GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Un centre de supervision de vidéoprotection à l'échelle départementale : le défi relevé par l'Oise (60)

Parole de collectivité

Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place de projet numérique, data ou IA sur votre territoire, Numérique360 part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action

Dans l'Oise, le syndicat mixte Oise Très Haut Débit pilote depuis 2018 un centre de supervision de vidéoprotection unique en France par son échelle départementale. Neuf opérateurs y assurent une surveillance continue pour 230 communes adhérentes, soit 300 000 habitants et 5 500 flux vidéo agrégés, traitant environ 80 réquisitions judiciaires par mois.

Né de la rencontre entre les besoins du Département et ceux des petites communes, le projet a nécessité une évolution législative en 2021 pour dépasser l'échelle intercommunale. Depuis juillet 2026, une offre clé en main propose aux communes des équipements nouvelle génération avec un tarif fixe garanti sur sept ans, par caméra et par an.

Face aux besoins de supervision du Département et aux difficultés des communes à exploiter leur vidéoprotection, l’idée d’un centre mutualisé a émergé

Pierre Marcheux

L'interview

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Depuis 2018, le syndicat mixte Oise Très Haut Débit exploite un centre de supervision départemental (CSD) de vidéoprotection mutualisé à l'échelle de tout le département de l'Oise. Unique en France, il permet aux communes membres de raccorder leurs caméras existantes au centre, où neuf opérateurs et un chef de salle assurent une supervision continue, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Le centre dispose d'un mur d'images de 16 écrans, offrant une capacité d'affichage simultanée allant jusqu’à 150 flux vidéo.

Aujourd'hui, 230 communes ont adhéré au dispositif, dont 200 sont déjà raccordées, ce qui représente environ 5 500 caméras et une population couverte d'environ 300 000 habitants. Le projet poursuit cinq objectifs principaux :

1. Une aide à la relecture dans la recherche d’indices ou de suspects à la demande des forces de l’ordre ou des élus autorisés

2. Une supervision en temps réel 24h/ 24 et 7j/ 7 en appui des forces de l’ordre et lors d’événements spécifiques ou de périodes sensibles

3. Un appui judiciaire avec l’extraction de vidéos sur réquisition

4. Une sécurisation des abords des collèges, bâtiments départementaux, communaux ou sociaux depuis la voie publique

5. Un contrôle régulier des équipements et flux vidéo afin de garantir le bon fonctionnement technique des équipements installés par les communes.

Environ 80 réquisitions sont traitées chaque mois. L'ambition centrale reste la mutualisation : offrir aux petites communes, qui n'auraient pas les moyens d'exploiter seules un centre de supervision, un service professionnel et permanent, à un coût maîtrisé grâce à l'effet d'échelle départementale.

Depuis le 1er juillet 2026, Oise Très Haut Débit propose un service complet de vidéoprotection aux communes et EPCI, de la conception du projet à son exploitation : études, démarches administratives, équipements, installation, raccordement à la fibre et au CSD, hébergement, maintenance et outils de recherche intelligente.

Tirée du retour d’expérience du CSD, cette nouvelle offre élargit le service au-delà de la supervision mutualisée H24 et de l’exploitation des images en appui aux forces de l’ordre.

Point central de ce nouveau modèle : cette offre clés en main, opérée par le syndicat mixte et cofinancée par le Département, garantit pendant sept ans des équipements disponibles, sécurisés et performants, avec un reste à charge fixe et maîtrisé pendant sept ans pour les communes autour de deux forfaits très avantageux (500 € ou 600 € par caméra et par an).

L’objectif est double : renforcer l’efficacité opérationnelle du CSD et simplifier l’accès à une vidéoprotection performante et compétitive pour toutes les communes.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Le projet est né de la rencontre de deux besoins distincts. D'un côté, le conseil départemental avait lancé dès 2015 une aide à l'équipement des communes en matière de vidéoprotection (plan Oise vidéoprotection). Cette aide a connu un succès rapide et important, si bien qu'en 2017 le département s'est interrogé sur la manière d'aller plus loin dans sa politique de sécurité des territoires, au-delà du simple financement d'équipements communaux.

De l'autre côté, le département avait ses propres besoins de supervision : celle de ses collèges et d'un certain nombre de bâtiments départementaux, dans un contexte où de nombreux gardiens logés sur place partaient à la retraite, avec six ou sept postes concernés. Se posait alors la question de doter le département d'un centre de supervision pour ses besoins propres.

En rapprochant ces deux besoins, l'idée d'un centre de supervision mutualisé a émergé. Mais en 2018, la loi ne permettait pas d'exploiter un tel centre au-delà de l'échelle intercommunale. En effet, l'échelle départementale était juridiquement impossible. Le syndicat et le département ont donc œuvré pour faire évoluer la loi, tout en montant, dès 2018, un centre dédié aux seuls besoins propres du département (collèges et bâtiments). Ce travail d’influence, mené avec d'autres départements portant des projets similaires, a abouti en 2021 avec l'article 42 de la loi Sécurité Globale, qui a permis d'ouvrir le centre aux communes.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Le projet ne s'est pas construit à partir d'un modèle préexistant, faute de précédent comparable à l'échelle départementale : il a été pensé au regard de l'objectif recherché, à savoir, permettre la mutualisation la plus large possible. Le département a passé en revue l'ensemble des montages juridiques envisageables, du portage direct par la collectivité à différents types de structures publiques, avant d'identifier le modèle du syndicat mixte ouvert comme le plus pertinent, et le syndicat existant comme l'outil adapté pour le porter.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Sur le plan technique, le choix a été fait de raccorder les systèmes de vidéoprotection déjà installés par les communes plutôt que d'imposer un système unique : 150 communes étaient déjà équipées au démarrage du projet, et il n'était pas envisageable de leur demander de changer de matériel. Cela suppose de disposer d'une solution logicielle capable d'agréger plusieurs systèmes de vidéoprotection, et le seul véritable prérequis imposé aux communes est d'être raccordées en fibre optique ; une expertise que le syndicat maîtrisait déjà grâce à son activité historique de déploiement des réseaux fibre.

La cybersécurité constitue un second enjeu central : les opérateurs sont sensibilisés au sujet, et une compétence interne dédiée permet d'administrer le réseau du centre et de s'assurer qu'aucun accès extérieur non autorisé n'est possible. Le contrôle régulier du bon fonctionnement des caméras (détection des pannes, désaxements accidentels ou volontaires) est également un travail à part entière, tout comme la maîtrise des outils de relecture et d'extraction de séquences vidéo, parfois sur plusieurs heures d'enregistrement.

Enfin, une compétence moins attendue s'est révélée essentielle : la capacité à travailler avec des interlocuteurs très divers. Contrairement à un centre de supervision urbain classique, qui fonctionne en synergie avec une police municipale (que la majorité des communes membres n’ont pas), le centre travaille avec une quarantaine de brigades de gendarmerie, et seulement quelques polices municipales, avec des modes de fonctionnement et des niveaux de proximité différents selon les interlocuteurs, qu'il faut chercher à fédérer à travers des procédures communes.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?

Le département s'est fait accompagner par une assistance à maîtrise d'ouvrage (AMO) spécialisée en sécurité pour concevoir le système et lancer le premier marché d'équipement. Cette première phase s'est révélée plus complexe que prévu : interconnecter des systèmes de vidéoprotection existants, très hétérogènes, était un objectif ambitieux.

Sur la base de cette première phase, des propositions ont été formulées puis soumises directement à la préfecture ainsi qu'au ministère de l'Intérieur, en vue de faire évoluer le cadre légal. Une grande partie de ces propositions se retrouve dans le texte finalement voté en 2021. Les échanges avec les autorités du ministère ont porté sur un point inédit : ce dispositif ne constitue pas un transfert de compétence classique, puisque le maire conserve pleinement son pouvoir de police en matière d'exploitation des images, les opérateurs du syndicat étant seulement mis à disposition des communes membres. C'est cette recherche d'un équilibre acceptable, entre mutualisation opérationnelle et maintien des prérogatives municipales, qui a guidé la construction du dispositif plus que la reproduction d'un modèle existant ailleurs.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Dès l'origine, l'ambition a été de couvrir largement le département plutôt que de démarrer par un périmètre restreint : le système a été pensé pour permettre la mutualisation la plus large possible et optimiser les coûts d'exploitation grâce à un effet d'échelle;

Le dimensionnement du centre lui-même (nombre d'opérateurs, nombre d'écrans, organisation des vacations) a été ajusté progressivement à mesure que le nombre de communes raccordées et de caméras exploitées augmentait, pour arriver à l'organisation actuelle. Au-delà des aspects techniques, le dimensionnement a aussi dû intégrer une dimension organisationnelle propre à ce type de structure mutualisée : il n'est pas possible de gérer 200 communes membres au cas par cas, ce qui impose des procédures standardisées, mais suffisamment souples pour s'adapter à des interlocuteurs très différents. Cette phase d'apprentissage se poursuit encore aujourd'hui, le syndicat étant pionnier en France sur ce type de dispositif à l'échelle départementale.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Le Conseil départemental de l'Oise a assuré le financement intégral des quatre premières années de fonctionnement du centre de supervision, afin que le coût d'accès ne freine pas l'adhésion des communes, via le « Plan Oise Vidéoprotection » doté de 12 millions d’euros d’investissement. En 2026, le budget global du centre de supervision départemental est d’environ 1,3 million d’euros.

Pour ce qui est des communes membres, nous avons mis en place un nouveau modèle de financement qui intègre les études, l’équipement, la modernisation réseau et logiciel, ainsi que la maintenance. Deux forfaits (Référence et Souveraineté) sont proposés aux communes/ EPCI avec un tarif net fixe pendant sept ans par caméra raccordée : 500€ ou 600€/ caméra/ an. Les forfaits incluent les aides départementales aux communes.
Dans ce nouveau modèle, le Conseil départemental de l'Oise accroît encore son soutien à l'investissement, la répartition globale des charges entre département et communes restant très similaire à celle du modèle initial, mais rendue plus lisible (facturation au coût par caméra). Ce sont les communes qui bénéficient de la quasi-totalité de l’effet de la mutualisation des achats et des moyens;

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Le projet s'est appuyé sur une assistance à maîtrise d'ouvrage (AMO) spécialisée en sécurité pour sa conception initiale, ainsi que sur un mainteneur-intégrateur, partenaire clé du dispositif au quotidien.

Eryma, marque du groupe Sogetrel dédiée aux solutions de sécurité électronique, a été chargée de la conception du centre de supervision.

La gendarmerie occupe une place à part, bien qu'elle ne soit pas un partenaire financier du projet. Le CSD s’est construit à partir de besoins opérationnels concrets exprimés par la gendarmerie, notamment en matière de recherche d’images, de levée de doute et d’appui aux enquêtes. Première utilisatrice du CSD, la gendarmerie a contribué à démontrer son utilité auprès des préfets successifs et constitue aujourd’hui un relais important auprès des communes non encore adhérentes.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Le conseil ne peut pas être uniforme : il dépend avant tout du niveau d'équipement déjà présent sur le territoire. Un territoire disposant déjà de nombreuses caméras communales a surtout intérêt à travailler l'interconnexion de l'existant, tandis qu'un territoire encore peu équipé ; et il en existe encore en France, où seules quelques communes sont couvertes ; a tout intérêt à partir directement sur un système unifié et un enregistrement centralisé. Un diagnostic précis du niveau et du type d'équipement du territoire constitue donc un préalable indispensable à tout projet.

Second point de vigilance : la maintenance ne doit jamais être sous-estimée. Une caméra installée, mais non fonctionnelle au moment où l'on en a besoin ne sert à rien. Un suivi rigoureux et continu des équipements est nécessaire pour éviter que les opérateurs ne passent une part disproportionnée de leur temps à simplement vérifier le fonctionnement du parc plutôt qu'à traiter les réquisitions.

Enfin, nouer très tôt un partenariat avec la gendarmerie apparaît comme un facteur clé de réussite : c'est ce partenariat qui a permis d'emporter l'adhésion politique et administrative autour du projet, et qui continue aujourd'hui d'alimenter sa dynamique, avec un volume de réquisitions traitées en forte croissance d'une année sur l'autre, bien plus rapide que la hausse du nombre de caméras raccordées.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2015

    Plan Oise Vidéoprotection : lancement par le conseil départemental d'une aide à l'équipement des communes en vidéoprotection

  2. 2018

    Ouverture du centre de supervision, dédié aux besoins propres du département, et développement de la compétence vidéoprotection par le syndicat

  3. 2022

    Ouverture effective du centre de supervision départemental aux communes membres, sur la base d'une convention avec la préfecture.

  4. 2026

    Oise Très Haut Débit renforce son appui aux communes et aux forces de l’ordre avec une offre de vidéoprotection nouvelle génération

Chiffres clés

  • 5 500

    flux vidéo agrégés au centre de supervision départemental

  • 230

    communes adhérentes (dont +200 déjà raccordées), représentant environ 300 000 habitants couverts

  • 1,3

    million d'euros de budget prévu pour 2026

À retenir

  • Le partenariat avec la gendarmerie. Acteur déterminant du projet dès l'origine, il alimente aujourd'hui une forte dynamique d'usage, avec un volume de réquisitions traitées en nette hausse d'une année sur l'autre.

  • La mutualisation à grande échelle. Le modèle départemental permet aux petites communes d'accéder à un service de supervision professionnel et permanent, à un coût maîtrisé grâce à l'effet d'échelle, impossible seules.

  • La maintenance des équipements. Le bon fonctionnement des caméras nécessite un suivi rigoureux et continu, sans quoi les opérateurs consacrent un temps important au contrôle plutôt qu'au traitement des réquisitions.

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