Le potentiel des systèmes d’information participatifs au service des politiques publiques locales de transition écologique
Romain Julliard est professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et Directeur de Mosaic, unité d’ingénierie dédiée aux sciences participatives, portée par le Muséum national d’Histoire naturelle et Sorbonne Université. Collecter et exploiter les données de la biodiversité à l’échelle locale : le numérique comme infrastructure de connaissance Les sciences participatives ont montré leurs vertus à […]
Romain Julliard est professeur au Muséum national d’Histoire naturelle et Directeur de Mosaic, unité d’ingénierie dédiée aux sciences participatives, portée par le Muséum national d’Histoire naturelle et Sorbonne Université.
Collecter et exploiter les données de la biodiversité à l’échelle locale : le numérique comme infrastructure de connaissance
Les sciences participatives ont montré leurs vertus à la fois pour produire des données utiles pour la recherche et pour développer les compétences des participants, tant sur les sujets observés que sur les méthodes scientifiques, notamment à travers la délibération sur la qualité des données. Le numérique a joué un rôle décisif dans cet essor, en permettant de standardiser les protocoles, de centraliser et partager les observations, et de rendre visibles des phénomènes jusqu’alors difficilement observables à grande échelle.
Ces vertus semblent aujourd’hui transposables à l’échelle des territoires : produire des données utiles aux collectivités, à condition de disposer d’outils numériques capables de structurer, documenter et partager ces données ; et former, en parallèle, des habitants et usagers capables de s’en saisir pour participer à la délibération locale. Pour qu’une démocratie participative locale fonctionne, il faut en effet que les habitants puissent délibérer sur ce qui compte. Cela suppose non seulement d’avoir confiance dans la valeur de sa propre expérience, mais aussi de disposer de supports numériques qui permettent de la formaliser, de la comparer et de l’inscrire dans un cadre collectif.
L’unité de service Mosaic (Méthodes et Outils pour les Sciences Participatives – Muséum & Sorbonne Université) est partenaire de plusieurs projets exploratoires à ces échelles. Son rôle consiste précisément à concevoir et développer des plateformes numériques de participation, pensées non comme de simples outils de consultation, mais comme de véritables infrastructures de production et de partage de données.
La séquence proposée repose sur trois temps, rendus possibles par ces outils numériques : (i) produire des données selon un protocole, à partir de savoirs et d’expériences de vie ; (ii) les partager, les confronter et échanger avec d’autres participants, afin d’acquérir progressivement une forme de légitimité ; (iii) participer à une délibération outillée par ces données, et non uniquement par des opinions.
Mener un projet de sciences participatives pour aller vers la co-décision : ce que le numérique permet… mais n’automatise pas
La première expérimentation s’inscrit dans une logique de « codécision », envisagée comme une alternative ou un complément aux formes classiques de concertation. Grâce à un financement de recherche européen, une expérimentation a été menée en 2021-2022 avec deux communes souhaitant impliquer les habitants dans la définition d’une politique de « trame noire » (réduction de l’éclairage public pour préserver la biodiversité).
Le numérique était au cœur du dispositif. Une plateforme coconçue avec les collectivités permettait aux habitants de rendre compte de leur expérience de l’obscurité, en objectivant leur relation à la nuit à travers un protocole simple (cinq niveaux allant de « j’aime beaucoup » à « je n’aime pas du tout »). Ces données, localisées et partagées en ligne, constituaient un premier socle commun. Une fois cette phase achevée, les participants étaient invités à se prononcer sur des lieux et des horaires d’extinction de l’éclairage nocturne, en hiver comme en été.
La plateforme jouait également un rôle de médiation numérique : mise à disposition d’informations proposées par les communes, espace d’échange entre participants, possibilité de co-écrire une « question du mois » à laquelle la collectivité s’engageait à répondre. Autrement dit, le numérique ne servait pas uniquement à collecter des données, mais à structurer un cheminement allant de l’expérience individuelle vers la discussion collective.
Malgré une forte implication des élus dans la conception et la promotion du projet, celui-ci n’a pas été pleinement endossé politiquement. Présenté lors de sa mise en ligne comme un projet « du Muséum », sous le nom « SPOT – Science Participative Obscurité Territoire », le processus de codécision pourtant intégré à la plateforme est resté en arrière-plan. Cette ambiguïté explique en partie la faible participation observée (environ 60 participants par commune sur trois mois).
Ce retour d’expérience met en évidence un point central : le numérique peut outiller la co-décision, mais il ne la crée pas mécaniquement. Sans cadre politique explicite et sans clarification sur ce qui est réellement ouvert à la décision collective, la plateforme risque d’être perçue comme un simple outil expérimental, voire comme un dispositif d’acceptabilité.
Comment accompagner les collectivités : du numérique comme outil de co-décision au numérique comme support d’alliance
La crise énergétique de 2022 a profondément modifié le contexte. Les politiques de réduction de l’éclairage public se sont généralisées, souvent sans concertation, et l’expérimentation initiale n’a pu être reproduite à l’identique. En revanche, l’intérêt suscité par la démarche a conduit à une deuxième expérimentation, financée par l’Ademe, l’Alliance Sorbonne Université et l’Institut CDC pour la Recherche (2024-2026), centrée sur la planification énergétique territoriale.
Dans ce nouveau projet, le numérique est mobilisé différemment. Les collectivités partenaires ont rapidement formulé un constat : face à des enjeux complexes et fortement contraints, elles ne « décident » pas tant qu’elles s’adaptent en permanence à des injonctions descendantes. L’enjeu de la participation n’est donc plus de codécider point par point, mais de construire une alliance durable avec les habitants, fondée sur un corpus partagé de données et de savoirs.
La plateforme numérique développée vise à collecter et partager des données citoyennes complexes, permettant d’inscrire les paramètres techniques de la planification énergétique dans un contexte vécu : axes de déplacement, lieux de vie, espaces patrimoniaux, paysages, reliefs, réseaux hydrographiques, microclimats. La donnée élémentaire prend la forme d’un témoignage localisé, sous des formats variés (texte, photo, vidéo, audio, dessin), décrivant un attachement au paysage passé, présent ou projeté.
La participation est pensée à la fois comme libre et structurée. Les collectivités peuvent proposer des entrées thématiques — des « missions » — via l’interface d’administration de la plateforme : consommation des bâtiments, mobilités, industries durables, énergie solaire... Les participants sont également invités à imaginer et représenter des paysages futurs, transformés par la transition énergétique, alimentant ainsi une galerie collaborative. La plateforme numérique devient alors un espace de mise en commun, prolongement des indispensables dispositifs hors ligne (toutes formes d’animations locales, comme des balades paysagères associant habitants, élus et professionnels).
Une troisième expérimentation, financée par une Agence de l’Eau (2025-2026), s’inscrit dans la gouvernance d’un syndicat de rivière. Là encore, le numérique ne se situe pas à l’interface directe de la codécision, mais au service d’un futur « conseil citoyen ». La plateforme permet de constituer un corpus partagé d’attachements à la rivière — hydrologie, usages, patrimoine, biodiversité — afin d’équiper durablement cette nouvelle gouvernance.
Pour conclure…
Encore exploratoires, ces démarches montrent que le numérique peut jouer un rôle structurant, à condition d’être pensé comme un outil de méthode et de médiation, et non comme une simple infrastructure d’accumulation de données. L’enjeu n’est pas le volume, mais la capacité à produire, partager et interpréter collectivement des informations utiles à l’action publique, dans un contexte de transition écologique où les marges de décision locales sont souvent contraintes.