétiser et mettre en évidence des tendances pour améliorer la lisibilité et la prise en compte des attentes citoyennes.

Ces promesses s’accompagnent toutefois du risque de la «  fracture de l’IA  », qui pourrait accentuer les inégalités d’accès et de maîtrise des technologies, superposée aux exclusions déjà existantes liées à l’âge, au niveau d’éducation, au statut socio-économique ou au genre. À cela s’ajoutent les biais humains, comme une mauvaise formulation de prompt, ainsi que les biais propres à l’IA, tels que des interprétations partielles ou partiales, qui peuvent nuire à la qualité des bilans de concertation et, par conséquent, aux décisions prises.

Des expérimentations en France et à l’étranger

Des expérimentations concrètes, en France et à l’étranger, montrent que l’IA peut enrichir la participation sans remplacer la médiation humaine. En Estonie, la plateforme nationale de participation utilise l’IA pour modérer automatiquement les commentaires tout en maintenant une intervention humaine pour les contenus problématiques (European Parliamentary Research Service, 2023). Au Canada, des agents conversationnels accompagnent les citoyens dans leurs démarches, offrant un accès plus simple et personnalisé (Government of Canada, 2022). En France, plusieurs collectivités expérimentent l’IA pour traiter les contributions aux budgets participatifs, toujours avec validation humaine. Ces initiatives soulignent l’importance de combiner technologie et médiation humaine, de sécuriser les données conformément au RGPD, d’assurer la transparence des algorithmes et de respecter la sobriété énergétique des systèmes.

Favoriser un nouvel habitus participatif, au service de l’intelligence collective humaine

Pour éviter que l’IA ne devienne un facteur supplémentaire d’exclusion et pour qu’elle renforce réellement la participation citoyenne, il est indispensable d’acculturer et de former les professionnels. Agents publics, élus, animateurs et facilitateurs doivent comprendre les outils, leurs capacités, mais aussi leurs limites éthiques et démocratiques (Binns, 2018). Des espaces de dialogue et de formation se développent à différentes échelles  : cafés de découverte locaux, chartes d’usage de l’IA, réseaux nationaux comme Les Interconnectés, ou encore autorités administratives telles que la CNIL.

C’est dans ce cadre que s’inscrit le cycle de webinaires organisé par l’Institut de la Participation et de la Concertation et Décider Ensemble, qui propose à la fois un lieu d’échange et un apport de connaissances nécessaire pour accompagner les acteurs de la participation. L’objectif est de favoriser un nouvel habitus participatif, dans lequel l’IA, incontournable, constitue une composante essentielle qu’il convient d’aborder avec intelligence et éthique. Un cycle de travail est prévu pour permettre à chacun de comprendre les enjeux et d’échanger sur la question : experts, personnes souhaitant se perfectionner, novices découvrant le sujet… Tous contribuent ainsi à créer un espace d’échanges et d’apprentissage collectif.

Quel avenir pour la démocratie participative ?

Demain, la démocratie participative sera sans doute hybride : l’IA pourra faciliter la logistique, l’analyse et la synthèse, tandis que les agents publics préserveront ce qui reste essentiel : le dialogue, la délibération et la confiance. En vingt ans, deux vagues technologiques — le numérique puis l’intelligence artificielle — ont apporté des promesses mais aussi révélé des fractures. Le défi désormais est clair : faire de l’IA un levier démocratique, à condition de garantir la transparence, la sécurité et surtout le lien humain.

 

Cet article a été rédigé par Gabriel Maitre, chargé d’études et des affaires européennes chez Décider Ensemble, et Louise Jean-Albert, responsable de programme à Institut de la Concertation et de la Participation Citoyenne (ICPC).