A l’Eurométropole de Strasbourg (67), des usages de l’IA éthiques et responsables grâce à la sensibilisation des agents
Dans le contexte de l’essor de l’IA (Intelligence artificielle) générative, la Collectivité a posé un cadre grâce à une charte fondée sur la liberté, la solidarité et la sobriété, pour sécuriser les usages et répondre aux attentes des agents. Ce premier cadre a permis de déployer un programme d’acculturation à l’IA (ateliers pratiques, sensibilisation aux données et à l’impact environnemental) et le développement progressif d’outils internes et d’assistants métiers. Coconstruits avec les agents et enrichis par des retours d’autres villes européennes, la démarche propose un ensemble d’usages encadrés et responsables, en préservant la place de l’humain.
Atelier Découverte IA à la médiathèque Malraux : les impacts énergétiques de l'IA génératives animé par Sam Dantzer et Johanna Marcelly
L’humain doit rester un cœur de la décision et les valeurs du service public doivent guider nos usages de l’IA
L'interview
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ? (Irritants, pro-blématique, besoin, nouvelle obligation légale…)
Le sujet de l’intelligence artificielle s’est imposé à l’agenda de la Collectivité suite au lancement de ChatGPT, qui a suscité un fort intérêt, y compris pour des usages professionnels. Très rapidement, les réseaux d’acteurs innovants et des associations comme les Interconnectés, partenaire de Numérique360, et l’Innovation Makers Alliance (IMA) ont relayé les enjeux associés à ces nouvelles pratiques. Dans cette dynamique, nous [la Strasbourg Eurométropole] avons choisi de nous positionner sur le plan stratégique. Trois options ont été envisagées concernant l’IA : laisser faire, restreindre fortement les usages, ou accompagner les métiers. La Collectivité a choisi une approche d’accompagnement, portée par une sensibilité au numérique responsable.
Dans ce contexte, la mise en place d’une charte de l’IA avait pour objectif de cadrer les usages et répondre aux attentes des agents. Des usages hasardeux avaient en effet été identifiés, notamment en matière de confidentialité. Sous l’impulsion notamment d’élus de l’Eurométropole et de la Ville, une charte (votée à l’unanimité par tous les élus en conseil) inspirée de chartes existantes a été élaborée, intégrant les principes de liberté, solidarité et sobriété. Pensée comme évolutive (revue chaque année), elle s’accompagne d’un guide opérationnel à disposition des agents. Ce dernier s’est inspiré du guide proposé par le ministère de la Culture.
De plus, pour accompagner ses quelques 7 000 agents, la Collectivité a déployé un dispositif d’acculturation avec différents ateliers, qui associent sensibilisation, expérimentation et réflexion critique. Ces ateliers proposent une première découverte des outils d’IA, des cas d’usage et des questions clés à se poser (utilité, limites, fiabilité des réponses).
Plusieurs formats sont proposés : ateliers pour aborder l’impact environnemental, questions sur la protection des données, exercices pratiques comme la rédaction de premiers prompts ou une mise en situation ludique pour apprendre à vérifier les réponses générées (« organisez vos vacances grâce à l’IA… »). Une attention particulière est portée à la maîtrise des données et à la place de l’humain, qui reste décisionnaire en toutes situations. Un atelier de création musicale assistée par IA permet entre autres aux agents de démystifier ces outils et de prendre conscience des problèmes liés aux droits d’auteur et à l’évolution de la création. Plus de 1200 agents ont été formés grâce à ces ateliers.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ? (Actions d’autres collectivités, livres blancs, séminaires…)
Les sources d’inspiration du projet sont diverses. Le cadre réglementaire, notamment le RGPD et l’IA Act, a constitué le socle de la réflexion portée par l’élue, décliné dans les pratiques métiers. La Collectivité s’est également appuyée sur l’analyse de chartes existantes, élaborées par d’autres entités publiques un à deux ans auparavant, tout en constatant leurs limites face à une technologie en évolution rapide. De plus, les ateliers menés auprès des agents ont permis d’identifier en amont des cas d’usage concrets, des besoins, mais aussi des inquiétudes et des ambiguïtés vis-à-vis de l’IA.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?
La mise en œuvre du projet a mobilisé un ensemble de compétences complémentaires, avec un fort accent sur l’accompagnement de proximité des agents. Des compétences en médiation et en formation ont en effet été déployées durant les ateliers, animés par des agents volontaires de la Collectivité.
Sur le plan technique et organisationnel, des compétences en développement et en structuration des outils ont été mobilisées. La Collectivité s’appuie sur une feuille de route visant à créer un socle de services d’IA interne, coconstruite (notamment via un « geek lab »), qui intègrent des outils concrets comme Mistral ou des solutions adaptées aux collectivités (ex. DéLi-bIA). Le développement d’agents et d’assistants IA métiers, la connexion avec les applications existantes, ou encore l’usage d’outils pour la réalisation d’OCR et notebooksLM pour le reporting illustrent cette montée en compétence technique. L’objectif est de déployer, grâce à ces compétences techniques, des outils en interne, pour tous les agents.
La démarche d’élaboration de la charte comprend une dimension participative, intégrant les retours des agents, des organisations syndicales et des citoyens, ainsi que d’une co-construction d’outils et de services (IA interne, assistants métiers). En effet, les citoyens ont été entendus lors de conseils citoyens, tenus une fois par mois.
Comment la Collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le financement du projet a été intégré au budget de la Collectivité. Les coûts ont été maîtrisés. Une première étape a consisté en un audit interne mené avec l’appui d’une experte en IA, qui a permis d’élaborer une stratégie et une feuille de route pour un coût d’environ 20 000 €.
Ensuite, le développement opérationnel s’appuie sur une équipe dédiée de deux équivalents temps plein (un ingénieur et un technicien), ainsi que sur un réseau structuré de chefs de pro-jets de la Direction du Numérique et des systèmes d’informations (33 au total) en charge des plus de 400 applications métiers.
L’acculturation représente un poste de dépense modéré grâce à la formation en interne : elle est à double sens car elle permet un échange en direct sur des projets à venir entre des utili-sateurs métiers et les chefs de projet numérique.
Ce dispositif est complété par des coûts liés à l’expérimentation d’outils (comme une soixantaine de licences pour tester des cas d’usage, par exemple). Il s’agit de financer une compétence progressive et collective, en privilégiant l’autonomie des agents et l’appui sur les compétences internes existantes, plutôt que des investissements massifs en solutions externes.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Pour un élu/une collectivité souhaitant se lancer dans un projet similaire, le principal conseil est d’associer étroitement la démarche de cadrage (charte) à un effort d’acculturation et de communication. Cela permet d’expliquer concrètement aux agents ce qui est autorisé/risqué ou non, et pourquoi. L’accompagnement de proximité s’est fait grâce à l’organisation interne avec des référents métiers formés à l’IA, ce qui permet d’ancrer les usages dans la réalité opérationnelle et ne retenir que les outils « utiles ». Ce travail est le résultat d’une participation collégiale pilotée par Jacqueline Haessig dans un esprit agile et ouvert.
Le facteur humain reste au cœur de la démarche pour maintenir un dialogue constant avec les agents, reconnaître leurs inquiétudes et construire les usages avec eux favorise l’appropriation. Pour nous, l’IA doit être vue comme un outil d’appui, comparable à un « stagiaire » pour des tâches de traitement de masse, mais nécessitant toujours une supervision humaine. Le cadre humain assure le caractère éthique des usages, qui corresponde aux valeurs portées par la Collectivité.
Enfin, il est nécessaire de gérer les réactions contrastées au sein des agents de la Collectivité : entre méfiance, enthousiasme excessif ou usages inadaptés. Ceci montre l’importance d’une mise en œuvre progressive, transparente et encadrée, avec un pilotage politique qui garantissent les valeurs portées et l’éthique des usages mais qui reste attentif aux réalités métiers.