MOBILITéS

La Région Bretagne, Rennes Métropole (35) et les intercommunalités bretonnes déploient une carte multiservices à l’échelle du territoire

Niveau d'expertise : intermédiaire

Et si une seule carte permettait de simplifier les déplacements et l’accès aux services publics en Bretagne ? Créée pour interconnecter les mobilités, la carte KorriGo est devenue multiservices. Avec une gouvernance publique, la démarche conjugue fluidité des usages, inclusion sociale et maîtrise des données à l’échelle régionale.

Le but, c’est de faciliter la vie des gens et de les inciter à prendre les transports en commun. (...) Avoir un support unique, c’est lever une partie de ces obstacles.

Michaël Quernez

Le projet KorriGo repose sur un support billettique interopérable, la carte KorriGo. Ce support unique (aujourd’hui physique, demain dématérialisé) regroupe plusieurs titres de transport et donne accès à différents services publics.

Lancé il y a plus de vingt ans autour de la métropole rennaise, le dispositif répond à une réalité : les déplacements du quotidien dépassent les frontières administratives et mobilisent plusieurs réseaux. L’objectif est de simplifier les parcours, de renforcer l’attractivité des transports en commun et de limiter le recours à la voiture individuelle.

Progressivement, le périmètre s’est élargi. Le support permet désormais l’accès à des bâtiments administratifs, à la restauration collective, aux bibliothèques, aux universités, ou encore aux déchetteries.

L’ensemble s’inscrit dans une logique de coordination régionale, de gouvernance publique partagée et de maîtrise des données à l’échelle bretonne.

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Concrètement, le projet KorriGo repose sur une carte. Aujourd’hui, c’est une carte physique, et demain elle sera dématérialisée. Cette carte permet de regrouper plusieurs titres de transport sur un seul support. L’ambition, c’est de pouvoir accéder à différents réseaux de transport, qui relèvent de plusieurs autorités organisatrices de la mobilité. Parce que dans la réalité du quotidien, les déplacements dépassent largement les frontières administratives. On se déplace entre son domicile, son travail, ses études, ses loisirs, et on utilise plusieurs réseaux.

L’objectif de départ est de réduire les ruptures de parcours, éviter d’avoir plusieurs titres, mieux comprendre les correspondances. Si on simplifie les choses, on rend les transports en commun plus attractifs, et on évite que la voiture individuelle soit prise par défaut.

Mais KorriGo ne s’arrête plus aux mobilités. C’est une carte multiservices. Aujourd’hui, celle-ci permet déjà d’accéder à des bâtiments administratifs, à la restauration collective, à des bibliothèques, à des médiathèques, à des universités, à des photocopieurs, ou encore à certains équipements publics comme les déchetteries. L’idée, c’est de rendre l’action publique plus lisible en simplifiant la vie des gens, sans multiplier les cartes et les applications.

En toile de fond, il y a un enjeu central : celui de la donnée ! KorriGo permet d’observer les usages, de mieux comprendre comment les services sont utilisés, et donc de mieux piloter les politiques publiques. Nous avons fait le choix politique de maîtriser la donnée et de privilégier une solution publique, plutôt que de s’en remettre à des dispositifs clés en main portés par des acteurs privés. À terme, l’objectif est d’aller vers une billettique et un système d’information uniques à l’échelle bretonne. L’horizon, c’est une mobilité sans rupture et, progressivement, un sésame unique pour accéder aux services publics du territoire.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Le sujet s’est imposé à partir d’une réalité très concrète des déplacements du quotidien. Quand on vit ou qu’on travaille autour de la métropole rennaise, les trajets mobilisent des réseaux différents, relevant de plusieurs autorités organisatrices.

Il y a vingt ans, chaque autorité faisait fonctionner son propre réseau, avec ses propres titres, ses propres règles. Pour l’usager, cela signifiait plusieurs cartes, billets, et une lisibilité imparfaite des correspondances. Or, sans vision claire de son parcours, on hésite à prendre les transports en commun. Et, très souvent, on finit par prendre la voiture par défaut.

À l’initiative de Rennes Métropole, le sujet a été porté à l’échelle partenariale, associant le Département d’Ille-et-Vilaine – alors autorité organisatrice des mobilités – et la Région Bretagne, compétente pour les TER.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

La première source d’inspiration, ce sont les usages réels des habitants. Le projet s’est construit à partir des déplacements du quotidien. A l’issue d’un travail collectif entre collectivités (Rennes Métropole, le département d’Ille-et-Vilaine et la Région Bretagne), nous avons confronté nos constats et nos contraintes. Cette approche pragmatique nous a permis de soulever des solutions pour répondre à des difficultés très concrètes rencontrées par les usagers.

Le projet s’est également appuyé sur l’expertise de Bretagne Mégalis, le syndicat public breton historiquement chargé des infrastructures numériques et du très haut débit. Cette structure a apporté un appui déterminant sur les sujets de billettique, de systèmes d’information, d’interopérabilité et de gestion de la donnée.

Des retours d’expérience d’autres territoires ont été observés, notamment dans de grandes régions, mais sans logique de reproduction. L’objectif a été de s’en inspirer à la marge, en l’adaptant à la réalité bretonne.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Avant de lancer un projet tel que KorriGo, la compétence la plus essentielle est celle du portage politique. Il est important que les élus puissent partager une vision commune pour le projet.

D'un point de vue technique, le projet nécessite des expertises liées aux systèmes de billettique, à l'interopérabilité des réseaux et à la gestion des systèmes d'information.

KorriGo repose sur la technologie de la carte Calypso et sur la norme AMC (Application Multi-services Citoyennes), gérée au niveau national par l'association ADCET. Cette structure est spécialisée dans le développement des usages numériques citoyens. Le fait d'appartenir à ce réseau national, qui fédère des collectivités utilisant des standards ouverts, a été déterminant. Cela a permis des échanges réguliers, le partage de retours d'expérience et une veille collective sur les innovations dans le domaine de la billettique.

D’ailleurs, un enjeu central concerne la maîtrise des aspects réglementaires, particulièrement les règles du RGPD. L'utilisation d'un support unique pour plusieurs services implique une gestion minutieuse des données, souvent séparées, ce qui peut compliquer l'expérience de l'usager. Cela exige des compétences spécifiques en gouvernance des données, en sécurité informatique et en conception de parcours numériques respectant les exigences européennes.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?

Les phases préparatoires du projet se sont construites de manière pragmatique, sans étude de faisabilité formalisée menée en amont.

La première étape a consisté à mettre en dialogue les collectivités concernées afin de construire un cadre commun. Cette dynamique a conduit, en novembre 2003, à la signature d’une charte d’interopérabilité entre les réseaux pionniers, STAR, Illenoo et les TER. Cette charte devait garantir la compatibilité des systèmes billettiques et l’usage d’un support commun sur un périmètre initialement limité.

Le projet s’est ensuite développé selon une logique d’expérimentation, nourrie par les retours d’expérience des usagers, des exploitants et des collectivités partenaires.

Une nouvelle étape importante a été franchie récemment avec la création de Bretagne Mobilité. Ce syndicat est désormais porteur du projet KorriGo, dont les actifs ont été transférés. Cela marque une évolution vers une gouvernance pleinement collective à l’échelle bretonne.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

À l’échelle régionale, l’élargissement progressif du périmètre a permis d’atteindre 14 réseaux partenaires et environ 800 000 usagers équipés. La Région a joué un rôle de définition de ce socle commun (ensemble des réseaux et services participants) et assure le financement global du dispositif. De leur côté, chaque réseau de transport prend en charge les coûts spécifiques liés à la délivrance et à l’exploitation des cartes sur son territoire.

À Rennes Métropole, le dimensionnement a été réfléchi en fonction des publics visés et de la diversité des usages potentiels. Les étudiants, par exemple, sont de grands utilisateurs. Il était donc logique de chercher à équiper le plus grand nombre d’entre eux.

Et comme chaque année, à la rentrée, nous observons des files d’attente devant les agences, le projet entre aujourd’hui dans une nouvelle phase : des travaux sont engagés sur la dématérialisation et sur le développement vers des usages multiservices.

Le projet KorriGo repose en effet sur une plateforme multiservice. Ce système technique permet de gérer différents services et abonnements tout en respectant les règles du RGPD. Cela simplifie le parcours usager. Nous avons mené des expérimentations locales, comme la délivrance de cartes directement dans des bibliothèques, pour tester la faisabilité opérationnelle.

Le dimensionnement initial a été pensé comme évolutif. Le choix a consisté à déployer d’abord le dispositif sur des services à forte fréquentation, au premier rang desquels les transports, afin de tester l’interopérabilité et les usages dans des conditions réelles. Une fois ce socle stabilisé, l’ambition est d’étendre progressivement le dispositif à d’autres services publics, tels que les bibliothèques, les piscines ou certains dispositifs à vocation sociale, en fonction des besoins, des capacités des collectivités et des retours d’expérience observés.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Le financement du projet repose sur un montage entièrement public, en cohérence avec les différentes phases de déploiement. Les investissements pour l’interopérabilité ont été portés principalement par la Région Bretagne, puis, dans un second temps, par Bretagne Mobilité, en lien avec les collectivités partenaires. Par ailleurs, chaque collectivité finance son propre système billettique.

Les dépenses ont concerné à la fois les investissements en systèmes billettiques, en systèmes d’information et les coûts de fonctionnement associés. À titre d’ordre de grandeur, l’investissement pour la Région Bretagne s’est élevé à environ 6 millions d’euros, avec un budget de fonctionnement annuel d’environ 1 million d’euros.

Le projet a également bénéficié de financements européens, mobilisés pour accompagner certaines phases de développement et d’innovation. Ce recours à des fonds européens a permis de soutenir le projet sans faire appel à des financements privés.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Le projet KorriGo s’est appuyé sur un écosystème d’acteurs publics et techniques, mobilisés à différents moments de son développement.

Bretagne Mobilité, créée récemment, intervient aujourd’hui comme syndicat de coordination des autorités organisatrices de mobilité à l’échelle régionale. Le syndicat n’a pas présidé à la naissance du projet, mais en constitue l’aboutissement institutionnel.

Mégalis Bretagne est le partenaire technique historique du projet. Syndicat public spécialisé dans les infrastructures et les services numériques, Mégalis a accompagné la montée en puissance de KorriGo sur les volets billettique, systèmes d’information, interopérabilité et maîtrise des données. Son rôle est central dans le choix d’une solution publique et souveraine.

Les services internes des collectivités (mobilités, numérique, finances) ont assuré le pilotage opérationnel et politique du projet : définition des besoins, arbitrages techniques et financiers, coordination avec les partenaires et suivi des déploiements.

Des bureaux d’études et prestataires techniques ont été mobilisés ponctuellement pour répondre à des besoins spécifiques, notamment sur des sujets complexes d’ingénierie billettique, de systèmes d’information ou d’évolution des usages.

Des universités et établissements d’enseignement supérieur ont été associés au projet, notamment dans le cadre du déploiement de KorriGo comme carte étudiante, ouvrant la voie à des usages multiservices au-delà des seules mobilités.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

C’est aux élus de décider, pas aux outils. Les élus doivent reprendre la main sur la technique. Trop souvent, on se laisse guider par des solutions clés en main proposées par des éditeurs de logiciels. Or il y a un vrai choix politique derrière les systèmes d’information, notamment sur la question de la donnée.

Avant de parler de technique, il faut donc savoir ce que l’on veut faire ensemble à l’échelle de son territoire, en matière de mobilités et plus largement de services publics. Tant que cette vision politique n’est pas posée, les choix techniques deviennent très compliqués à assumer.

Ensuite, il faut accepter que ce type de projet repose sur le dialogue entre collectivités. Les bassins de mobilité dépassent les frontières administratives, donc il est indispensable de travailler avec d’autres autorités organisatrices, de partager les constats et de construire des décisions communes.

Il ne faut pas chercher à tout faire tout de suite. L’intérêt est de commencer par un périmètre maîtrisé, par des usages structurants, puis de faire évoluer le dispositif progressivement.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2003

    Signature de la charte d’interopérabilité puis déploiement de la carte KorriGo sur le réseau STAR à Rennes

  2. 2006

    Extension progressive aux TER et réseaux interurbains (2006)

  3. 2016

    Élargissement de la carte à des services publics du quotidien (piscines, bibliothèques, services universitaires).

  4. Octobre 2023

    Dématérialisation : Lancement du site web et de l’application pour la recherche d’itinéraires et l’achat de titres.

Chiffres clés

  • 800 000

    usagers équipés de la carte KorriGo en Bretagne

  • 14

    réseaux de transport aujourd’hui interopérables via KorriGo

  • 20

    ans d’existence, depuis le lancement du projet au début des années 2000

À retenir

  • Centraliser l’accès à plusieurs services publics (transports, bibliothèques, piscines, cantines) via une carte unique, en simplifiant les usages et en favorisant la mutualisation.

  • Faciliter l’accès aux dispositifs sociaux et tarifaires afin de réduire le non-recours aux droits et renforcer l’égalité d’accès aux services publics.

  • Gérer une plateforme multiservice impliquant une gouvernance exigeante des données au regard des contraintes RGPD.

La presse en parle

  • Bretagne Mobilités

  • Mégalis Bretagne

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