GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Aborder l’intelligence artificielle dans le débat public local à l’aube des Municipales 2026

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“À quoi ressemblerait la fête du citron à Menton selon l’IA ?”, titre Nice-matin (12 nov 2025). À l’occasion de la campagne pour les municipales 2026, plusieurs journalistes ont ainsi expérimenté des usages créatifs de l’intelligence artificielle, par exemple ici en générant tout un programme pour la ville de Menton. Côté candidats, c’est souvent une […]

“À quoi ressemblerait la fête du citron à Menton selon l’IA ?”, titre Nice-matin (12 nov 2025). À l’occasion de la campagne pour les municipales 2026, plusieurs journalistes ont ainsi expérimenté des usages créatifs de l’intelligence artificielle, par exemple ici en générant tout un programme pour la ville de Menton. Côté candidats, c’est souvent une première pour celles et ceux qui se lancent… Parfois non sans risques ! En tout cas, qu’il s’agisse de pointer des usages controversés pendant la campagne ou de d’inclure l’IA dans son programme, les discours autour de l’intelligence artificielle se multiplient à l’occasion des élections municipales imminentes.

Au-delà de l’évidente nouveauté de l’outil, comment comprendre ce succès de l’IA dans les discours autour des municipales ? Que disent ces discours de notre rapport aux nouvelles technologies ? Et quelles recommandations pour un discours impactant sur l’IA pour les équipes de campagne ?

“Intelligence artificielle” : une expression qui n’a pas toujours fait l’unanimité

Mais d’abord, commençons par une petite archéologie sémantique : d’où vient l’expression “intelligence artificielle” ?

Il semblerait que la formule “intelligence artificielle” vienne du célèbre mathématicien Alan Turing, connu pour avoir décrypté le code Enigma utilisé par l’Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale. En réalité, on ne sait pas vraiment si Turing a employé l’expression “intelligence artificielle” telle quelle. En revanche, il n’est pas contesté qu’il a introduit l’idée d’intelligence des machines, dans un article de 1948 intitulé “Intelligent machinery”.

Une telle genèse appelle à une grande histoire : après des travaux sur les premiers algorithmes d’apprentissage, l’intelligence artificielle connaît deux “hivers”, comme on les appelle dans le jargon des spécialistes : entre 1970 et 1980, puis entre 1987 et 2001. Concrètement, ces périodes correspondent à une baisse conséquente des subventions de la recherche en intelligence artificielle et à un intérêt déclinant de la part des chercheurs et chercheuses, dû à des résultats moins encourageants. Ce sont des moments pendant lesquels le mot “intelligence artificielle” a perdu de son charme : il était même mal vu d’associer ses travaux de recherche à cette expression, sous peine de voir leur valeur dépréciée !

Ces périodes d’“échecs” de l’IA sont pourtant intéressantes, car elles permettent de donner une continuité à l’histoire de l’intelligence artificielle, et d’entretenir la légitimité d’une dénomination qui n’a pas toujours été consensuelle.

Depuis l’arrivée de l’IA pour le grand public, la formulation s’est imposée face à d’autres : “chatbot”, “agent conversationnel”, “technologies d’automatisation”, “machine learning”, ou encore “informatique augmentée” ont eu leurs plus ou moins brèves heures de gloire. Alors, pourquoi parle-t-on d’IA et non d’“informatique augmentée” ? Plusieurs raisons expliquent ce succès.

D’abord, c’est une formulation intuitivement compréhensible : elle ravive un mythe ancien qui est celui de la machine à l’intelligence humaine. Ancien au point qu’on en trouve des traces dès le Moyen-Âge, avec les “machines à penser” du théologien Raymond Lulle.

… tout en étant floue ! L’“IA”, ça recouvre plusieurs techniques, mais aussi des applications différentes. On ne peut pas associer le mot à un référent unique bien délimité. Mais c’est aussi pour cela que le consensus s’est formé autour de cette expression, par rapport à d’autres formulations plus techniques (“machine learning”) ou plus spécifiques (“chatbot”).

C’est pourquoi, c’est une formulation qui fait polémique : le débat porte autant sur la formule elle-même, parfois jugée sensationnaliste, que sur ses usages, et là vous voyez bien de quoi je parle. Aspect polémique qui participe de son succès…

Et on le voit bien à propos des municipales 2026 : regardons comment l’IA s’en mêle.

L’IA dans les discours sur les municipales 2026 : entre promesses de modernité et visions de l’apocalypse informationnelle

Les lignes suivantes se fondent sur une analyse exploratoire effectuée sur une centaine d’articles publiés entre le 13 octobre 2025 et le 13 janvier 2026 (date d’écriture de cet article), et contenant les mots-clés “IA” et/ou “intelligence artificielle” (dans le titre) et “municipales” (dans le texte).

Premier constat : l’intelligence artificielle divise la campagne en deux camps. D’un côté, ceux qui saisissent l’opportunité, et de l’autre, ceux qui mettent en garde contre les dangers de l’IA… ou bien en font les frais.

Parmi les candidats qui choisissent de mettre en avant leur usage de l’IA, on trouve tout l'éventail des profils. Les plus prudents se contentent d’une expérimentation ponctuelle : à Chantilly par exemple, une candidate crée une émission radio générée par IA pour vulgariser des thématiques de campagne (France Info, 8 décembre 2025). D’autres n’y vont pas de main morte : un candidat à la mairie de Nice a choisi d’en faire le thème de sa campagne, qu’il projette comme future “capitale de l’IA” (Nice-Matin, 8 décembre 2025). Émerge aussi l’idée selon laquelle l’intelligence artificielle permettrait aux candidats qui ont peu de moyens de faire campagne, et ce dans un contexte où les budgets sont de plus en plus limités (Sud Ouest, 18 novembre 2025).

D’autres candidats ont des usages plus controversés, à la faveur du vide juridique sur l’utilisation de l’IA en contexte électoral : c’est le cas d’une candidate à la mairie de Strasbourg, qui a utilisé l’IA de manière assumée pour générer des photographies de la ville jonchée de déchets, dans le but de dénoncer sa dégradation (France Info, 29 octobre 2025). D’autres en revanche préfèrent plaider “l’erreur technique” : c’est le cas d’un candidat à La Roche sur Yon, épinglé pour l’usage d’une photo IA sur les réseaux sociaux (Ouest-France, 4 décembre 2025).

L’IA semble participer à créer un climat informationnel de méfiance : les fautifs sont dénoncés, libre à eux d’assumer un usage qui fait polémique, ou de plaider le mea culpa. Et même ceux qui n’avaient rien demandé se trouvent parfois pris dans la tourmente : c’est le cas de plusieurs candidats qui sont ciblés par des campagnes de désinformation, qui ont choisi de porter plainte. La menace IA alarme jusqu’à l’Elysée, Emmanuel Macron s’inquiétant de voir ChatGPT dicter leurs choix aux électeurs, dans un contexte où les ingérences étrangères s’appuient largement sur les outils d’intelligence artificielle. On retrouve ainsi un vocabulaire de la peur fortement associé à l’expression : “méfiance”, “faux sites”, “inquiétant”, “alerte”, “attaque”…

Second constat : l’intelligence artificielle ne fait pas exception à la règle et charrie plusieurs lieux communs des discours sur les nouvelles technologies. On en relève trois qui sont particulièrement présents.

  • L’IA comme franchissement d’une nouvelle frontière technologique

Les discours sur les nouvelles technologies tendent à présenter celles-ci comme la nouvelle frontière du progrès technique, qui doit sans cesse aller au-devant de l’horizon des attentes. On trouve des formulations typiques de cette idée à propos des municipales 2026 : “Les campagnes de 2026 ne ressembleront à aucune autre”, lit-on dans Stratégies (6 janvier 2026), “les campagnes de 2026 peuvent être le début d’un tournant” dans Le Parisien (18 novembre 2025). Un maire dans le Vaucluse plussoie : “Ne pas parler de l'intelligence artificielle en 2026 ce n'est pas possible.” (Midi Libre, 10 janvier 2026)

  • L’IA comme avatar de modernisation et de progrès :

Ce discours est la suite logique du précédent : l’IA est nouvelle frontière technologique, c’est donc aussi l’horizon de notre modernisation. À Bélâbre (Indre), un candidat “spécialiste reconnu de l’intelligence artificielle” veut ainsi “tourner [sa commune] vers l’avenir” (La Nouvelle République du Centre-Ouest, 17 novembre 2025) et la “faire avancer”. Pour un autre, il s’agit d’un gage de “modernité” : “Demain, l'intelligence artificielle investira tout l'espace public : mieux vaut agir que subir”, argue-t-il (Le Parisien, 10 novembre 2025). La candidate de Strasbourg s’appuie aussi sur cet argument pour défendre sa campagne de photographies générées par IA : il s’agit de “valoriser la modernité” (20 minutes, en ligne) : ceux qui critiquent son usage de l’IA sont alors catégorisés comme étant “contre la modernité” (France Info, 29 octobre 2025).

  • L’IA comme outil de communication accessible :

Le même argument avait été fréquemment employé pour Internet : grâce à l’IA, l’information deviendrait plus facilement accessible pour tous et toutes. "Aujourd'hui quand vous allez sur le site de la commune pour trouver une information, vous devez chercher dans le menu déroulant, trouver le bon onglet... vous n'avez rien qui vous permette d'avoir un accès direct à l'information que vous cherchez, ce n'est pas normal." indique un candidat au Parisien (10 novembre 2025) Cette remarque sous-entend une immédiateté de la réponse donnée par l’intelligence artificielle, occultant d’une part les erreurs possibles, et d’autre part le fait que l’IA, tout comme Internet et toutes les autres technologies de communication, demandent aussi un apprentissage. L’information n’est jamais “immédiate”, et l’usage de l’IA doit également faire l’objet de formations pour ses usagers.

Quel problème ces lieux communs posent-ils ? Présenter l’IA comme l’avatar de la nouvelle frontière technique, nous faisant entrer dans une nouvelle ère du progrès où l’information serait transparente… Voilà qui ressemble à une utopie informationnelle ! Or, comme toute nouvelle technologie, l’IA est avant tout un outil dont il faut apprendre à se servir et qui a besoin de temps pour trouver sa place dans la société. Alors comment en parler avec justesse quand on est en campagne ? Voici quelques recommandations à l’usage des candidats et de leurs équipes.

Conclusion, quelques repères pour clarifier les termes du débat

  • Ne pas céder aux lieux communs sensationnalistes ou alarmistes.

Outre le risque de faire lever les yeux au ciel, présenter l’IA comme un passage obligé de la modernisation publique peut surtout trahir un manque d’expertise sur le sujet. Lorsque le propos n’est pas suffisamment étayé ou relié à des usages concrets, il peut être plus pertinent de différer la communication et de privilégier un temps de réflexion et d’appropriation du sujet.

  • Préciser de quelle intelligence artificielle il est question.

Un chatbot conversationnel, un dispositif de vidéosurveillance algorithmique (parfois rebaptisé « vidéoprotection ») ou une IA générative ne recouvrent ni les mêmes usages, ni les mêmes enjeux. Leur seul point commun réside dans le recours à des algorithmes d’apprentissage. Plutôt que d’évoquer l’IA de manière générique, il est donc préférable de nommer précisément les usages envisagés : un moyen efficace d’éviter les formules creuses et de renforcer la crédibilité du discours.

  • Clarifier les objectifs poursuivis et les effets attendus.

Dans la continuité des points précédents, toute communication sur l’IA gagnera à expliciter non seulement les usages envisagés, mais aussi les bénéfices attendus pour l’action publique et les citoyens. Cette démarche suppose, bien souvent, de s’appuyer sur des partenaires disposant d’une expertise solide. À titre d’exemple, le quotidien Ouest-France (30 novembre 2025) a récemment mis en lumière le collectif Civic-IA, qui explore l’usage de l’intelligence artificielle pour renforcer le dialogue citoyen à travers des expérimentations menées auprès des publics.