Smart City, version rurale : le SIEA dote 391 communes de l’Ain (01) d’un hyperviseur pour piloter la transition énergétique
Dans l’Ain (01), département à dominante rurale, le Syndicat Intercommunal d’Énergie et d’e-communication (SIEA) déploie un système d’hypervision dans le cadre de son projet TIDA, pour « Territoires Ingénieux et Durables de l’Ain ». Cette interface numérique unique permettra aux élus et aux services des 391 communes de visualiser, en temps réel, l’ensemble des données issues des équipements connectés du territoire : éclairage public, bâtiments, production d’énergie, réseau fibre, etc. Doté de fonctionnalités avancées de pilotage, l’hyperviseur devrait affiner la gestion des consommations des infrastructures, dans une démarche de sobriété numérique et énergétique.
Maisons médiévales de Bourg-en-Bresse, Département de l'Ain (01). - Crédit photo : Banque des Territoires
L’objectif est de créer un outil simple, mutualisé, qui n’oublie pas les plus petites communes.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Le projet TIDA, pour « Territoires Ingénieux et Durables de l’Ain », a été lancé en 2019 par le SIEA pour aider les 391 communes du département à piloter leurs services publics grâce au numérique.
L’idée est d’offrir aux élus et aux services une plateforme unique en ligne, accessible au plus grand nombre, qui regroupe en temps réel l’ensemble des données techniques du territoire – de l’éclairage public à la consommation énergétique, en passant par l’état des bâtiments, le réseau fibre ou encore la vidéoprotection. Depuis cette interface, les communes peuvent suivre ce qui se passe sur leur territoire, repérer les anomalies, anticiper les travaux, et surtout prendre les bonnes décisions au bon moment. Mieux encore, elles peuvent agir à distance sur leurs équipements : ajuster un éclairage, couper un appareil, ou déclencher une alerte.
Notre solution d’hyperviseur est encore « en cours de recette ». Actuellement co-construite avec les élus, les entreprises, les intercommunalités, elle pourrait être répliquée ailleurs à l’avenir et servir de socle à d’autres territoires ruraux qui souhaitent reprendre la main sur leurs données. Sa vocation est d’accompagner toutes les communes, petites ou grandes, vers la transition numérique et énergétique.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
À partir de 2019, les objets connectés sont entrés dans le langage courant des collectivités. Cependant, les projets dits « intelligents » comme les smart cities semblaient réservés aux grandes métropoles. Notre syndicat, déjà très engagé pour le déploiement du numérique dans le département de l’Ain, a perçu le potentiel de ce tournant technologique à l’échelle rurale. Des réseaux avaient déjà été cofinancés par les collectivités - comme la fibre. Un socle numérique était en place, prêt à servir les usages de demain ! Notre mission était de le valoriser, dans le cadre de la transformation numérique et énergétique.
L’écueil aurait été de laisser chaque commune développer sa propre solution, à sa mesure, selon ses moyens, en silo. Nous avons privilégié une réponse commune et partagée. Cette logique de mutualisation des données du territoire a toujours primé dans les actions du SIEA, que ce soit lors du déploiement départemental de Systèmes d'Information Géographique (SIG) ou de la création de l’outil de dématérialisation des actes d’urbanisme. Dans la continuité de ces travaux, une nouvelle réflexion stratégique a été amorcée, sous le nom de « Territoire Ingénieux et Durable dans l’Ain » (TIDA).
En 2022, nous avons été heureux de découvrir que l’État avait publié un appel à projets portant presque le même nom, intitulé TID, pour « Territoires Intelligents et Durables », appel à projets opéré par la Banque des Territoires. Cet appel à projet TID est venu conforter l’élan engagé sur le terrain. Nous y avons répondu, en constituant un consortium public avec des acteurs locaux et le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema).
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Nos premières sources d’inspiration proviennent du modèle de villes ou métropoles engagées dans des démarches de villes intelligentes (ou smart cities). L’équipe du SIEA est allée observer les avancées de Smart Dijon, par exemple. Ces projets, bien que riches, étaient conçus à l’échelle urbaine et ne répondaient pas aux réalités et contraintes d’un territoire aussi vaste et dispersé que celui de l’Ain et de ses 391 communes.
Face à cette absence de solution clé en main adaptée, le SIEA a choisi de se faire accompagner par un cabinet d’études pour explorer les besoins du territoire et dresser un état des lieux des initiatives existantes. Parallèlement, l’équipe est restée en veille active, en multipliant les échanges avec des entreprises, des réseaux d’élus comme Les Interconnectés (réseau national de collectivités territoriales innovantes), ou encore des associations comme la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR).
Cette dynamique s’est poursuivie au fil du temps, renforcée par la participation à l’appel à projets Territoires Intelligents et Durables (TID) du programme France2030 et opéré par la Banque des Territoires, qui a permis de rencontrer d’autres collectivités confrontées à des enjeux similaires.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Avant de se lancer dans un projet de territoire intelligent, il faut s’assurer que les équipes en interne soient sensibilisées aux enjeux liés à la donnée. Et cela, même si le traitement en tant que tel est assuré par les opérateurs ou prestataires techniques.
Au SIEA, nous avons la chance de pouvoir compter sur une expertise technique interne solide. Grâce à cet atout, nous n’avons pas à subir les choix du prestataire. Bien au contraire, nous les orientons ! En posant nos exigences dès le départ et en challengeant les solutions proposées, nous avons retravaillé certaines options afin d’aboutir à une solution plus sobre et mieux adaptée aux réalités des communes. Aujourd’hui, très peu de collectivités disposent de profils spécialisés. Le recrutement d’experts de la donnée (ou data scientists) reste difficile, car ces compétences sont très recherchées par le secteur privé, qui propose des salaires plus attractifs.
Il faut être capable de choisir le bon prestataire. Pour l’Ain, nous nous sommes tournés vers Hexadone, une entreprise française spécialisée dans la conception d’hyperviseur territorial. Cette solution répondait à nos exigences : nous souhaitions une solution ouverte, évolutive, interopérable et historicisée, pour ne pas perdre le bénéfice de nos travaux en cas de rupture ou non renouvellement du contrat. En effet, il est capital de garantir la possibilité d’intégrer de nouveaux cas d’usage en fonction des besoins émergents, ou de changer de prestataire si nécessaire. Les collectivités doivent rester maîtresses de leurs données.
La technique, bien qu’indispensable, ne suffit évidemment pas. Un outil, aussi performant soit-il, perd son sens s'il n’est pas utilisé. L’hyperviseur doit être accessible au plus grand nombre, pour un usage quotidien. Nous avons associé très tôt les utilisateurs finaux - agents techniques, secrétaires de mairie, élus - pour travailler au plus près de leurs besoins et concevoir une interface intuitive. Ce travail expérimental de co-construction est au cœur de la réussite future de TIDA. Il garantit une véritable appropriation à terme, dans la mesure où les fonctionnalités de l’hyperviseur naissent directement des pratiques et des besoins déjà éprouvés des collectivités.
Quelles ont été les phases préparatoires du projet ?
L’idée du projet remonte à 2019. Pour le mettre en place, il a fallu engager une première phase de réflexion pour mieux comprendre les besoins numériques du territoire, et évaluer la faisabilité d’une démarche structurée à l’échelle départementale.
Concrètement, entre 2021 et 2022, un schéma directeur des usages numériques a été élaboré, à partir d’un diagnostic de terrain approfondi, mené en lien étroit avec les collectivités et les acteurs privés.
Ce travail a permis de dresser un état des lieux des équipements et des usages déjà en place. Cette démarche était très innovante, car les objets connectés restaient
peu présents dans certaines petites communes. Nous avons constaté l’émergence d’attentes fortes : besoin de formation des agents publics, volonté de mutualiser les outils et les démarches, impératif de rationaliser les dépenses, notamment dans un contexte de transition énergétique.
La feuille de route issue de ce diagnostic s’est structurée autour de trois axes prioritaires : la transition énergétique, avec l’objectif de maîtriser les coûts pour les collectivités ; la sécurisation du territoire, à la fois en matière de vidéoprotection et de cybersécurité ; et enfin l’accompagnement des usagers, à travers la mobilisation du dispositif des conseillers numériques, coordonné localement pour renforcer l’inclusion et soutenir les collectivités dans leur mission de service public.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le bon dimensionnement de TIDA, on l’a assuré en partant du terrain et des usages concrets. On n’a pas conçu une solution hors sol, mais un outil pensé pour répondre à des besoins précis déjà identifiés sur le territoire : signalement d’un candélabre tombé, suivi de la production photovoltaïque, alertes sur le réseau fibre, ventilation des consommations énergétiques bâtiment par bâtiment. Ces usages existaient, souvent avec leurs propres outils métiers. L’enjeu, c’était d’éviter de rajouter une couche numérique inutile et coûteuse. L’hyperviseur a été pensé comme un portail simple et lisible, à la manière d’une carte Google Maps, sur lequel l’élu visualise les données clefs de sa commune, sans avoir besoin d’ouvrir dix logiciels.
Chaque cas d’usage a sciemment été étudié : avions-nous déjà un outil ? Devait-on le compléter ? Fallait-il un capteur supplémentaire ? Le déploiement des capteurs, prévu à hauteur de 2 500 unités, se fait de manière progressive. Cela permet de rester au plus près des besoins réels, de mutualiser les briques déjà existantes et d’éviter les achats superflus. Par exemple, dans l’éclairage public, les industriels proposaient des modules trop complexes et trop gros pour les armoires. On a travaillé avec eux pour les adapter aux réalités du terrain.
La réponse à l’appel à projets « Territoires intelligents et durables » a été déterminante dans le bon dimensionnement du projet. Plutôt que de s’en remettre à une seule entreprise, on a choisi de créer un consortium majoritairement public, mais enrichi de compétences métiers et en lien constant avec les acteurs privés. Ce choix nous a permis de rester agiles, d’éviter les solutions propriétaires trop rigides, et d’évoluer avec les besoins du territoire. Le SIEA, la régie RESO-LIAin, le CEREMA et la SEMLÉA ont chacun apporté leur expertise : réseau, hébergement, interopérabilité, transition énergétique.
Ce dimensionnement s’est aussi appuyé sur des bases solides : un SIG départemental structurant, présent depuis 1996, qui cartographie tout le patrimoine technique. Il nous a permis de savoir exactement ce qu’on avait, où, et d’ajuster finement les déploiements. Notre philosophie est restée la même : faire mieux avec ce qu’on a, ne pas suréquiper, mutualiser les ressources, et garder la maîtrise de nos données.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides obtenues ?
- Banque des Territoires : subvention de 1,3 million d’euros obtenue dans le cadre de l’appel à projets « Territoires intelligents et durables » du programme France2030. Cette aide, qui représente 47 % du budget total du projet (2,7 M€), a été décisive pour enclencher la phase d’hypervision, très innovante. Elle couvre notamment l’achat de capteurs (environ la moitié du budget), le développement de la solution, l’interopérabilité, l’accompagnement des collectivités et l’hébergement des données.
- SIEA (porteur du projet) : mobilisation de 1,4 million d’euros de fonds propres pour financer le reste du projet, en s’appuyant sur les outils métiers déjà existants (suivi énergétique, éclairage public, fibre, SIG…), les ressources humaines internes (notamment la régie RESO-LIAin pour l’exploitation du réseau, le service SIG, etc.), les infrastructures d’hébergement mutualisé, ainsi que la coordination du consortium. Aucun emprunt ou produit financier complémentaire n’a été mentionné.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Le projet TIDA a été mené par le Syndicat Intercommunal d’Énergie et de e-communication de l’Ain (SIEA) et un consortium d’acteurs clés comprenant :
- Le CEREMA (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement), pour l’accompagnement technique et la réplicabilité du projet.
- RESO-LIAin, la Régie d’Exploitation du Service Optique Li@in, rattachée au SIEA et basée à Bourg-en-Bresse, qui gère, contrôle et entretient le réseau départemental de fibre optique.
- La SEMLÉA (Société d’Économie Mixte Locale de l’Ain), qui regroupe la quasi-totalité des collectivités du département et mutualise moyens, expertises et financements publics et privés au bénéfice des habitants de l’Ain. La SEMLÉA agit comme un outil central de la transition écologique et énergétique dans le département, couvrant les domaines de la production, du stockage et des usages des énergies, la rénovation thermique des bâtiments, ainsi que l’adaptation des transports.
D’autres partenaires privés, notamment spécialisés dans l’éclairage public et les solutions IoT (Internet of Things), ont également contribué au projet.
Quant à l’adhésion citoyenne, elle n’est pas encore intégrée à ce stade. Le projet vise avant tout à répondre aux besoins des élus et collectivités. L’ouverture vers les usagers finaux pourrait être envisagée ultérieurement, en fonction des retours et des demandes des collectivités.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Si on devait donner un conseil à un élu qui se lance, ce serait d’abord de bien garder en tête qu’un projet comme celui-là se construit pas à pas. Quand on démarre, il faut faire attention aux offres trop ciblées ou propriétaires, qui vous enferment dans une technologie sans souplesse. On peut très vite se retrouver menotté à un prestataire, avec le risque de devoir tout recommencer si l’on veut changer de solution. Donc, conserver tous les livrables, garder la trace de ce qui a été construit, c’est fondamental, surtout dans le cadre des marchés publics.
Ensuite, il faut penser très tôt en mode transversal. Ce sont des projets qui ne peuvent pas avancer en silo. Il faut embarquer tout le monde : les équipes métiers, qui connaissent le terrain ; les élus, qui font remonter les besoins ; les supports techniques, qui vont tester l’hébergement, la robustesse du réseau, l’infrastructure. Il faut prendre tout le monde dans le bateau dès le début, multiplier les rencontres avec les collectivités, les éditeurs, les partenaires. C’est aussi comme ça qu’on fait bouger les lignes : en travaillant au corps les entreprises, pour qu’elles ouvrent leurs systèmes, qu’elles simplifient, qu’elles écoutent les usages réels. Il faut leur dire : ce que vous proposez, ce n’est pas opérant pour nous.
Dernier point essentiel : partir de l’existant. Ne pas réinventer la roue. Nous, on avait déjà un réseau fibre, au départ pensé pour les abonnements Internet. Puis on s’est dit : pourquoi ne pas l’utiliser pour la vidéoprotection ? Puis pour le pilotage de l’éclairage public ? Finalement, on a élargi ses usages sans surinvestir. C’est vraiment notre philosophie : faire mieux avec ce qu’on a, ne pas suréquiper inutilement. Et bien sûr, garder la main sur ses données. La souveraineté numérique, c’est un vrai sujet. Ne pas dupliquer à l’infini les données entre le module, l’éditeur, la collectivité, l’hyperviseur… Il faut penser dès le départ à l’architecture la plus sobre possible.