Le Syndicat du Bois de l'Aumône (63) déploie une intelligence artificielle embarquée pour réduire les refus de tri en porte-à-porte
Face aux refus de tri, le Syndicat du Bois de l’Aumône a déployé un dispositif embarqué sur ses camions pour identifier les erreurs dès la collecte. Objectif : corriger les pratiques, renforcer la pédagogie et maîtriser les coûts, sans recourir à la sanction.
En matière d’adhésion citoyenne, quand on explique que les refus de tri représentent près d’un million d’euros par an pour le syndicat, les gens comprennent.
En Auvergne, le Syndicat du Bois de l’Aumône (SBA) regroupe six EPCI et 121 communes du Puy-de-Dôme (63). Son périmètre d’intervention couvre environ 165 000 habitants et entoure Clermont-Ferrand, sans l’inclure. Le territoire comprend des villes comme Riom et Volvic, ainsi que de nombreuses communes rurales, de la plaine de la Limagne aux Monts d’Auvergne. Dernièrement, le syndicat a équipé deux de ses camions de collecte d’un dispositif de captation d’images intelligent. Cette technologie permet d’identifier les erreurs de tri au moment précis du vidage des bacs jaunes. Les données recueillies sont analysées puis croisées avec la base interne du syndicat. Après une phase de test en 2025, le SBA a engagé en 2026 l’envoi de courriers pédagogiques ciblés à destination des usagers. L’objectif est d’améliorer la qualité du recyclage, sans recourir à la sanction.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Le point de départ, c’est un chiffre : près d’un million d’euros par an de refus de tri. En intégrant les soutiens non perçus des éco-organismes, on se situe plutôt entre 1,6 et 1,7 million d’euros. Pour un syndicat engagé depuis plus de vingt-cinq ans dans la prévention des déchets, labellisé Territoire engagé transition écologique – économie circulaire (4 étoiles) par l’ADEME, ce niveau de perte n’est pas soutenable.
Le projet porte exclusivement sur les bacs jaunes collectés en porte-à-porte. Deux camions de collecte sélective ont été équipés d’une caméra fixée à l’arrière. Au moment précis où le bac est levé et vidé dans la benne, une image est captée. Le dispositif permet d’identifier les erreurs visibles, notamment les sacs noirs fermés, qui représentent plus de 90 % des refus de tri.
Grâce au puçage des bacs dans le cadre de la TEOMi (Taxe d’enlèvement des ordures ménagères incitative), chaque levée est associée à un foyer. Les images sont analysées puis croisées avec la base usagers du syndicat. L’entreprise prestataire, Ficha, n’a pas accès aux coordonnées des habitants : le traitement nominatif reste strictement interne. En cas d’erreurs, un courrier pédagogique est adressé. L’objectif n’est pas de sanctionner, mais d’améliorer la qualité du tri et de maîtriser les coûts du service public.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ? (Irritants, problématique, besoin, nouvelle obligation légale…)
Cela fait plus de vingt-cinq ans que nous travaillons sur la prévention des déchets. Nous intervenons dans les écoles, nous faisons du porte-à-porte, nous avons des ambassadeurs du tri sur le terrain. Globalement, le territoire est plutôt vertueux et les habitants ont de bonnes habitudes.
En 2018, nous avons mis en place la TEOMi, la taxe d’enlèvement des ordures ménagères incitative. Concrètement, chaque bac a été pucé et chaque levée est comptabilisée. Cela a changé notre manière de piloter le service. Nous avons commencé à disposer de données précises : qui sort son bac, combien de fois, sur quels secteurs. Nous avons structuré une base solide de données.
Malgré cela, les refus de tri restaient importants. Sur le terrain, nos équipes voyaient toujours les mêmes erreurs. Le cas le plus parlant, ce sont les sacs noirs dans les bacs jaunes. Les habitants pensent souvent bien faire : ils trient chez eux, puis mettent les emballages dans un sac fermé. Pour la chaîne de tri, ce sac devient automatiquement une ordure ménagère.
À partir du moment où nous avons objectivé les coûts associés à ces erreurs, le sujet est devenu stratégique. L’appel à projets de Citeo, en 2024, est arrivé au bon moment. Nous avions déjà les outils en place. Il nous manquait un levier supplémentaire pour aller plus finement au niveau du bac et accompagner les usagers de manière ciblée.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ? (Actions d’autres collectivités, livres blancs, séminaires…)
Citeo nous a effectivement présenté plusieurs retours d’expérience dans le cadre de l’appel à projets. Celui de la Métropole du Grand Lyon nous a particulièrement intéressés. Là-bas, le dispositif sert surtout à cartographier les zones où les erreurs de tri sont les plus fréquentes et à orienter les ambassadeurs du tri vers ces secteurs. C’est une approche pertinente à l’échelle d’une grande métropole.
Nous nous sommes posé une autre question : est-ce que nous pouvons descendre jusqu’au bac, et donc jusqu’à l’usager ? Chez nous, grâce à la TEOMi et au puçage généralisé des bacs, chaque levée est associée à un foyer identifié. Cette spécificité nous ouvrait une possibilité supplémentaire.
Nous avions également déjà été sensibilisés aux solutions développées par Ficha. Nous suivons de près les innovations portées par des startups du secteur déchets. Ce sont des entreprises dynamiques, qui viennent régulièrement présenter leurs outils aux collectivités. Nous restons attentifs à ces évolutions, sans nous précipiter. Ficha, implantée à Grenoble, travaillait déjà avec d’autres territoires. Cette proximité régionale a facilité les échanges techniques et les ajustements.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Nous avions déjà une base très solide : la tarification incitative avec des bacs pucés. Sans cela, le projet n’aurait pas été possible dans les mêmes conditions. Nos agents travaillent sur la donnée, sur le système d’information, sur la maintenance des équipements, sur la sécurité des sites. Cela permet d’aborder ces sujets avec un minimum de maîtrise et de ne pas subir l’outil.
Il y a aussi tout l’aspect juridique et réglementaire. Là encore, nous n’avons pas eu besoin de mobiliser de nouvelles compétences à ce stade. Nous nous appuyons sur nos équipes internes, notamment sur les questions de protection des données, de respect de la vie privée, de relation à l’usager.
Mais au-delà des compétences techniques ou juridiques, le sujet clé, c’est l’organisation humaine. Il faut une équipe projet identifiée, des agents capables de traiter les informations, de les analyser et surtout d’agir derrière. L’outil ne sert à rien si personne ne s’en empare. Chez nous, il y a tout un travail en aval : analyse des données, priorisation, envoi de courriers, contact avec les usagers, lien avec les élus communaux.
L’important, c’est d’avoir une culture de l’ajustement permanent, et de ne pas croire que la technologie va régler le problème toute seule. Sans le discernement humain, ça ne fonctionne pas.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ? (Enquêtes publiques…)
Nous n’avons pas mené d’étude de faisabilité formalisée en amont, dans la mesure où le projet s’inscrivait dans le cadre très structurant de l’appel à projets de Citeo. Le cahier des charges apportait déjà un cadre méthodologique et technique clair.
La phase préparatoire a surtout été une phase d’apprentissage et de calibrage du dispositif. L’installation des caméras n’est que la première étape. Ensuite, il a fallu « faire travailler » le système pendant plusieurs mois. Concrètement, cela signifie faire circuler les camions sur différents secteurs du territoire, collecter un volume important d’images, puis analyser et requalifier les données.
Un travail conséquent a porté sur la bibliothèque des déchets non conformes. Le système devait apprendre à distinguer les véritables erreurs de tri des situations acceptables. Par exemple, un pot de semis en plastique a d’abord été identifié comme une erreur, alors qu’il relève bien du bac jaune. Il a donc fallu corriger, ajuster et affiner les critères.
Au total, cette phase de test et de programmation a duré environ un an. L’objectif était d’obtenir une image fiable et objectivée des erreurs de tri avant toute action opérationnelle.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Nous avons donc choisi d’avancer par étapes : 2024 pour le cadrage, 2025 pour les tests et le calibrage, 2026 pour un déploiement opérationnel ciblé.
Nous avons volontairement commencé avec deux bennes dédiées à la collecte sélective. L’objectif était de tester le dispositif, d’en mesurer l’impact et surtout de vérifier que nous étions capables d’en exploiter les résultats.
Ces deux camions interviennent prioritairement sur les secteurs où les refus de tri sont les plus importants. L’idée est de cibler les zones à enjeu. Cette approche permet d’agir là où l’effet peut être le plus significatif.
Le dimensionnement a aussi été pensé en fonction de nos capacités internes. Produire des données est relativement simple. Les analyser, les qualifier, puis engager une action pédagogique derrière, demande du temps et des équipes formées. Nous avons donc calibré le dispositif en fonction de ce que nos services relation usagers et nos équipes techniques pouvaient réellement absorber.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
- Citeo ; 69 000 € de subvention obtenue dans le cadre de l’appel à projets 2024 ; Taux de prise en charge jusqu’à 60 % des dépenses éligibles (investissement et fonctionnement liés au dispositif)
- Syndicat du Bois de l’Aumône (SBA) ; environ 40 % du coût total restant sur fonds propres (abonnement à la plateforme, temps d’ingénierie, traitement des données et mobilisation des équipes internes).
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Citeo : éco-organisme, partenaire financier et méthodologique dans le cadre de l’appel à projets 2024.
Ficha : prestataire technique en charge de l’installation des caméras embarquées et de la plateforme de traitement des données.
Les élus des 121 communes membres : relais d’information et appui à la communication locale.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le premier conseil, c’est vraiment de ne pas se lancer seuls. Il faut une vraie équipe projet derrière. L’IA est un outil, mais si derrière nous n’avons pas des humains pour faire travailler le système, analyser les données, vérifier les erreurs et échanger avec les usagers, cela ne fonctionne pas. Nous pouvons toujours expérimenter plus de technologie, oui, mais il faut objectiver et rester pragmatiques.
Ensuite, nous devons regarder les données que nous avons déjà. Avant de parler caméra ou intelligence artificielle, nous devons nous demander : qu’est-ce que nous voulons mesurer ? Jusqu’où voulons-nous aller ? Avons-nous les bases nécessaires ? Dans notre cas, la tarification incitative et le puçage des bacs ont tout changé. Nous savons qui sort son bac, combien de fois, sur quel secteur. Sans cette structuration en amont, ce serait beaucoup plus compliqué.
Enfin, nous devons être bien accompagnés. Nous avons été accompagnés par Citeo, puis par le prestataire pour le développement. Chaque territoire est différent. Nous devons adapter l’outil, régler, ajuster. C’est un projet qui demande du temps, de l’humain et une vraie clarté sur l’objectif poursuivi.