Monts d'Ardèche (07) : voyage préhistorique en réalité virtuelle avec Géotrip
Géotrip est un dispositif de réalité virtuelle qui offre une immersion dans les paysages préhistoriques de l'Ardèche. Développé par le Parc Naturel Régional des Monts d'Ardèche en collaboration avec l'Université de Bourgogne, l'Université de Clermont-Ferrand et le Muséum de l'Ardèche, ce projet permet aux visiteurs de découvrir trois périodes géologiques distinctes : l'ère des dinosaures, le volcanisme actif et la présence de la mer. Accessible via 13 casques de réalité virtuelle déployés dans plusieurs lieux touristiques, l'expérience dure environ 20 minutes et combine narration, caution scientifique et innovation technologique pour rendre accessible un patrimoine invisible.
Deux testeurs de Géotrip se prennent au jeu de cette expérience immersive - Crédits photo : Banque des Territoires
L'objectif est de donner à voir une réalité disparue. La manière que nous avons trouvée est de créer une réalité virtuelle en 3D pour reconstituer ces univers.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Géotrip est un dispositif de réalité virtuelle qui permet de montrer ce qu'on ne peut pas voir : des univers d'époques géologiques où évoluaient des dinosaures et où le paysage ardéchois était radicalement différent. Le projet propose trois séquences immersives, correspondant à trois paléoenvironnements : le Trias avec ses reptiles et dinosaures, le Jurassique avec ses reptiles marins et le Quaternaire avec les Jeunes volcans d’Ardèche et sa faune préhistorique.
L'expérience peut se vivre à plusieurs grâce à 13 casques de réalité virtuelle mis à disposition – en test - dans différents lieux touristiques. Elle est accompagnée par un médiateur. Le visiteur peut naviguer librement entre les différentes ères géologiques; un parcours enrichi d’une voix narrative et de textes explicatifs. L'objectif principal est double : il s'agit à la fois de valoriser le patrimoine géologique du territoire et de proposer un outil de médiation innovant pour l'accueil touristique et les animations scolaires. Le projet s'inscrit pleinement dans le cadre du label UNESCO Géoparc qui compte 51 géosites sur le territoire, dont tous ne sont pas accessibles au public pour des raisons de préservation, d’aménagement ou d’accès.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Le projet Géotrip trouve son origine dans la découverte exceptionnelle du site de traces de dinosaures d’Ucel. Cette découverte, fruit d'une collaboration avec l'Université de Bourgogne et des paléontologues, a révélé trois types de traces différentes. Entre les premières découvertes et l'ouverture au public du site, une quinzaine d'années se sont écoulées, nécessaires pour fouiller, nettoyer le site qui est passé de quelques dizaines de traces à 300, et résoudre les questions de conservation de ce patrimoine.
Cette découverte majeure est devenue l'une des "têtes de pont" du Parc Naturel Régional, pas encore à la hauteur du Mont Gerbier de Jonc, mais tout de même très visitée sur le secteur d’Aubenas. Le site d’Ucel a été valorisé avec des équipements pédagogiques, mais la question s'est rapidement posée de comment faire comprendre le contexte dans lequel évoluaient ces dinosaures dont on ne voyait que les traces.
L'enjeu était également touristique. Dans le cadre du label UNESCO Géoparc, tous les géosites ne sont pas ouverts au public : certains nécessitent une préservation accrue, d'autres sont trop fréquentés et ont dû être fermés, d'autres encore ne sont pas équipés pour la visite. Il fallait donc un outil de médiation capable d'accueillir les touristes, les habitants et les scolaires, tout en proposant une expérience innovante sur un territoire à dominante rurale.
Les illustrations 2D traditionnelles ne permettaient pas une immersion suffisante pour montrer à quel point le paysage d'autrefois était différent. La réalité virtuelle s'est imposée comme la solution pour créer cette expérience immersive, accessible à la fois sur site et potentiellement à distance. C'était aussi une manière d'être plus créatif et de proposer une nouvelle offre de découverte différenciante.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Le projet a pris forme grâce à l'impulsion de Nicolas Klee, alors chargé de mission du Parc, passionné par les questions géologiques et qui a piloté le label Géoparc. C'est lui qui s'est intéressé à l'outil de réalité virtuelle et qui a participé en 2017 au forum Heritech, événement qui a constitué une première source d'inspiration majeure.
La même année, l'Ardèche Mixcamp, une sorte d'hackathon créatif organisé localement, a permis de poser les bases concrètes du projet de réalité virtuelle. Huit projets étaient présentés lors de ce week-end créatif, et GeoTrip est le seul qui a finalement vu le jour, démontrant la solidité de l'idée initiale.
L'équipe a également effectué une veille sur des expériences similaires existantes. Deux projets précurseurs ont particulièrement inspiré le développement de GeoTrip : Paléopolis dans l'Allier et Dinosauria dans l'Aude. Ces outils, développés quelques années auparavant, ont permis d'identifier les bonnes pratiques et les écueils à éviter dans la création d'expériences de réalité virtuelle patrimoniale.
Cette phase d'inspiration s'est étalée sur plusieurs années, illustrant le temps long nécessaire pour ce type de projet. De 2017, année de l'Ardèche Mixcamp, jusqu'au déploiement en 2025, il aura fallu près de huit ans pour concrétiser l'idée initiale. Cette période a également été marquée par une phase de maturation du projet, avec notamment la réponse à l'appel à projets "Patrimoine et numérique" de la région Auvergne-Rhône-Alpes en 2021, qui a permis de sécuriser le financement nécessaire pour travailler avec des experts et développer l'outil dans des conditions optimales.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Un projet de réalité virtuelle comme Géotrip nécessite impérativement trois expertises complémentaires.
L'expertise scientifique rigoureuse constitue le socle du projet. Des experts doivent fournir des informations précises sur les aires géologiques recréées et valider les représentations des paysages et animaux préhistoriques. Lorsqu'on dessine des mondes disparus et des dinosaures, l'imaginaire intervient nécessairement, mais la rigueur scientifique doit primer. Pour Géotrip, le conseil scientifique - réunissant l'Université de Bourgogne, la Société Géologique d'Ardèche et le Muséum d'Ardèche - a assumé ce rôle déterminant, notamment pour intégrer les avancées récentes sur la représentation des dinosaures.
À cela s’ajoute une expertise en médiation qui permet de rendre accessibles des contenus scientifiques complexes. Les scientifiques ne maîtrisent pas toujours cette vulgarisation. Il faut transformer les connaissances pointues en contenus compréhensibles et répondre aux attentes des scolaires comme des touristes et des habitants. Le Parc Naturel Régional possédait cette compétence grâce à son expérience en éducation au territoire.
Enfin, l'expertise technique en développement 3D et réalité virtuelle complète le triptyque. Absente en interne, elle a nécessité le recours à un studio spécialisé dans les expériences immersives. Le choix s'est porté non sur le prestataire le moins cher, mais sur celui démontrant la meilleure compréhension des enjeux de médiation, illustrant l'interconnexion indispensable entre ces trois piliers.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?
La phase préparatoire de financement a constitué une étape majeure et particulièrement longue.
La mise en place d'un comité de pilotage réunissant tous les experts - universitaires, géologues, paléontologues - s'est révélée cruciale. Ce comité validait les contenus progressivement. Cette étape de validation fut la plus longue du processus : si le studio de développement avançait rapidement techniquement, chaque élément dessiné - animaux, paysages, végétation - devait être validé scientifiquement. Cette exigence de précision a ralenti le processus mais a garanti la qualité et la crédibilité du résultat final.
Un rapprochement avec des institutions spécialisées comme le Muséum de l'Ardèche a permis de bénéficier d'une expertise pointue sur la représentation des dinosaures, domaine en constante évolution scientifique.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Concernant le matériel, le choix de 13 casques de réalité virtuelle a été guidé par plusieurs considérations. D'abord, la nécessité d'un accompagnement humain : l'expérience ne peut pas fonctionner seule. Même si techniquement le visiteur est autonome avec son casque, il faut quelqu'un pour accueillir, présenter le Géoparc, expliquer le fonctionnement, gérer le timing, vérifier que le matériel fonctionne et n'est pas dérobé. Cette médiation humaine est essentielle car elle permet aussi de renvoyer vers d'autres sites du territoire, vers des visites réelles. L'outil de réalité virtuelle ne fonctionne pas seul, il fonctionne avec de la médiation humaine.
Ensuite, la question des groupes : avec 13 casques, il est possible de créer plusieurs sessions avec des groupes de 4 toutes les 20 minutes en accueil à l’Office du Tourisme ou en extérieur.
Le budget alloué à l'achat des casques représentait 15 % du budget total, soit 15 000 euros sur les 100 000 euros du projet. Ce ratio témoigne de la part importante dédiée au développement du contenu lui-même.
L'expérience a été calibrée sur des sessions d'environ 20 minutes, permettant de découvrir les trois séquences avec le temps d'installation, de navigation et d'échange. Cette durée a été pensée pour maintenir l'attention et l'immersion sans créer de fatigue ou d'inconfort.
Le projet a également été pensé de manière évolutive : commencer avec trois séquences (dinosaures, volcanisme, mer) mais avec l'ambition d'arriver à sept séquences pour couvrir d'autres moments-clés du patrimoine géologique ardéchois. Cette approche progressive permet de tester, d'améliorer et d'étendre progressivement l'offre en fonction des retours d'usage.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Ce projet a été financé grâce à l’appel à projets "Patrimoine et numérique" de la Région Auvergne-Rhône-Alpes à hauteur de 100 000 euros.
À noter que ce montant de 100 000 euros est comparable à l'aménagement d'un site de découverte géologique avec création d’itinéraires, sécurisation du site et équipement de panneaux, représentant un investissement standard pour ce type de projet de valorisation patrimoniale.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
- Université de Bourgogne
- Université de Clermont-Ferrand
- Société Géologique d'Ardèche
- Muséum de l’Ardèche
- Novelab Natural Born Interactive
- L'Office de Tourisme Sources & Volcans
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le premier conseil essentiel est de penser le projet de manière évolutive dès sa conception. Les contenus créés aujourd'hui doivent pouvoir évoluer demain. C'est le gros avantage de cet outil : contrairement à un aménagement physique figé, on peut faire évoluer les scénarios, enrichir les univers, corriger des éléments en fonction des retours des utilisateurs. Il ne faut surtout pas envisager ce type de projet comme un "one-shot" mais comme un outil vivant qui va se développer dans le temps.
Deuxièmement, il faut accepter que ce type de projet nécessite du temps long. De l'idée initiale au déploiement, il faut compter plusieurs années - dans le cas de Géotrip, près de huit ans entre l'Ardèche Mixcamp de 2017 et le déploiement à grande échelle en 2025. Ce temps est nécessaire pour sécuriser les financements, rassembler les expertises, valider scientifiquement les contenus et développer techniquement l'outil.
Troisièmement, l'importance de la caution scientifique ne peut être sous-estimée : les utilisateurs doivent savoir qu'on ne leur montre pas n'importe quoi, que tout est validé dans les datations, la représentation des espèces, etc.
Enfin, anticiper la question de l'obsolescence technologique : les casques actuels représentent la technologie la plus avancée aujourd'hui, mais seront dépassés demain. Il faut prévoir dans les contrats la capacité d'adapter les contenus aux nouveaux outils qui sortiront, et maintenir un contrat de maintenance pour les mises à jour régulières qui améliorent la fluidité de l'expérience.