Reconditionnement informatique, vers une filière au service de l’inclusion numérique dans les territoires : entretien avec Sacha Desmaris
A l'occasion de la publication d'une étude sur les reconditionneurs informatiques par la Banque des Territoires, Sacha Desmaris nous présente les enjeux de la filière française de reconditionnement informatique. La Banque des territoires a publié une étude sur le reconditionnement informatique, pourriez-vous nous en dire plus sur cette filière en France et ses enjeux ? […]
Proposition portée par Banque des Territoires
A l'occasion de la publication d'une étude sur les reconditionneurs informatiques par la Banque des Territoires, Sacha Desmaris nous présente les enjeux de la filière française de reconditionnement informatique.
La Banque des territoires a publié une étude sur le reconditionnement informatique, pourriez-vous nous en dire plus sur cette filière en France et ses enjeux ?
Le reconditionnement informatique est le fait de remettre en état matériellement mais aussi logiciellement un équipement (ordinateur, tablette, smartphone...) qui a déjà servi afin de pouvoir le ré-utiliser. On parle aussi de réemploi ou encore de réutilisation, dans tous les cas il s'agit de la même idée : allonger la durée de vie d’un équipement.
Les avantages du reconditionnement sont multiples. D'un point de vue environnemental, il s'agit de prolonger la durée de vie des équipements, réduire les déchets informatiques et l’empreinte carbone du numérique. D'un point de vue social, le reconditionnement permet d'obtenir des équipements fonctionnels à des prix plus bas, voire à tarif solidaire pour les personnes qui ne sont pas équipés pour des raisons économiques. Enfin, d'un point de vue économique, cette activité est créatrice d'emplois, notamment via des dispositifs d'insertion par l’activité économique, car il faut de la main d’œuvre pour collecter, traiter et reconditionner les équipements que la structure de reconditionnement peut revendre.
Dans le cadre de la stratégie France Numérique Ensemble (lien externe), la feuille de route nationale pour l’inclusion numérique sur la période 2023-2027, l’un des objectifs de cette politique publique vise à rendre accessible deux millions de matériels informatiques reconditionnés aux plus modestes. En effet, le manque d’équipement informatique est aujourd’hui encore un frein important pour une partie de la population qui ne peut profiter pleinement des opportunités offertes par le numérique, et qui touche particulièrement les plus fragiles. Selon le dernier baromètre du CREDOC, 11 % de la population n’est pas équipée d’un ordinateur et 9 % n’est pas équipée de smartphone.
A la croisée de plusieurs politiques publiques (inclusion numérique, numérique responsable, développement économique des territoires, insertion), le reconditionnement informatique peut constituer une partie de la solution contre la fracture numérique et s’impose comme une levier stratégique pour les collectivités territoriales, à condition que la filière se structure et que l’ensemble des parties prenantes se saisisse du sujet.
Pouvez-vous nous présenter cette étude sur les reconditionneurs informatiques publiée par la Banque des Territoires?
Cette étude est conçue comme un outil à la disposition de tous les acteurs publics et privés qui souhaitent s’engager. Elle permet d'identifier les atouts sur lesquels ils pourront capitaliser et les freins à lever pour favoriser le déploiement des boucles solidaires de reconditionnement de matériels informatiques à l’échelle locale. Elle porte sur les ordinateurs fixes, portables, les tablettes et les téléphones portables dans l'hexagone et la majorité des départements d'outre-mer.
Une boucle locale implique une collectivité pouvant jouer le rôle de chef de file local et de "tiers de confiance", des gisements, autrement dit des entreprises du territoire contactées par la collectivité pour donner du matériel, un reconditionneur qui réceptionne le matériel pour le remettre en l'état, et enfin des bénéficiaires identifiés par des prescripteurs (collectivités ou associations). En complément, les bénéficiaires sont généralement accompagnés par des conseillers numériques pour le soutien à la prise en main du matériel qu’ils ont reçu.
L'étude s'est appuyée sur différents relais, des réseaux nationaux et territoriaux de reconditionneurs et des acteurs de l'inclusion numérique et a permis de recenser 397 ateliers de reconditionnement informatique en France ainsi qu'une analyse de leurs modèles économiques et des exemples concrets de boucles locales mises en place avec de nombreux témoignages d’acteurs. Il s'agit d'un premier travail qui a vocation à être mis à jour régulièrement.
Pouvez-vous nous donner quelques chiffres clés sur la filière de reconditionnement informatique en France?
Tout d'abord, il faut préciser que la moitié des structures recensées ont moins de 5 ans. Cette filière est donc encore peu mature et en cours de structuration. Parmi les structures recensées, 49% sont des associations et 44% des entreprises. En outre, les entreprises assurent 97% du volume reconditionné, souvent via le rachat de matériel, tandis que les associations privilégient la redistribution solidaire (72% des équipements collectés sont donnés ou vendus à des prix réduits).
La filière reconditionne 4,3 millions d'appareils informatiques par an en France dont 2,7 millions d'ordinateurs et 1,6 million de téléphones portables et mobilisent entre 5000 et 8000 ETP (salariés ou bénévoles) en France.
C’est dans ce contexte que la Banque des Territoires intervient en soutien de plusieurs entreprises pionnières dans la filière du reconditionnement. Nous soutenons par exemple le projet La Collecte.tech porté par Emmaüs Connect, ou encore les reconditionneurs Ecodair et Weeefund via des investissements ou nos accélérateurs.
D'après l'étude, quels sont les leviers d'actions identifiés permettant d'encourager le développement de parcs informatiques circulaires?
Grâce à cette étude, nous avons identifié plusieurs leviers d'actions pour favoriser le déploiement des boucles solidaires de reconditionnement de matériels informatiques à l’échelle locale. Il s'agit d'abord de faciliter l’accès des reconditionneurs à des gisements de qualité. En effet, les gisements disponibles sont encore trop faibles pour répondre au besoin des reconditionneurs et à la demande en équipement exprimée par les ménages. Cela passe par le fait de mieux sensibiliser et rassurer les donateurs potentiels aux enjeux du reconditionnement ou encore de systématiser les diagnostics territoriaux pour mieux identifier les acteurs et les gisements « dormants ». En outre, cela peut aussi passer par la mise en place de partenariats entre les donateurs et les reconditionneurs.
Le deuxième levier est de soutenir la professionnalisation et la structuration de la filière. A l'échelle nationale, la filière se fédère progressivement grâce à des organisations qui s'appuient sur la complémentarité des acteurs et travaillent à des objectifs communs. Les éco-organismes participent à cette structuration et le fonds réemploi permettra de soutenir les structures de reconditionnement.
Enfin, le troisième levier consiste à encourager la coordination et le portage politique à l’échelle locale, à travers la capitalisation sur les réseaux locaux existants, et le développement d’indicateurs d’impact et d’évaluation. En effet, les initiatives de création de boucles locales de reconditionnement restent éparses sur les territoires, alors qu’il existe pourtant de nombreuses structures du reconditionnement. Les réseaux comme les hubs régionaux pour un numérique inclusif ou encore des gouvernances France Numérique Ensemble peuvent être mobilisés pour identifier les acteurs du reconditionnement et les publics cibles, contribuer au plaidoyer et ainsi faciliter l’émergence de boucles locales. Par ailleurs, il paraît également utile de développer une culture partagée de l’évaluation et de l’impact des actions du reconditionnement via la diffusion d’indicateurs d’impact et d’évaluation.
Quelles sont, selon l’étude, les bonnes pratiques mises en place localement pour faire aboutir des projets de boucles locales de reconditionnement solidaire ?
Parmi les bonnes pratiques locales identifiées dans l'étude, nous avons identifié la mutualisation des gisements, de la logistique et du stockage ainsi que la formation et l'accompagnement des équipes de reconditionnement. Les gisements peuvent être sécurisés grâce à des conventions pluriannuelles. Un portage politique fort est également un facteur clé de succès de ce type de projet. Ce portage peut prendre différentes formes comme la fédération d'acteurs publics et privés ou la création d'une plateforme centrale, à l'instar du projet de Banque du Numérique dans les Alpes Maritimes.
Pour en savoir plus, vous pouvez accéder à l'étude complète illustrant de nombreux cas pratiques.
Télécharger l'étude. (lien externe)