Éclairage public à la demande dans le Morbihan (56) : concilier sobriété énergétique et sécurité citoyenne
Le projet d'éclairage public à la demande de Morbihan Énergies permet aux citoyens d'allumer temporairement l'éclairage public via un simple QR code flashé depuis l'application citoyenne "Mon Village". Cette solution, fruit des échanges entre les élus du territoire, répond à un enjeu crucial : comment concilier les impératifs de sobriété énergétique avec les besoins de sécurité des habitants ? Déployé de façon expérimentale dans trois communes du Morbihan, à savoir Auray, Cléguer et Grand-Champ, ce dispositif s'inscrit dans un écosystème plus large de capteurs et d'hyperviseur territorial, transformant progressivement la gestion des services publics locaux.
L’innovation est d'avoir créé un écosystème où des équipements techniques déployés sur le territoire peuvent répondre à des scénarios d'usage co-construits avec les élus.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Le projet repose sur un système d'éclairage public pilotable à la demande par les citoyens. Concrètement, des QR codes sont installés à des points stratégiques du territoire. Lorsqu'un habitant souhaite éclairer une zone (rue, parking, cheminement), il flashe le QR code avec son smartphone via l'application citoyenne "Mon Village". Cette action déclenche l'allumage temporaire de l'éclairage public pour une durée prédéfinie.
Le dispositif s'appuie sur trois composantes techniques : des horloges connectées installées dans les armoires d'éclairage public, un hyperviseur central qui orchestre l'ensemble des équipements, et l'application citoyenne qui gère l'authentification et les droits d'accès. L'objectif principal est de permettre aux communes de maintenir une politique de sobriété énergétique (extinction nocturne de l'éclairage) tout en offrant un service de sécurité à la demande pour les usagers. Cette approche évite l'opposition binaire entre extinction totale et éclairage permanent, en proposant une troisième voie : l'éclairage contextuel et réversible, activé uniquement quand le besoin se manifeste.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ? (Irritants, problématique, besoin, nouvelle obligation légale…)
La genèse du projet remonte à 2020, avec un accompagnement de l'État et de la Banque des Territoires dans le cadre du programme Territoires d'Innovation. L'objectif initial était d'accompagner les collectivités à s'approprier leurs données, avec un angle fortement énergétique correspondant au cœur de métier de Morbihan Énergies : la propriété du réseau électrique et la maîtrise de l'énergie.
Le contexte énergétique a considérablement évolué ces dernières années. Cependant, la tension récente sur les marchés de l'énergie et les préoccupations croissantes autour de la sobriété énergétique ont créé une nouvelle problématique : comment maintenir cette sobriété sans générer un sentiment d'insécurité chez les habitants ?
L'irritant principal est venu des élus eux-mêmes, confrontés aux remontées de leurs administrés. Certains maires rapportaient des situations concrètes : une dame travaillant de nuit et devant traverser une départementale dans le noir à 4 h du matin, des questions d'égalité d'accès à l'espace urbain entre hommes et femmes, ou encore des préoccupations lors d'événements ponctuels dans les salles municipales. Ces cas d'usage réels ont mis en évidence la nécessité d'une solution permettant de ne pas choisir entre sécurité et sobriété, mais de concilier les deux objectifs.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ? (Actions d’autres collectivités, livres blancs, séminaires…)
La source d'inspiration principale de ce projet provient encore une fois directement du terrain. Il ne s'agit pas d'avoir répliqué un modèle existant, mais d'avoir co-construit les solutions avec les maires, en partant de leurs besoins concrets et de leur connaissance fine du territoire.
La démarche adoptée repose sur des échanges réguliers avec les municipalités. Lorsque les équipes de Morbihan Énergies présentaient les possibilités techniques offertes par les horloges connectées, les maires réagissaient en exposant des cas d'usage très concrets, ancrés dans leur réalité quotidienne. Par exemple, un maire d'une petite commune rurale expliquait que l’éclairage du parking devant sa salle des fêtes pouvait rester éteint toute la semaine par défaut, mais qu'il serait utile de pouvoir l'éclairer à la demande lorsque des personnes s'y garent pour rejoindre le bourg.
Cette approche de co-construction s'est révélée particulièrement efficace car elle permet d'adapter les scénarios d'usage à la taille et aux spécificités de chaque commune. Une commune littorale n'aura pas les mêmes besoins qu'une commune rurale. Le projet est donc né du "bon sens du territoire", transformant des possibilités techniques en services réellement utiles. Cette méthode a également facilité l'acceptation du projet par les équipes, car les élus eux-mêmes portaient la demande et en comprenaient la valeur ajoutée pour leurs administrés.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
La première compétence essentielle concerne la maîtrise technique de l'écosystème numérique. Il ne s'agit pas simplement d'installer des équipements, mais de créer une architecture cohérente où chaque élément communique avec les autres. Cela implique de comprendre les protocoles de communication, l'adressage des équipements dans l'hyperviseur, et la construction de moteurs de règles permettant de définir des scénarios d'usage. Morbihan Énergies dispose d'une Direction des Systèmes d'Information de 10 agents pour une structure de 60 personnes, ce qui témoigne de l'importance accordée au numérique.
La deuxième compétence cruciale est la gestion du changement en interne. L'un des défis majeurs a été de convaincre les équipes techniques de l'intérêt du projet. Les installateurs et agents de maintenance devaient comprendre que ces nouveaux équipements connectés n'allaient pas générer davantage de dysfonctionnements, mais au contraire améliorer la gestion du patrimoine.
Il est également fondamental de maîtriser la séparation des rôles dans la chaîne de valeur. Certains collaborateurs s'occupent du déploiement physique des équipements, d'autres de leur connexion à l'hyperviseur, et d'autres encore de la construction des services. Cette spécialisation permet d'industrialiser les déploiements et d'assurer une qualité constante.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ? (Enquêtes publics…)
Le projet s'est construit par briques successives, sur plusieurs années. Le point de départ en 2020 était centré sur l'appropriation des données énergétiques par les collectivités. L'idée était de démontrer la valeur des données en proposant des services concrets. Cette première phase a permis de convaincre les communes qu'elles pouvaient valoriser leurs propres données territoriales.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le dimensionnement du projet a nécessité une compréhension fine des besoins réels, au-delà des demandes initiales. Avant l’éclairage à la demande, un autre cas d’usage illustre parfaitement cette démarche : une commune de 500 habitants souhaitait compter ses places de parking en temps réel. L'entreprise consultée proposait une solution avec des capteurs sur chaque place et un affichage du nombre de places disponibles. Après discussion avec le maire, il s'est avéré que son véritable besoin n'était pas de compter les places, mais de réguler la fréquentation en informant les visiteurs en amont, depuis leur domicile, du taux d'occupation. La solution retenue (affichage d'un taux d'occupation global) a coûté beaucoup moins cher tout en répondant mieux au besoin.
Cette phase d'analyse approfondie des besoins a été systématisée. Pour chaque cas d'usage, les équipes se sont assurées de bien comprendre l'objectif final : s'agit-il de sécuriser un cheminement ? De gérer des événements ponctuels ? De répondre à une problématique d'égalité d'accès à l'espace public ? Le dimensionnement technique découle directement de ces objectifs clairement définis.
Le projet a également bénéficié d'une approche par étapes, permettant d'ajuster progressivement l'architecture. Les premières horloges connectées ont été déployées avec un prisme technique (programmation horaire avancée), puis les fonctionnalités de pilotage à la demande ont été ajoutées. Cette approche itérative a permis de tester, d'apprendre et d'affiner les solutions avant un déploiement à plus grande échelle.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le programme Territoires d'Innovation représente 40% du financement global. Sur un montant total d'environ 9 millions d'euros d'actions éligibles, 3 millions d'euros de subventions ont été obtenus. Le programme Territoires d'Innovation finance principalement deux volets : le volet technique (hyperviseur, architecture numérique, connexion des équipements) et le volet sociétal (développement des services aux usagers, accompagnement au changement).
Un point notable : le coût marginal du service d'allumage à la demande via QR code est très faible une fois l'infrastructure déployée. L'application citoyenne "Mon Village" existait déjà, et son éditeur a accepté de développer le module de connexion à l'hyperviseur car il y voyait un intérêt commercial (argument de vente supplémentaire auprès d'autres communes.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
- Citeos accompagne le développement de l'hyperviseur sur mesure, co-construit avec les équipes de Morbihan Énergies. Ce n'est pas un outil standard déployé tel quel, mais une solution qui se développe progressivement, intégrant des Proof of Concept (POC) qui sont ensuite industrialisés. Citegestion fournit quant à elle un outil déjà en catalogue, qui a été adapté pour être compatible avec les spécificités du territoire et de l'écosystème d'innovation.
- Gurwan Bertho, développeur/éditeur de l'application citoyenne "Mon Village"
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Il est essentiel de bien définir son besoin réel avant de se lancer dans une solution technique. Trop souvent, les collectivités partent d'une solution qu'elles ont vue ailleurs sans se demander si elle répond vraiment à leur problématique spécifique. Il faut prendre le temps de creuser l'objectif final : cherche-t-on à informer, à rassurer, à réguler, à optimiser ? La réponse à cette question détermine la nature et le coût de la solution.
Le deuxième conseil est d'accepter une approche progressive et itérative. Il est plus efficace de commencer par un prisme d'entrée technique, acceptable et compréhensible par tous (la programmation avancée de l'éclairage, par exemple), puis d'enrichir progressivement les fonctionnalités avec des services à valeur ajoutée
Le troisième conseil : ne pas partir seul. S'appuyer sur des partenaires d'innovation, sur des structures comme les syndicats d'énergie qui ont une expertise technique, et sur l'écosystème territorial permet de mutualiser les expériences et d'éviter les erreurs coûteuses
Enfin, dernier conseil : penser en termes d'écosystème plutôt qu'en termes d'équipements isolés. Un capteur seul ne sert à rien. C'est la capacité à faire communiquer différents équipements, à croiser leurs données et à créer des scénarios d'usage qui génère de la valeur. L'hyperviseur est le chef d'orchestre, mais il faut des instruments pour faire un concert. Cette vision systémique doit être présente dès la conception du projet.