TRANSITION éCOLOGIQUE ET éNERGéTIQUE

Comprendre les futurs du climat pour agir à l’échelle des territoires

Cet article a été rédigé par

Jean-Michel Soubeyroux est directeur adjoint scientifique en charge de la climatologie et des services climatiques à Météo-France. Il travaille sur le diagnostic du changement climatique en France, la production de projections climatiques et le développement de services à destination des acteurs publics, comme le portail DRIAS. Il accompagne également les collectivités dans l’appropriation de ces […]

Comprendre les futurs du climat pour agir à l’échelle des territoires

Jean-Michel Soubeyroux est directeur adjoint scientifique en charge de la climatologie et des services climatiques à Météo-France.

Il travaille sur le diagnostic du changement climatique en France, la production de projections climatiques et le développement de services à destination des acteurs publics, comme le portail DRIAS. Il accompagne également les collectivités dans l’appropriation de ces données pour éclairer leurs décisions d’adaptation.

Introduction : Parler des “futurs du climat” avec les territoires

Commençons par lever une confusion très fréquente : celle entre météo et climat. Les deux disciplines reposent sur les mêmes grandeurs (température, précipitations, vent) mais n’observent pas les mêmes phénomènes. La météo décrit des conditions à court terme : ce qu’il fait aujourd’hui, ce qu’il fera dans les prochains jours. Le climat, lui, s’inscrit dans la durée. Il correspond à des moyennes calculées sur des périodes longues, généralement 30 ans, qui permettent d’identifier des tendances.

Cette distinction conditionne la manière dont on comprend le changement climatique. Lorsque l’on évoque un réchauffement de +2, +3 ou +4 °C, cela peut sembler abstrait. Pourtant, à l’échelle de la météo, de tels écarts sont courants : sur une journée, il peut faire 5 ou 6 °C le matin, puis 18 °C l’après-midi. En matière de climat, avec un réchauffement de seulement 2°C, on passe du climat de Paris à celui de Toulouse. Cela montre bien que l’on ne parle pas ici de variations ponctuelles, mais d’une différence majeure des conditions météorologiques moyennes modifiant les écosystèmes et les activités humaines

C’est précisément pour cette raison qu’il est trompeur de parler de “météo du futur”. Nous ne saurons jamais quel temps il fera un jour donné en 2070. En revanche, nous sommes capables de décrire les futurs du climat : des modèles climatiques, basés sur l’évolution de la concentration des gaz à effet de serre, projettent l’évolution des températures, des précipitations ou encore de la fréquence des événements extrêmes. Et c’est là un point clé pour les territoires, car ce ne sont pas les moyennes qui les mettent en difficulté, mais les extrêmes. Une journée exceptionnellement chaude, un épisode de pluie intense en quelques heures, une période prolongée de sécheresse: ces événements désorganisent les activités, fragilisent les infrastructures et mettent sous pression les milieux naturels. Dans une France à +4 °C, il y aura encore des années plutôt fraîches, des journées moins chaudes. Mais les extrêmes seront plus fréquents, plus intenses. C’est cette réalité qu’il faut intégrer. Et c’est à partir d’elle que les territoires doivent désormais raisonner.

L’intérêt des projections climatiques à l’échelle locale

Aujourd’hui, le changement climatique est vécu localement. Les acteurs des territoires, en fonction des spécificités de leur environnement, sont en première ligne : multiplication des événements extrêmes, vagues de chaleur inédites, tensions croissantes sur la ressource en eau. Ces évolutions bouleversent les milieux naturels, mais aussi les activités socio-économiques.

Dans ce contexte, l’adaptation est devenue une question opérationnelle, inscrite dans les documents de planification — comme les Plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET), les Schémas de cohérence territoriale (SCoT) ou encore les Plans locaux d’urbanisme (PLU). Elle est ressentie sur le terrain, dans la gestion de l’eau lors des épisodes de sécheresse, dans la conception des espaces publics face aux îlots de chaleur, ou encore dans le dimensionnement des réseaux confrontés à des pluies intenses.

Les décisions se prennent localement. Quand on parle d’adaptation, on parle très concrètement :

  • de l’aménagement de la ville,
  • de la place de la végétation,
  • du degré d’imperméabilisation des sols,
  • du dimensionnement des réseaux pluviaux.

Prenons l’exemple des pluies extrêmes. Connaître l’évolution de leur intensité permet de dimensionner les réseaux d’évacuation, d’anticiper les phénomènes de ruissellement, d’éviter les inondations rapides dans les zones urbanisées. Autre exemple : l’îlot de chaleur urbain. Les projections climatiques, mises en regard de la forme urbaine actuelle, permettent d’orienter des choix très concrets : désimperméabiliser, végétaliser, aérer la ville, limiter l’accumulation de chaleur. À la fin, ce sont des décisions d’ingénierie, qui se prennent au plus près du territoire.

De la donnée climatique ouverte accessible sur le portail DRIAS

Le portail DRIAS (lien externe), dit « Drias, les futurs du climat », a été développé par Météo-France, en collaboration avec plusieurs laboratoires de recherche français, comme le CERFACS, le CNRM-GAME ou encore l’IPSL. Dès l’origine, il a été conçu en lien avec ses utilisateurs : collectivités territoriales, chercheurs, entreprises, bureaux d’études ou associations. Cette co-construction explique en grande partie son orientation vers des usages opérationnels.

Sa vocation première est de mettre à disposition des données climatiques de référence et régionalisées pour les acteurs de l’adaptation, en particulier les collectivités. Ces données sont issues de modèles climatiques, qui permettent de simuler l’évolution du climat à long terme. Leur principe est de projeter différents futurs possibles en fonction d’un paramètre central : l’évolution des concentrations de gaz à effet de serre dans les prochaines décennies.

Concrètement, ces modèles couvrent des périodes longues, généralement des années 1970 jusqu’à 2100. Ils intègrent une phase de reconstitution du climat passé, afin de vérifier leur capacité à représenter les observations, puis une phase de projection selon plusieurs trajectoires d’émissions.

Les résultats ne sont pas interprétés à l’échelle d’un événement isolé, mais moyennés sur des périodes de 20 à 30 ans, afin de faire apparaître des tendances robustes. Ces projections sont ensuite corrigées à partir d’observations météorologiques locales, afin de garantir leur cohérence avec le climat observé et de permettre leur utilisation à l’échelle des territoires.

Le portail DRIAS propose plusieurs niveaux d’usage :

  • des indicateurs simples, accessibles via des cartes, pour appréhender rapidement les tendances ;
  • des données mobilisables pour orienter des diagnostics et des politiques publiques ;
  • des formats scientifiques plus complets, utilisés pour alimenter des modèles techniques (hydrauliques, urbains…).

Toutes ces données sont libres d’accès et gratuites. Mais leur mise à disposition pose une question centrale : celle du bon usage. Plus l’information est territorialisée et proche des impacts, plus elle est volumineuse et exigeante à exploiter.

L’expansion technologique d’observation locale : capteurs, satellites et LIDAR au service de l’action

En parallèle des projections climatiques, une nouvelle génération d’outils permet d’observer les territoires avec une grande finesse et d’en comprendre les points de fragilité. Capteurs, imagerie satellitaire (notamment via les programmes Sentinel) ou technologies comme le LIDAR produisent des données à très haute résolution sur l’état actuel des systèmes.

Là où les données issues de DRIAS permettent d’anticiper l’évolution des aléas, ces outils permettent de comprendre comment ils se traduisent sur le terrain. Concrètement, ces informations sont mobilisées par les services techniques des collectivités et surtout par les bureaux d’études.

Autrement dit, là où les projections climatiques donnent une trajectoire, ces outils permettent d’identifier où et comment agir. C’est dans cette combinaison, entre anticipation et observation fine, que se construit aujourd’hui une adaptation opérationnelle des territoires.

Conclusion : Les projections évoluent au plus près des besoins locaux

Le portail DRIAS a été lancé il y a plus d’une décennie. Il figurait parmi les premiers services climatiques structurés en France, et même en Europe. Aujourd’hui, il entre dans une nouvelle phase. Il s’agit désormais d’aller plus loin : intégrer les impacts, croiser les expositions, révéler les vulnérabilités.

Autrement dit, passer d’une information scientifique à une information directement utile pour la décision. Ce futur portail national des impacts du changement climatique , prévu d’être ouvert fin 2026, s’inscrit dans le cadre du plan national d’adaptation au changement climatique. Son ambition est simple : aider les collectivités à répondre à une question très concrète — à quoi mon territoire est-il sensible, et sur quels leviers puis-je agir ?

Cette transformation se construit avec les territoires. Les collectivités sont associées à son développement, pour garantir que les outils proposés répondent à leurs besoins réels, au plus près de leurs contraintes opérationnelles.