TRANSITION éCOLOGIQUE ET éNERGéTIQUE

Le Havre Seine Métropole (76) : un jumeau numérique pour une gestion de patrimoine performante et durable

Niveau d'expertise : intermédiaire

Cet article a été rédigé par

Le Havre Seine Métropole déploie un jumeau numérique opérationnel depuis 2016. Parti d'une simple application de GMAO (gestion de maintenance assistée par ordinateur), le projet s'est transformé en plateforme collaborative réunissant huit directions. Objectif 2030 : piloter le territoire par la donnée pour s’approcher de la neutralité carbone et optimiser la qualité de service aux usagers.

Aujourd'hui, grâce à cet outil, nous avons créé une transversalité qui n'existait pas et une visibilité que les agents attendaient.

Thibault Siefridt

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Le projet s'articule autour de trois actions majeures : la construction d'un socle technique permettant la centralisation et la fiabilisation de la donnée, le développement de la transversalité et de la mutualisation avec l'ensemble des directions, et enfin l'analyse, la mesure et la transmission des résultats aux instances de référence que sont la Commission Européenne, le CEREMA et l'ADEME.

Concrètement, nous avons déployé un logiciel de gestion de maintenance assistée par ordinateur (GMAO) qui centralise aujourd'hui 828 bâtiments et plus de 60 000 équipements inventoriés. Cette plateforme est couplée à un système d'Hypervision qui collecte les données de gestion technique des bâtiments (GTB) en temps réel, permettant de piloter, suivre et contrôler nos équipements.

Le projet de jumeau numérique constituera l'aboutissement de cette démarche globale, avec une date fixée à 2030. Et au-delà des enjeux de résilience, ce jumeau numérique vise à préparer le territoire aux futures crises économiques et énergétiques. L'ambition est de créer en effet un outil collaboratif à l'échelle territoriale, accessible d'abord aux directeurs et aux élus, puis déclinable pour chaque direction. Actuellement, un assistant à maîtrise d'ouvrage, la société Intégrative, accompagne la collectivité sur l'ensemble du projet Gemini, incluant intelligence artificielle, jumeau numérique et hypervision. La méthodologie adoptée privilégie une approche progressive : il s'agit d'éviter de démarrer directement par le jumeau numérique, contrairement à certaines collectivités, car cela nécessite d'abord de structurer l'ensemble de l'infrastructure sous-jacente capable d'alimenter le système en données.

L'ambition finale est que toute décision stratégique puisse être éclairée par la donnée de terrain, facilitant ainsi l'optimisation de nos ressources et notre contribution à la neutralité carbone. Les objectifs principaux sont multiples : assurer une maîtrise énergétique et financière rigoureuse, définir une stratégie de patrimoine basée sur les données, garantir la qualité de service aux usagers, et contribuer significativement aux enjeux environnementaux.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Il s'agit d'un projet de terrain, né d'une nécessité opérationnelle concrète. En 2016, lors de sa création, le service maintenance avait comme objectif de gérer l'ensemble des bâtiments de la communauté urbaine. Entre 2007 et 2016, la direction maîtrise d'ouvrage a construit plusieurs équipements majeurs – piscines, stades, Centre des Congrès– sans qu'aucune organisation ne soit prévue pour leur maintenance.

Face à ce défi, l'objectif était de transposer les méthodes industrielles au tertiaire : adapter les procédés efficaces de l'industrie au contexte collectif territorial pour obtenir des processus simples et performants.

L'urgence principale concernait les contrôles réglementaires. La responsabilité en tant que propriétaire de bâtiments recevant du public était considérable : en cas d'accident, la première vérification porte sur la réalisation des contrôles obligatoires. Cette responsabilité juridique a été le premier irritant justifiant l'action.

L'annonce du Pacte Vert européen en 2019 a fortement encouragé cette démarche. L'engagement du commissaire européen Serge Novaretti (NDLR : responsable des politiques et des programmes à la Commission européenne/DG CNECT, où il travaille sur les villes et les communautés intelligentes et durables, la modernisation du secteur public, la transformation numérique et la participation en ligne) sur le rôle clé du numérique pour atteindre la neutralité climatique a résonné avec des convictions personnelles. J'ai alors contacté la Commission pour indiquer que notre projet fournirait des chiffres sur l'impact réel des solutions numériques. Cette volonté de démontrer factuellement les bénéfices environnementaux du numérique est devenue un moteur essentiel du projet.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Les principales sources d'inspiration proviennent des pays nordiques, particulièrement le Danemark et la Suède, qui ont dix ans d'avance sur les questions énergétiques et environnementales. Une année passée au Danemark pour étudier l'énergie et la construction environnementale a été déterminante.

Durant ce séjour, deux ingénieurs numériques danois ont montré ce qu'ils réalisaient avec des outils logiciels et comment ils intégraient les préoccupations environnementales dès la conception. Cette approche systématique de l'éco-conception a été marquante.

L'observation de Singapour en matière de ville intelligente, bien que leur contexte et leurs investissements soient incomparables, a également été inspirante. Ces références internationales ont démontré qu'il était possible de transposer ces démarches dans une collectivité française moyenne, à condition d'adapter la méthodologie aux moyens disponibles.

En revanche, les exemples français de smart cities avec leurs projets descendants très coûteux (jusqu'à 100 millions d'euros sur 10 ans), souvent enfermés dans des solutions propriétaires, n'ont pas été suivis. L'approche adoptée est radicalement différente : partir du terrain de manière incrémentale, avec des outils open source paramétrables, et construire progressivement un écosystème numérique cohérent plutôt qu'imposer un jumeau numérique global dès le départ. Cette différence constitue un facteur clé de réussite.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Contrairement aux idées reçues, il ne s'agit pas avant tout de compétences techniques informatiques. Je ne suis pas informaticien et pourtant je pilote un projet impliquant serveurs, switches et systèmes complexes d’Hypervision. Mes études initiales portaient sur l'énergie du bâtiment, pas sur la maintenance ni le numérique.

Les véritables compétences relèvent davantage de la méthode et de la posture. Il faut une réelle envie et une curiosité constante, une logique d'amélioration continue en se questionnant systématiquement : y a-t-il une réelle utilité à ce qu'on fait ? Ne peut-on pas automatiser ? Cette capacité d'introspection et de remise en question est essentielle.

La compétence clé d'un maître d'ouvrage consiste à identifier et réunir les bonnes personnes pour définir précisément les besoins. Mon rôle s'arrête à formuler ce que j'aimerais pouvoir faire demain. Les solutions mises en œuvre visent un intérêt commun, collectif et non personnel. Comme tout logiciel, c’est l’utilisation périodique qui apporte la valeur ajoutée. Il est donc essentiel de mettre en œuvre des outils construits avec et pour les agents.

Il faut également maîtriser la méthodologie incrémentale. Le piège serait de vouloir tout faire simultanément. Nous avons pris trois ans sur un seul bâtiment pour tester toutes les fonctionnalités avec les exploitants, mainteneurs et usagers. Cette patience méthodologique constitue une compétence en soi.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?

De 2016 à 2021, la priorité absolue a été l'inventaire complet de nos équipements. Cette phase fondatrice a duré cinq ans, en commençant par nos établissements recevant du public de première catégorie, là où notre responsabilité juridique était la plus engagée. Nous avons ensuite poursuivi avec tous les établissements comportant le plus de personnel interne.

Parallèlement, nous avons mené une phase de test et de paramétrage intensive sur le stade Océane, notre plus gros bâtiment. Pendant trois années complètes, nous avons expérimenté toutes les fonctionnalités du logiciel de GMAO : maintenance réglementaire d'abord, puis maintenance préventive et corrective. Nous avons travaillé en étroite collaboration avec l'exploitant, les mainteneurs et les usagers du bâtiment pour définir exactement comment nous voulions que l'outil fonctionne et s'assurer qu'il réponde aux besoins de tous les profils utilisateurs.

Autre étape préalable importante, nous avons créé un référentiel unique. Chaque direction avait sa propre manière de nommer les bâtiments, de noter les adresses, de catégoriser les équipements. Il nous a fallu pas moins de cinq ans pour harmoniser tout cela et créer un référentiel partagé où chaque bâtiment et chaque équipement possède une identité et un nom propre reconnu par tous. Ce référentiel constitue la colonne vertébrale qui permet ensuite les échanges fluides entre différentes applications.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Le choix d'une solution ouverte 100% paramétrable (GMAO de type Carl Source) a été déterminant. Cet outil offre une boîte à outils complète que l'on peut adapter précisément à chaque type d'interlocuteur. Cette flexibilité nous a permis d'ajuster finement l'ergonomie et les fonctionnalités.

Pour assurer le bon dimensionnement, nous avons également profité de certains cadrages réglementaires. Le décret BACS (NDLR : pour « Building automation and control system » ; ce décret précise les fonctionnalités exigées des systèmes d’automatisation et de contrôle des bâtiments) nous a permis de justifier la reprise en main des systèmes de GTB qui étaient jusqu'alors chez nos exploitants. Le décret tertiaire a renforcé cette démarche. Nous nous sommes également appuyés sur le référentiel R2S de la Smart Building Alliance pour structurer notre approche des réseaux intelligents et nous assurer que nous respections des standards reconnus plutôt que d'inventer nos propres normes.

Enfin, concernant le projet d’Hypervision et de remplacement de la GTB du stade Océane, nous avons opté pour un dialogue compétitif plutôt qu'un simple appel d'offres. Ce processus, qui a duré près d'un an avec trois tours de dialogue, nous a permis d'explorer avec les entreprises candidates jusqu'où nous pouvions pousser nos exigences en matière d'éco-conception, de cybersécurité et d'interopérabilité.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

FEDER pour 1,56 million d'euros soit 60% (taux maximum autorisé) du montant total du projet présenté : 2,6 millions d'euros. Le dossier présenté à la région Normandie dans le cadre du FEDER portait spécifiquement sur le déploiement de notre système d’Hypervision.

Le projet global pour atteindre l'objectif du jumeau numérique d'ici 2030 représente un investissement total estimé à 8 millions d'euros.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

  • Assistance à maîtrise d'ouvrage : Otheis : accompagnement de 2017 à 2025 sur les premières phases du projet. INTEGRATIV : AMO actuel depuis 2025
  • Bureaux d'études éco-conception : Résilio et Mavana
  • SPI PSR : attributaire du marché de remplacement de la GTB du stade Océane suite à un dialogue compétitif
  • Codra Panorama : éditeur de la solution d’Hypervision
  • CARL SOFTWARE : Éditeur GMAO

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Mon premier conseil serait de se lancer tout simplement. Beaucoup de collectivités en parlent, mais peu passent à l'action car la taille, la complexité et les coûts peuvent effrayer. Pourtant, les retours sur investissement sont réels : sur notre stade, une GTB à 350 000 euros se rentabilise en six ans uniquement en gains énergétiques et en optimisation de la maintenance, sans même comptabiliser les bénéfices annexes comme la qualité d'air ou la détection précoce des pannes.

Il ne faut surtout pas commencer par le jumeau numérique. Beaucoup de grandes métropoles investissent 100 millions d'euros sur 10 ans dans des plateformes globales avant d'avoir structuré leurs données terrain. Le problème, c'est que dans cinq ans, les élus porteurs de ces projets ne seront peut-être plus là, alors que les agents resteront 20, 30 ou 40 ans. Il faut construire des projets durables qui survivent aux alternances politiques.

L'approche incrémentale est préférable : un seul sujet, un seul patrimoine à la fois. Il nous a fallu trois ans sur un seul bâtiment pour paramétrer correctement la GMAO. Il est également essentiel d'identifier les responsabilités juridiques prioritaires pour justifier l'investissement.

La construction d'un référentiel unique constitue probablement le plus gros frein. Cela nous a pris cinq ans, mais une fois établi, intégrer de nouvelles directions se fait en quelques mois. Enfin, il faut partir des besoins terrain et non des directions, communiquer constamment sur les bénéfices concrets, et surtout être persévérant dans ses convictions.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2016

    Début de l'inventaire patrimonial et lancement du test de la GMAO sur le stade Océane

  2. 2020-2021

    Déploiement de la GMAO auprès des agents de la direction énergie et maintenance

  3. 2021

    Évolution du poste vers la responsabilité de la stratégie digitale opérationnelle. Début du projet d’Hypervision

  4. 2030

    Objectif d'un jumeau numérique complet du territoire

Chiffres clés

  • 828

    bâtiments inventoriés dans la GMAO (Le Havre Seine Métropole et Ville du Havre)

  • 60 000

    équipements différents inventoriés (120 000 à 130 000 en comptant les équipements similaires)

  • 6

    ans pour rentabiliser une GTB (exemple du stade Océane, 350 000€)

À retenir

  • Le projet a créé une communication et une transversalité qui n'existaient pas entre les services. Les tensions classiques entre directions administratives, financières et techniques ont diminué car chacun visualise la même information en temps réel. Cette visibilité partagée crée une fédération naturelle.

  • Grâce aux données collectées depuis 2016, nous pouvons désormais mesurer précisément le coût réel d'un équipement sur son cycle de vie complet. Toute décision stratégique ou projet de construction peut être évalué en amont sur son impact financier, énergétique et environnemental, permettant des arbitrages rationnels plutôt que intuitifs.

  • Le principal obstacle reste la capacité à communiquer et faire comprendre où l'on veut aller avec des concepts numériques abstraits. Tant que les gens ne voient pas concrètement les bénéfices d'un outil comme une GMAO, ils n'adhèrent pas. Il faut montrer des tableaux de bord alimentés automatiquement pour que cela devienne tangible.

Ressources

  • Le Havre, Ville Portuaire Intelligente

    Le Havre Seine Métropole

    Je découvre
  • FEDER

  • Région Normandie

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