Qu’est-ce qu'une ville du quart d’heure et quels sont ses objectifs ? Entretien avec Carlos Moreno
Carlos Moreno est professeur associé à l'IAE de Paris – Sorbonne Business School, rattachée à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est également directeur scientifique de la chaire "Entrepreneuriat, Territoire, Innovation" (ETI). Reconnu pour ses travaux novateurs, il est à l’origine des concepts de la Ville du Quart d’heure et des territoires de la Demi-heure, qui […]
Carlos Moreno est professeur associé à l'IAE de Paris – Sorbonne Business School, rattachée à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est également directeur scientifique de la chaire "Entrepreneuriat, Territoire, Innovation" (ETI). Reconnu pour ses travaux novateurs, il est à l’origine des concepts de la Ville du Quart d’heure et des territoires de la Demi-heure, qui redéfinissent notre rapport à l’aménagement urbain et territorial.
Carlos Moreno, pouvez-vous nous expliquer d’où vient le concept de la Ville du Quart d’heure ?
Carlos Moreno : L’idée de la Ville du Quart d’heure a émergé de mes recherches datant du début des années 2000 sur le concept de la « Smart City ». Mais c’est vraiment à partir de 2010 que ce projet a pris forme, notamment grâce à des initiatives comme la création du réseau mondial C40, qui rassemble des métropoles engagées dans la lutte contre le changement climatique. Les travaux du professeur Muhammad Yunus, en particulier avec son livre Un monde des triple zéros — pour zéro carbone, zéro pauvreté, zéro exclusion — m’ont également inspiré. L’ensemble de ces réflexions m’ont conduit à réimaginer la ville comme un espace de proximité, où chaque habitant peut accéder à ses besoins essentiels à pied ou à vélo. C’est en 2016, dans le sillage de la COP21 et de l’Accord de Paris, que j’ai formalisé ce concept en proposant la Ville du Quart d’heure comme un modèle alternatif d’urbanisme.

En quoi consiste ce modèle, concrètement ?
CM : C’est avant tout une ville de proximité heureuse. Cela signifie que chaque habitant peut accéder à une diversité de services — emploi, commerces, écoles, soins, loisirs, espaces verts — dans un rayon de 15 minutes à pied autour de son domicile. Cette organisation réduit la nécessité des longs trajets en voiture, tout en renforçant les liens sociaux et en diminuant les émissions de CO2.
Elle repose sur l’idée d’une mobilité choisie plutôt qu’imposée : on peut se déplacer à pied, à vélo ou en transport en commun pour satisfaire ses besoins, tout en ayant la liberté d’aller plus loin si nécessaire. Ce modèle s’oppose à l’urbanisme traditionnel du XXe siècle, basé sur la zonification et la dépendance à la voiture.
Pourquoi est-il crucial de s’éloigner de ce modèle traditionnel ?
CM : Depuis les années 1930, les villes ont été façonnées autour de la voiture et d’une séparation des fonctions : des zones pour travailler, d’autres pour habiter, d’autres encore pour les loisirs. Les villes sont devenues des métronomes géants, où les populations modestes sont reléguées en périphérie, loin des centres d’activité. Ce modèle de villes génère des tensions sociales, des inégalités et une forte empreinte carbone. La Ville du Quart d’heure répond à ces défis en proposant une ville polycentrique, où les fonctions sociales sont réparties dans différents pôles de proximité.
Comment ce concept peut-il être adapté à différents types de communes, notamment en zone rurale ?
CM : La Ville du Quart d’heure ne se limite pas uniquement aux grandes agglomérations. Nous disposons de retours d’expérience issus du monde entier, incluant toutes sortes de communes, qu’elles soient urbaines, semi-urbaines ou rurales. Par exemple, l’Écosse a lancé le programme national « Territoires des 20 minutes » et a publié un guide destiné aux maires, afin de renforcer la proximité dans des territoires à faible densité de population.
Il est évident que la façon de déployer ce modèle dans des zones rurales diffère de celle des grandes villes. Dans les territoires ruraux ou moins densément peuplés, nous adaptons le concept en développant un réseau local qui permet d’apporter des services essentiels et de stimuler l’économie locale, notamment à travers des circuits courts. Cela inclut, par exemple, l’implantation de commerces de proximité, des services de santé mobiles, des espaces de coworking, des transports partagés, la valorisation des savoir-faire traditionnels, l’utilisation des ressources locales, ainsi que des initiatives numériques pour favoriser le télétravail et la formation locale.
En France, des communes, telles que Saint-Hilaire-de-Brethmas, près d’Alès, ont démontré qu’il est possible de rétablir des services de proximité, même dans des contextes ruraux.

Par où commencer pour mettre en place ce modèle dans une collectivité ?
CM : La première étape est de réaliser un diagnostic territorial. Cela implique d’analyser où se trouvent actuellement les services essentiels — logement, emploi, soins, commerces, éducation, loisirs — et de visualiser les déséquilibres à l’aide d’outils numériques. Nous utilisons une approche que nous appelons « donner des couleurs à la ville ». Six fonctions sociales sont représentées par des couleurs : les lieux de résidence, de travail, d’approvisionnement, d’accès aux soins de santé, ainsi que les espaces éducatifs et culturels, sans oublier les zones de loisirs. En superposant ces couleurs, nous obtenons ce que nous appelons un « arc-en-ciel de la qualité de vie ».
Cette cartographie permet d’identifier les zones où les services doivent être renforcés et de planifier des actions pour rapprocher les fonctions essentielles. Une fois ce diagnostic réalisé, les élus peuvent élaborer un plan local d’urbanisme ou un plan intercommunal pour transformer le territoire.
Quels outils numériques peuvent accompagner cette transformation ?
CM : Les outils numériques sont indispensables. Nous utilisons des bases de données, comme la Base Publique d’Équipement (BPE) en France, des cartes géospatiales, et des algorithmes qui modélisent les impacts des décisions sur l’aménagement urbain. Par ailleurs, des outils interactifs, comme les cartes sensibles, recueillent les perceptions des habitants sur leur environnement et sont utiles pour guider les aménagements.
Enfin, les technologies facilitent l’accès à divers services essentiels, tels que la culture, l’éducation et la santé, grâce aux consultations à distance, ainsi qu’aux transports à la demande ou aux lignes virtuelles permettant de connecter les zones rurales.
Quels sont les bénéfices attendus pour les habitants et les élus ?
CM : Pour les citoyens, c’est une meilleure qualité de vie : moins de trajets imposés, un air plus sain, davantage de temps pour soi et des quartiers plus vivants. Pour les élus, c’est une réponse aux grands enjeux climatiques et sociaux, tout en dynamisant l’économie locale.
Les retours d’expérience montrent que ce modèle peut réduire la fracture territoriale, revitaliser les centres-villes et offrir un projet mobilisateur pour les collectivités. À Béthune, dans le nord de la France, ce concept a permis de recréer une dynamique économique et sociale après la fermeture d’industries locales.
Pensez-vous que ce changement nécessite d’abord une évolution des mentalités ?
CM : Absolument. Les mentalités doivent évoluer pour accepter de vivre autrement, mais c’est en transformant les villes que nous montrerons qu’un autre mode de vie est possible.
En parallèle, des outils pédagogiques comme la Fresque des Proximités permettent d’impliquer les citoyens dans la transition, en les aidant à comprendre les enjeux et à imaginer des solutions concrètes.
Un dernier mot pour les collectivités qui souhaitent se lancer ?
CM : Je dirais que les outils et les méthodologies existent déjà et j’invite les collectivités à aller les regarder, comme « l’Observatoire mondial des proximités durables ». Les collectivités doivent s’appuyer sur des partenaires comme la Banque des Territoires, l’Union européenne, qui finance des programmes tels que « Driving Urban Transitions », ou des initiatives locales comme Action Cœur de Ville en France. Avec une vision claire, un diagnostic précis et l’implication des citoyens, il est tout à fait possible de transformer nos territoires pour les rendre plus durables, inclusifs et vivables.