L’Indre (36) et le Cher (18) s’engagent dans le déploiement d’un réseau public de capteurs dédié à la télérelève de l’eau et au suivi bâtimentaire
Et si la transition numérique devenait un levier de coopération territoriale ? Porté par l’Indre et le Cher, le projet Berry Territoire Innovant incarne un partenariat inédit entre deux départements, mobilisé autour d’un réseau public de capteurs au service de l’eau, des bâtiments et de l’éclairage public.
Aujourd’hui, le consensus technique, c’est que le LoRa est la technologie la plus adaptée pour connecter les capteurs à l’échelle des territoires.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Le projet Berry Territoire Innovant (BTI) se déploie au centre de la France, dans la région Centre-Val de Loire, sur les départements de l’Indre et du Cher. C’est un territoire majoritairement rural, structuré autour de villes comme Châteauroux ou Bourges, et d’un maillage de petites communes, de bourgs et de villages. Ici, les réseaux d’eau, d’énergie ou d’éclairage public s’étendent sur de longues distances, parfois loin des centres urbains, avec des enjeux de maintenance et de pilotage des équipements.
Le projet BTI s’inscrit dans le prolongement direct du déploiement de la fibre optique mené conjointement par les deux départements. Cette coopération a montré tout l’intérêt d’une approche mutualisée pour garantir des services publics efficaces sur l’ensemble du territoire. Une fois la fibre en place, l’enjeu était de compléter cet investissement avec des usages concrets et utiles pour les collectivités.
Nous avons travaillé à partir des besoins locaux, via l’élaboration de schémas directeurs des usages numériques. La télérelève des compteurs d’eau s’est imposée parmi les cas d’usage prioritaires, complétée par le suivi des bâtiments publics et la supervision de l’éclairage public.
Pour y répondre, le projet s’appuie sur le déploiement progressif d’un réseau public LoRaWAN, une technologie de communication adaptée à la transmission de données issues de capteurs, sur de longues distances et avec une faible consommation d’énergie. Déployé progressivement selon les besoins des collectivités, ce réseau mutualisé est porté dans le cadre d’un marché global de performance confié à Ubicité pour dix ans.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Le projet relève d’une démarche volontariste. Beaucoup d’élus, et c’est encore souvent le cas, restent assez éloignés des sujets numériques. Lorsqu’on parle d’objets connectés ou de territoires connectés, cela peut paraître difficile à appréhender. Il a donc fallu, au départ, vulgariser et montrer en quoi ces technologies pouvaient répondre à des besoins concrets.
Ce sont justement ces besoins qui ont fait émerger le sujet. Les syndicats d’eau, les collectivités, les services départementaux faisaient tous face à des problématiques bien identifiées : le suivi des réseaux d’eau, la détection des fuites, la gestion de l’usage et de la consommation énergétique des bâtiments publics, le pilotage de l’éclairage public. Autant de sujets sur lesquels les données manquaient ou étaient difficiles à collecter de manière régulière.
Finalement, nous avons réalisé qu’il ne suffisait pas de disposer d’une infrastructure comme la fibre optique. La fibre est indispensable, mais elle ne répond pas à tous les usages. Pour connecter des capteurs et remonter des informations à faible coût, d’autres technologies étaient nécessaires. C’est dans ce contexte que la question d’un réseau LoRa s’est imposée.
L’enjeu, pour la collectivité, a été d’éviter que chacun développe sa solution de son côté, avec des réseaux différents, des prestataires différents et des coûts élevés. Le choix a donc été fait de structurer le sujet à l’échelle départementale, en proposant un cadre public et mutualisé.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Le projet s’est construit par étapes, au fil des échanges. Nous sommes très impliqués dans des réseaux, notamment au niveau national, à travers des associations qui regroupent les collectivités en charge du numérique. Ces espaces d’échange permettent de partager des retours d’expérience, de comparer les approches et de voir ce qui fonctionne ailleurs, mais aussi ce qui pose difficulté.
Il y a également eu beaucoup d’échanges avec d’autres départements. Partout en France, les collectivités qui ont porté le déploiement de la fibre optique se sont posé la même question : une fois l’infrastructure en place, comment aller plus loin et développer des usages numériques concrets ? Ces discussions ont permis de constater que nous faisions face à des problématiques très similaires, notamment sur la gestion de l’eau ou des équipements publics.
L’inspiration est aussi venue de l’expérience acquise sur le déploiement de la fibre optique. Il y a une quinzaine d’années, le choix de la fibre n’était pas si évident. D’autres solutions existaient, comme le satellite ou l’amélioration du réseau cuivre. Progressivement, un consensus technique s’est dégagé autour de la fibre comme solution de référence. Aujourd’hui, une dynamique comparable est à l’œuvre autour des objets connectés et des réseaux LoRa, qui apparaissent comme une réponse économiquement soutenable pour connecter des capteurs à l’échelle des territoires.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Oui, il y a clairement des compétences à maîtriser avant de se lancer dans un projet de cette ampleur, mais pas nécessairement là où on l’imagine au départ. La première chose importante, c’est l’échelle du projet. À notre sens, un projet de territoires connectés a vraiment du sens à une échelle (a minima) départementale ! Cette échelle permet de mutualiser les moyens. Cela peut prendre la forme d’un syndicat ou d’un portage départemental, mais l’important est d’avoir une structure capable de piloter le projet dans la durée.
Ensuite, il est indispensable de disposer d’une compétence numérique solide au niveau de la maîtrise d’ouvrage pour définir les choix techniques, dialoguer avec les prestataires et sécuriser les décisions. Cette compétence doit être portée par la structure qui déploie le réseau. Dans notre cas, ce sont les syndicats numériques, qui avaient déjà acquis une forte expertise à l’occasion du déploiement de la fibre optique.
En revanche, les acteurs qui portent les usages — syndicats d’eau, syndicats d’énergie, communes, services départementaux — n’ont pas nécessairement besoin de maîtriser l’ensemble des aspects techniques. L’enjeu n’est pas de transformer chaque acteur en spécialiste du numérique. La structure porteuse doit être en capacité de les accompagner, de les conseiller sur les solutions, la compatibilité des capteurs ou les modalités de déploiement.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?
Avant toute décision opérationnelle, un travail approfondi a été mené pour comprendre les besoins. La première étape a consisté à réfléchir aux usages numériques existants et à ceux qui pourraient émerger sur le territoire. Cette réflexion s’est traduite par l’élaboration, dans chacun des deux départements, d’un schéma directeur des usages numériques.
Ce travail s’est appuyé sur une concertation avec les acteurs du territoire : collectivités, syndicats d’eau, syndicats d’énergie, EPCI, communes, mais aussi services départementaux. L’objectif était de recenser les besoins, et de les mettre en parallèle avec les solutions technologiques existantes. Cette phase de concertation s’est étalée sur plusieurs mois et a parfois nécessité un important travail de pédagogie.
Pour accompagner cette démarche, les syndicats numériques se sont appuyés sur une assistance à maîtrise d’ouvrage, afin d’objectiver les priorités et d’évaluer la faisabilité technique et économique des scénarios envisagés. C’est à l’issue de ce travail que certains usages sont apparus comme prioritaires, notamment la télérelève des compteurs d’eau, mais aussi le suivi de l’usage et des consommations énergétiques des bâtiments ou le pilotage de l’éclairage public.
Une fois le schéma directeur validé, la collectivité a pu engager la phase suivante, à savoir le choix du cadre contractuel et le lancement de la procédure de marché.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Une première décision structurante a porté sur l’échelle du projet. L’expérience du déploiement de la fibre optique a montré que la mutualisation à l’échelle départementale — et même bidépartementale dans notre cas entre l’Indre et le Cher — permettait d’atteindre une taille critique et de sécuriser les investissements. Au-delà de la proximité géographique, nos deux territoires s’appuient sur une coopération de long terme, construite depuis près de dix ans autour des infrastructures numériques. En s’inscrivant dans cette continuité, le projet Berry Territoire Innovant a pu s’appuyer sur une organisation déjà rodée.
Ensuite, le dimensionnement s’est appuyé sur une logique d’usages. Plutôt que de déployer un réseau LoRa sur l’ensemble du territoire dès le départ, ce qui aurait représenté un investissement très lourd, le choix a été fait de déployer le réseau au fur et à mesure des usages contractualisés. Concrètement, le réseau est installé là où des syndicats d’eau, des collectivités ou des services départementaux s’engagent sur des usages précis, comme la télérelève des compteurs d’eau ou le suivi des bâtiments.
Le recours à un marché public global de performance a beaucoup joué. Ce cadre contractuel permet d’adapter le projet dans le temps, d’ajuster les moyens mobilisés et de faire évoluer les solutions en fonction des besoins, sans figer le projet dès le départ. Enfin, le dimensionnement financier a été pensé de manière progressive, avec un engagement des investissements au fil des bons de commande et un modèle économique reposant en partie sur les usages. Cette approche permet de maîtriser les coûts et de limiter les risques à long terme.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le projet Berry Territoire Innovant repose sur un marché public global de performance d’une durée de dix ans, pour un montant maximal de 25 millions d’euros. Ce marché est porté conjointement par les deux syndicats numériques départementaux : Berry Numérique pour le Cher et RIP 36 pour l’Indre, dans le cadre d’un groupement de commandes. Les syndicats disposent d’une capacité d’investissement propre, issue de leur rôle historique dans le déploiement des infrastructures numériques, qui leur permet de porter l’investissement initial nécessaire au lancement du projet.
Le modèle économique repose également sur les usages. Les acteurs qui utilisent le réseau et les services associés — par exemple les syndicats d’eau pour la télérelève des compteurs ou les collectivités pour le suivi des bâtiments — contribuent financièrement au projet à travers des prestations payantes, selon des grilles tarifaires définies.
Par ailleurs, des financements européens ont été mobilisés. Une subvention du FEDER a été sollicitée et obtenue afin de soutenir le lancement du projet et d’accompagner les premiers investissements.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
En premier lieu, les deux syndicats numériques départementaux, Berry Numérique pour le Cher et RIP 36 pour l’Indre, ont joué un rôle central. Adossés aux Départements, ces syndicats ont assuré le pilotage du projet, la coordination des acteurs et la maîtrise d’ouvrage, en s’appuyant sur les compétences acquises lors du déploiement de la fibre optique.
Les collectivités locales ont également été fortement associées, en particulier les communes, les EPCI et les services départementaux, qui figurent parmi les premiers utilisateurs du réseau pour des usages comme le suivi des bâtiments publics. Les syndicats d’eau ont constitué des partenaires clés, la télérelève des compteurs d’eau étant le principal moteur du projet à ce stade.
Sur le plan opérationnel, le projet repose sur un partenariat avec le prestataire Ubicité, retenu dans le cadre du marché public global de performance, en lien avec ses partenaires techniques. Ce partenariat permet de combiner déploiement du réseau LoRa, mise en œuvre des services numériques et accompagnement des usages.
S’agissant de l’adhésion des citoyens, celle-ci n’a pas constitué un préalable direct. Toutefois, les bénéfices attendus (meilleure gestion de l’eau, économies d’énergie, amélioration des services) concernent directement les habitants. À terme, certains usages, notamment environnementaux, pourront renforcer cette appropriation citoyenne et donner lieu à des démarches plus participatives.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
À mon avis, un projet de territoires connectés a du sens à une échelle au moins départementale, en particulier dans des territoires à dominante rurale. Cette échelle permet de mutualiser les moyens et d’atteindre une taille critique suffisante pour rendre le projet viable dans la durée. Cela peut prendre la forme d’un syndicat ou d’un portage départemental, mais l’essentiel est d’éviter une dispersion des initiatives.
Le deuxième conseil concerne le choix d’un cadre public et mutualisé. Il peut être tentant de laisser chaque collectivité ou chaque service développer sa propre solution, mais cela conduit rapidement à une multiplication de réseaux, de prestataires et de coûts. L’intérêt d’un réseau public unique est de garantir la souveraineté de l’infrastructure, son ouverture à plusieurs usages et sa capacité à évoluer dans le temps. Ce cadre permet également de rassurer les acteurs locaux, en leur offrant une solution pérenne et interopérable.
Un troisième point d’attention serait d’adopter une logique d’usages avant la technologie. Il ne s’agit pas de déployer un réseau pour le principe, mais de partir des besoins concrets exprimés par les acteurs du territoire. Dans notre cas, la télérelève des compteurs d’eau a été le moteur initial du projet. Évidemment, il faut accepter que ce type de projet repose sur un travail de pédagogie et de conviction. Les sujets numériques restent parfois éloignés des préoccupations quotidiennes des élus et des acteurs locaux. Expliquer, vulgariser, montrer des cas concrets et avancer par étapes sont des conditions indispensables pour obtenir l’adhésion et inscrire le projet dans la durée.