Surveillance en temps réel des hauteurs d’eau sous les ponts de l'Agly grâce à des capteurs radar à Cases-de-Pène (66)
Dans les Pyrénées-Orientales (66), le Syndicat Mixte du Bassin Versant de l’Agly (SMBVA) a équipé trois ponts de capteurs radar pour mesurer les hauteurs d’eau du fleuve en temps réel. Théophile Martinez et Antoine Granjon expliquent comment ce système permet de détecter les ruptures de digue et de sécuriser les agents sur le terrain.
On a voulu tester une solution simple, sans maintenance de notre part, pour disposer de données fiables et continues sur les hauteurs d’eau.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Le projet consiste à installer trois capteurs radar sous des ponts stratégiques du bassin versant de l’Agly, afin de surveiller en continu la hauteur des eaux. Ces capteurs mesurent automatiquement les niveaux d’eau et transmettent les données en temps réel à une plateforme en ligne accessible aux gestionnaires. Ils sont positionnés à des endroits sensibles, où des digues protègent des zones habitées, parfois très densément peuplées.
Avant cette installation, la surveillance reposait sur des agents communaux qui réalisaient des relevés manuels, souvent de nuit, ce qui était contraignant, peu fiable, et exposait les personnes à des risques. Le nouveau système permet désormais un suivi automatisé et sécurisé, avec des alertes envoyées en cas de baisse anormale du niveau d’eau, pouvant indiquer une rupture de digue.
Ce dispositif autonome, sans besoin de maintenance locale, offre une surveillance moderne, fiable et réactive, facilitant la gestion du risque d’inondation. Il s’inscrit dans une démarche pragmatique, testant une solution légère, peu coûteuse et facilement reproductible sur d’autres territoires, tout en garantissant la protection de plusieurs dizaines de milliers d’habitants.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
La problématique s’est imposée dans le cadre du Programme d’Actions de Prévention des Inondations (PAPI), engagé depuis 2017 sur le bassin versant de l’Agly. Lors des exercices de sécurité menés par la préfecture, il est apparu qu’entre deux stations de mesure de l’État, situées en amont et en aval, il n’y avait aucune donnée disponible sur la portion centrale du cours d’eau. Or, c’est précisément là que se trouvent les digues les plus fragiles. Jusqu’alors, la surveillance reposait sur des agents communaux qui devaient relever manuellement les hauteurs d’eau, souvent en pleine nuit, ce qui était contraignant, peu fiable et dangereux pour eux.
Le Syndicat Mixte du Bassin Versant de l’Agly (SMBVA) a donc voulu automatiser cette surveillance pour combler cette zone aveugle, améliorer la réactivité en cas de crue et sécuriser les agents. Ce besoin est renforcé par les obligations réglementaires liées à la compétence Gemapi, qui impose une surveillance stricte des ouvrages de classe A, protégeant plus de 5 000 personnes. Sur ce territoire côtier des Pyrénées-Orientales, la population estivale peut atteindre jusqu’à 60 000 habitants, notamment sur la bande littorale protégée par des digues anciennes et fragiles, déjà rompues en 1999 et 2013, mais heureusement dans des zones agricoles.
Avant l’installation des capteurs radar, la collecte des données était aléatoire, avec des trous de plusieurs heures, et exposait les agents à des risques importants. Le nouveau dispositif autonome, installé en 2023, transmet des données en continu et permet de détecter rapidement toute anomalie, comme une baisse anormale pouvant indiquer une rupture. Même si aucune crue majeure n’a eu lieu depuis l’installation, ce système est un outil essentiel pour la prévention et la sécurité.
Le contexte méditerranéen, marqué par des épisodes de sécheresse sévère alternant avec des crues soudaines, souligne la nécessité d’une surveillance fine et en temps réel, complémentaire des stations étatiques et adaptée aux enjeux locaux.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Nous ne sommes pas partis d’une étude ou d’un benchmark structuré, mais plutôt d’un besoin très concret qui a trouvé un écho dans les réseaux professionnels que nous fréquentons. En tant que syndicat de bassin versant engagé dans un PAPI (Programme d’Actions de Prévention des Inondations), nous sommes régulièrement en lien avec d’autres structures gestionnaires de milieux aquatiques, avec qui nous échangeons sur les outils, méthodes et retours d’expérience. C’est dans ce cadre que nous avons entendu parler des capteurs de hauteur d’eau installés dans d’autres territoires pour fiabiliser la surveillance en crue. Ces échanges informels sont souvent les plus précieux : ils permettent de savoir ce qui fonctionne vraiment sur le terrain, dans des contextes proches du nôtre.
Nous avons ensuite assisté à une démonstration de la solution proposée par la startup Vortex.io. Cela nous a permis de juger sur pièce et de comprendre comment le dispositif se fixe, comment il envoie les données, à quoi ressemble l’interface de consultation… et surtout, ce que cela change concrètement pour les agents et les élus. Le fait de voir que d’autres syndicats l’avaient déjà testé, y compris sur des ouvrages similaires, nous a confortés dans l’idée de nous lancer.
Il s’agit aussi de tester une solution, dans un esprit pragmatique. L’expérimentation est pour nous une manière de monter progressivement en compétence sur la question de la surveillance des digues, tout en gardant la maîtrise du rythme, des coûts et des usages.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Ce projet ne demande pas de compétences techniques avancées en interne. C’est ce qui en fait une solution intéressante pour une petite structure comme la nôtre : les capteurs sont autonomes, alimentés par panneau solaire, et ne nécessitent aucune maintenance. Une fois installés, les données sont directement transmises à une plateforme en ligne, gérée par le prestataire. C’est simple, sans mobilisation des services techniques au quotidien.
En revanche, la réussite du projet repose sur une bonne connaissance du territoire. Ce n’est pas la technologie qui fait tout : c’est parce que nous connaissons finement le bassin de l’Agly que nous avons pu identifier les bons emplacements pour les capteurs radar les ponts accessibles, situés en aval de zones sensibles, à proximité de digues fragiles. Il faut comprendre comment circule l’eau, comment réagit le territoire lors d’une crue, et où une mesure a du sens.
Un point important concerne la vulnérabilité du matériel : installé sous des ponts ouverts au public, les capteurs peuvent être exposés à des risques de dégradations ou de vols. Cette dimension implique une bonne communication avec le prestataire lors de l’installation du système. Il faut également bien lire et comprendre les clauses du contrat avec le prestataire, notamment celles liées à la responsabilité en cas de dégradations ou de vols. Cela permet de savoir précisément qui prend en charge les réparations, le remplacement des équipements, et comment fonctionnent les assurances.
Soulignons que cet équipement ne remplace en aucun cas un dispositif d’alerte réglementaire — les alertes crue restent du ressort de l’État via Vigicrues — mais c’est un outil de surveillance qui permet de repérer rapidement des évolutions inhabituelles : une montée rapide, ou au contraire une baisse qui peut signaler une anomalie. Il renforce notre capacité à anticiper les fragilités des digues, sans faire courir de risques aux agents chargés des rondes sur le terrain. Bien utilisé, c’est un complément efficace aux outils de prévention existants.
Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?
Il n’y a pas eu d’étude préalable au sens strict, ni de concertation publique, car il s’agissait d’une expérimentation à petite échelle, sans impact sur l’environnement ou le paysage, et sans intervention sur les digues elles-mêmes. Ce sont de petits capteurs fixés sous des ponts existants, dans des zones déjà identifiées comme sensibles. Nous avons donc privilégié une approche pragmatique et opérationnelle.
La première étape a été de repérer les emplacements pertinents. Cela s’est fait en interne, en croisant notre connaissance du terrain, les retours d’expérience des agents communaux, et les données disponibles sur les digues du territoire. Nous avons ensuite pris contact avec Vortex.io pour vérifier la faisabilité technique du projet (accessibilité des ponts, couverture réseau, conditions d’installation…).
Une fois le dimensionnement validé, nous avons présenté le projet aux élus du syndicat pour recueillir leur validation politique et financière. Le calendrier a été calé en lien avec les services techniques et les communes concernées. L’objectif était de pouvoir tester le dispositif en conditions réelles dès la saison hivernale, période à laquelle le risque de crue est le plus élevé.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
En tant que petit syndicat, nous avons choisi de ne pas viser trop grand dès le départ. Pour limiter les coûts initiaux et tester la fiabilité de la solution, nous avons fait appel à un prestataire externe, Vortex.io, avec un contrat « clé en main » incluant achat, installation et abonnement sur trois ans. Ce modèle réduit la charge de gestion et la maintenance, ce qui est adapté à notre structure.
Initialement conçu pour surveiller les crues, le dispositif a connu une longue période sans événement notable, avec des mesures significatives enregistrées seulement à partir de mars 2025. Ce paradoxe — territoire à risque de crues soudaines mais marqué par une sécheresse prolongée — souligne la nécessité d’un système fiable, économique, et capable de fonctionner en continu, même en l’absence de phénomènes extrêmes.
Les trois capteurs ont été placés à des emplacements stratégiques, choisis en concertation avec les agents de terrain, situés en aval de zones protégées par des digues fragiles, garantissant une surveillance efficace tout en maîtrisant les coûts.
Cependant, nous restons vigilants face à l’évolution des coûts du prestataire. Une augmentation des tarifs pourrait nous amener à envisager, à terme, de développer en interne certaines compétences ou d’acquérir du matériel pour réduire la dépendance externe. Pour l’instant, ce dimensionnement modéré est un compromis qui garantit une surveillance efficace tout en offrant la flexibilité nécessaire pour ajuster le projet selon les besoins et les moyens.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le projet a bénéficié d’un financement via le Programme d’Actions de Prévention des Inondations (PAPI) du bassin versant de l’Agly, porté par le Syndicat Mixte du Bassin Versant de l’Agly (SMBVA). Le Fonds de prévention des risques majeurs (FPRNM, aussi appelé fonds Barnier) a pris en charge 80 % des coûts, soit environ 23 200 € sur un total de 29 000 € HT (achat, installation, abonnements sur 3 ans).
Le reste, soit environ 5 800 €, a été financé par le SMBVA sur ses fonds propres. Cette enveloppe modeste représente un investissement léger dans un programme global plus large, notamment la reconstruction des digues. Le dispositif étant « clé en main », tous les coûts sont maîtrisés et il n’y a pas eu besoin de mobiliser d’autres aides ou subventions complémentaires.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Le projet a été porté directement par le Syndicat Mixte du Bassin Versant de l’Agly (SMBVA), en lien étroit avec le prestataire Vortex.io, une startup française spécialisée dans la surveillance hydrologique par capteurs radar. C’est ce prestataire qui a assuré l’installation technique des capteurs, leur paramétrage, la transmission des données et l’accès à la plateforme de visualisation.
Les services techniques communaux ont également été mobilisés en amont pour faciliter les repérages, sécuriser les accès et partager leur connaissance fine des ouvrages (localisation, accessibilité, historique des crues).
Le porteur institutionnel du PAPI, c’est-à-dire l’État via la Direction Départementale des Territoires et de la Mer (DDTM) des Pyrénées-Orientales, a validé le financement de l’opération dans le cadre des actions prévues au titre du programme.
En ce qui concerne les citoyens, aucune concertation spécifique n’a été menée car le projet n’avait pas d’impact visible sur l’espace public ni de conséquence directe sur les usages. Il s’agit d’un dispositif discret, sans travaux, qui ne modifie ni l’environnement ni la gestion de crise. En revanche, les élus locaux ont bien compris l’intérêt de la démarche, notamment en matière de sécurisation du territoire et de réduction de l’exposition des agents en période de vigilance.
Quels conseils donneriez vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le premier conseil, c’est de partir d’un besoin concret, identifié localement. Dans notre cas, nous avions une vraie problématique : certaines digues anciennes nous inquiètent, les moyens humains sont limités, et les agents ne peuvent pas être partout, surtout en période de vigilance. Il faut donc se poser la question : à quoi va servir le dispositif ? À quels endroits serait-il vraiment utile ? C’est cette approche très terrain qui a guidé notre projet, plus qu’un appel à la technologie pour elle-même.
Deuxième conseil : ne pas voir trop grand d’emblée. Tester d’abord sur quelques points sensibles, c’est ce qui nous a permis d’avancer rapidement, sans lourdeur administrative. On a pu expérimenter, prendre du recul, et tirer des conclusions. Si les résultats sont concluants, rien n’empêche ensuite d’élargir.
Troisième conseil : travailler en confiance avec le prestataire, mais garder la main sur les choix d’implantation. C’est la collectivité qui connaît le territoire, les enjeux locaux, les accès possibles… Ce partenariat a très bien fonctionné chez nous parce que chacun était à sa place.
Enfin, ne pas hésiter à s’appuyer sur les dispositifs existants comme le PAPI, qui permet de financer ce type d’actions. Le coût est relativement modeste, et l’impact, en termes d’aide à la décision et de tranquillité pour les agents, est immédiat.