La Région Provence-Alpes-Côte-d'Azur lance un plan IA au service de la population locale
Le Plan SUD IA, voté fin 2024 par la Région Provence-Alpes-Côte-d'Azur, vise à faire de l’intelligence artificielle un levier au service des habitants, des services publics et de l’économie, tout en garantissant une approche inclusive. Doté de soixante-dix millions d’euros, il s’organise autour de trois axes et vingt-deux actions couvrant formation, infrastructures, financement et gouvernance. Le plan combine expérimentations concrètes (chatbots, automatisation, lutte contre le gaspillage…) et accompagnement des acteurs. Il s’appuie sur un écosystème local et des grands acteurs internationaux, dont Microsoft. Déjà, plus de 70 % des actions sont engagées, ce qui illustre la dynamique engagée et la montée en puissance rapide du dispositif.
L’objectif du Plan SUD IA est de faire de l’intelligence artificielle un outil au service du territoire, de ses habitants et de ses acteurs économiques
Quels en sont les principaux objectifs du Plan SUD IA ?
Fin 2024, la Région Provence-Alpes-Côte-d'Azur a voté le "Plan SUD IA" afin de disposer d’une politique régionale en matière d’intelligence artificielle. Son objectif : faire de l’IA un outil au service du territoire, de ses habitants et de ses acteurs économiques. Nous explorons bien entendu dans quelle mesure l’IA permet d’optimiser l’action publique et développer notre tissu économique. Mais ce plan intègre aussi une dimension d’inclusion. Un de ses grands principes est de veiller à ne « laisser personne sur le bord de la route » face à cette technologie qui a déjà un impact majeur sur notre société.
Pour répondre à ces multiples enjeux, le Plan SUD IA couvre un maximum de domaines allant de l’accompagnement de projets à la formation, en passant par des solutions de financement, un développement local d’infrastructures de données et de calcul, l’adoption d’une charte pour « une IA éthique, fiable, industrielle et souveraine », sans oublier la création d’un conseil stratégique des IA auprès du Président de Région. Il s’agit donc d’un plan ambitieux qui est doté d’un budget de soixante-dix millions d’euros sur la durée de la mandature.
En quoi consiste concrètement le Plan SUD IA ?
Dans le détail, le Plan SUD IA se structure en trois axes intégrant vingt-deux actions. Ces trois axes sont : "Faire de l’IA un outil au service de la population" (modernisation de l’action publique, solutions IA répondant à des enjeux majeurs comme le climat ou la santé) - "Rendre l’IA accessible au plus grand nombre " (sensibilisation et formation des jeunes, des élus, des petites entreprises et des habitants) - "Faire de la Région Sud un territoire leader de l’IA" (soutien de la recherche et de l’innovation au niveau universitaire et auprès des centres de recherche, accompagnement des entreprises et pépites régionales).
Parmi les 22 actions phares, la création d’un conseil stratégique des IA auprès du Président de Région est particulièrement structurante. Ce conseil est composé de chercheurs, d’entrepreneurs, de représentants de la société civile et de citoyens. Il a vocation à apporter une vision terrain indépendante et d’éclairer les décisions politiques.
Autre action structurante : l’expérimentation de solutions en vue de développer nos connaissances concrètes du sujet. Nous avons ainsi déployé un chatbot intelligent, qui assiste les agents de « Allo Région », la plateforme d’appel de la collectivité.
Nous avons également déployé une solution IA pour scanner et traiter les très nombreuses pièces justificatives des dossiers de financement des formations des demandeurs d’emploi. Nous testons également la prise de notes, la rédaction de comptes-rendus, le traitement d’emails et la rédaction des offres d’emploi assistée par IA.
Au-delà de nos services internes, nous exploitons un algorithme d’IA pour lutter contre le gâchis alimentaire dans les lycées. Des caméras filment ce qui est présent sur les plateaux de la cantine. Ces données sont ensuite analysées par IA et croisées avec celles des déchets. Cela permet aux chefs de cuisine d’adapter les menus, les portions et même la présentation des denrées alimentaires (position du pain en fin de parcours, adaptation de la taille des portions et des recettes).
Le Plan SUD IA intègre aussi un volet financement visant à aider des projets universitaires, de centre de recherche, de pôles de compétitivité ou même de collectivités. Ces aides peuvent servir à la formation et à l’acculturation, ainsi qu’au déploiement d’infrastructures de calcul avec notamment de l’aide à l’achat de GPU (processeur graphique dont la puissance de calcul est utilisée pour l’IA, NDLR).
Le Plan SUD IA a démarré opérationnellement en 2025. Il apporte déjà des résultats significatifs. Sur les 22 actions prévues, plus de 70% ont été lancées ou sont réalisées. Plus de 300 chercheurs et 14 laboratoires sont mobilisés, environ 200 startups sont impliquées. Près de 30 000 citoyens ont été sensibilisés via plus de 400 événements d’acculturation. Côté entreprises : 24 PME ont bénéficié d’un accompagnement dès la première année. Ces chiffres illustrent la dynamique engagée et la montée en puissance rapide du dispositif.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Nous sommes en permanence à l’écoute de l’ensemble des acteurs du territoire, dont les entreprises, les universités ou les centres de recherche. En 2022 et 2023, avec notamment l’arrivée de Chat GPT, ces acteurs nous ont alertés sur la montée en puissance rapide des usages liés à l’IA, notamment générative. Très vite, nous avons compris qu’il ne s’agissait pas d’un phénomène marginal, mais d’une transformation majeure qu’il fallait accompagner.
Dans un premier temps, ces usages ont émergé de manière informelle, y compris au sein des organisations publiques. Certains agents, à titre individuel, ont commencé à utiliser des outils comme ChatGPT pour comprendre leurs apports et leurs limites. Cette phase d’appropriation spontanée a permis de mesurer très concrètement le potentiel de ces technologies, mais aussi leurs risques (ex : fuites de données confidentielles). Cela nous a poussés à agir rapidement, non seulement pour tirer parti des opportunités offertes par l’IA, mais aussi pour encadrer ses usages.
Par ailleurs, des inquiétudes ont émergé au sein de la population et des agents publics, notamment autour de la question de l’emploi et du rôle des machines. Certains craignaient que l’intelligence artificielle remplace les humains ou prenne des décisions à leur place. Dans ce contexte, la Région a estimé qu’elle devait jouer un rôle de clarification et de pédagogie, afin de rassurer et d’accompagner les transitions.
Enfin, le fait d’avoir récemment travaillé sur un plan cybersécurité a naturellement conduit à prolonger la réflexion vers l’IA, perçue comme une étape suivante dans la transformation numérique. L’ensemble de ces éléments a conduit la collectivité à inscrire le sujet à son agenda, avec la volonté de ne pas subir ces évolutions, mais de les anticiper et de les structurer.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
La Région n’a pas cherché à copier une autre collectivité ou à s’inspirer d’un dispositif unique, mais plutôt à agréger les retours d’expérience et les attentes exprimées par nos acteurs locaux.
Les échanges avec les entreprises ont joué un rôle déterminant. Elles ont permis d’identifier des besoins très concrets, notamment en matière de compétitivité, d’automatisation et d’accès aux technologies. Les universités et les centres de recherche ont, de leur côté, apporté une vision plus prospective, en mettant en évidence les évolutions à venir et les enjeux scientifiques.
Cette approche a été structurée à travers des phases de concertation, notamment lors d’un séminaire réunissant plus de 200 acteurs du territoire (lire ci-après). Ce moment d’échange a permis de confronter les points de vue, de partager des expériences et de construire une vision commune.
Dans le même temps, la Région a également observé les usages émergents en interne. Les expérimentations menées auprès des agents ont servi de base pour comprendre ce qui fonctionnait réellement. Par exemple, l’utilisation de l’IA pour améliorer la gestion des appels ou pour simplifier certaines tâches administratives a montré que les gains étaient immédiats et mesurables.
Notre inspiration est donc une combinaison entre retours du terrain, échanges avec l’écosystème et expérimentations internes.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Il est essentiel que les décideurs disposent d’un socle de connaissances suffisantes en matière d’IA. Ceci pour appréhender les possibilités offertes par ces technologies, mais aussi leurs limites et leurs risques. Cette connaissance s’acquiert notamment via les expérimentations en interne et les échanges avec les universitaires et centres de recherche.
Cette connaissance des fondamentaux de l’IA permet d’éviter de dépendre uniquement des discours technologiques d’acteurs du secteur, qui peuvent parfois tirer avantage de leur expertise afin d’orienter la perception des décideurs politiques.
Au-delà de l’IA, il convient de disposer de solides compétences techniques dans les solutions numériques. Notre DSI a ainsi largement porté le projet. Ces compétences techniques sont indispensables pour comprendre le fonctionnement des outils et des infrastructures de l’IA.
Des compétences juridiques sont également essentielles, notamment pour traiter les questions liées aux données et à la réglementation.
Enfin, une solide connaissance du territoire est indispensable. Mais c’est normalement le cas de tout conseil régional. Il est nécessaire de s’appuyer sur l’écosystème local. Les universités, les centres de recherche et les entreprises du territoire apportent des expertises spécifiques qui viennent compléter celles de la collectivité.
Le rôle de la Région n’est pas de maîtriser l’ensemble des compétences, mais de savoir les mobiliser, les coordonner et les orienter vers des objectifs communs.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?
Nous avons d’abord mené de nombreux échanges informels avec les acteurs universitaires, les centres de recherche et des entreprises du secteur. Mais il nous fallait structurer ces informations pour construire une vision claire. Nous avons donc organisé un séminaire en présentiel. Il s’est tenu en février 2024 et a rassemblé plus de 200 participants : des chercheurs et universitaires, des entreprises et startups, des institutions (CCI, MEDEF, CPME), des élus et agents, mais aussi des représentants de la société civile, dont des citoyens. L’objectif de cet événement était de croiser les regards, de confronter les attentes et de faire émerger une vision collective sur les usages et les enjeux de l’IA.
C’est grâce à ce séminaire qu’ont émergé les grandes orientations du plan, complétées ensuite par six groupes de travail thématiques. Ces groupes ont mené des ateliers collaboratifs pendant plusieurs semaines afin de traduire les échanges du séminaire en actions concrètes. Ils ont contribué à structurer les trois axes du plan et à identifier les 22 actions qui le composent. Le plan a ensuite été adopté en octobre 2024 en assemblée plénière.
Cette démarche progressive, allant du séminaire large aux ateliers plus ciblés, a permis de passer d’une phase de réflexion collective à une phase de structuration opérationnelle. Elle a également favorisé l’adhésion des acteurs, qui ont été associés dès l’origine à la construction du projet.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le dimensionnement du Plan SUD IA repose sur une volonté de traiter l’intelligence artificielle comme un sujet transversal, qui ne peut pas être abordé de manière fragmentée. Dans ce contexte, la Région a fait le choix d’un plan global, structuré autour de plusieurs axes complémentaires. Cette approche permet d’agir simultanément sur plusieurs leviers, afin de créer une dynamique cohérente.
Le budget de 70 millions d’euros reflète cette ambition. Il permet de financer des actions très diverses, allant de la montée en compétence des acteurs à l’investissement dans des infrastructures de calcul, en passant par le soutien à des projets collaboratifs.
Ce dimensionnement s’explique également par la nécessité d’avoir un impact sensible à l’échelle du territoire. L’objectif n’est pas de mener quelques expérimentations isolées, mais de créer un mouvement global, capable de transformer durablement les pratiques.
Enfin, cette approche permet d’éviter un risque important : celui de la dispersion. En structurant le plan autour d’axes clairs et d’actions identifiées, la Région s’assure que les efforts sont coordonnés et qu’ils contribuent à une vision d’ensemble.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet ?
Le financement du Plan SUD IA repose avant tout sur un engagement direct et assumé de la Région, qui a décidé d’y consacrer une enveloppe globale de soixante-dix millions d’euros. Ce montant traduit une volonté politique forte de ne pas subir les transformations liées à l’intelligence artificielle, mais au contraire de les anticiper et de les structurer à l’échelle du territoire.
Cependant, ce financement ne doit pas être interprété comme un simple budget autonome. La Région a clairement inscrit son action dans une logique d’effet levier, en mobilisant d’autres sources de financement dès que cela est possible. Elle s’appuie notamment sur des dispositifs nationaux comme France 2030, qui permettent de soutenir des projets liés à l’innovation et à l’intelligence artificielle, ainsi que sur des financements européens, en particulier les fonds FEDER.
Ainsi, les soixante-dix millions d’euros du Plan SUD IA sont financés à 50% par des fonds régionaux, 25 % par des fonds nationaux (France 2030) et 25% par fonds européens (FEDER). Ce Plan étant cependant construit sur cinq ans, cette répartition peut évoluer, selon les besoins en matière d’IA et selon les orientations nationales et européennes.
Quels sont les acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Nous avons fait le choix de travailler avec plusieurs partenaires, notamment Microsoft et Mistral AI. Nous avons choisi des acteurs de premier plan du domaine, dont certaines solutions étaient déjà déployées sur notre territoire (Microsoft Office 365 par exemple). Mais nous avons pris des mesures de souveraineté. Les données de la Région restent hébergées localement, les IA utilisées ne sont pas connectées à des sources externes (uniquement à des bases de connaissance internes) et aucun transfert de données vers l’étranger n’est autorisé. Nous privilégions donc une approche pragmatique : travailler avec les meilleurs acteurs disponibles, tout en garantissant un contrôle strict des données.
Dans le détail, Microsoft a été choisi pour la fourniture de solutions d’IA telles que Copilot mais aussi pour son infrastructure cloud Azure. Mistral AI a quant à lui été retenu pour la fourniture de solutions d’IA générative, telle que Le Chat. Enfin, la société Exakis Nelite, partenaire de Microsoft, a été impliquée dans l’implémentation des cas d’usage auprès des utilisateurs et l’accompagnement pour garantir la montée en compétence des équipes de la Région.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le premier conseil serait d’accepter que l’intelligence artificielle est un sujet complexe, en évolution permanente, et qu’il est illusoire de vouloir en maîtriser tous les aspects. Il est donc essentiel de commencer par acquérir une compréhension minimale des enjeux, afin d’être en capacité de dialoguer avec les différents acteurs et de prendre des décisions éclairées.
Dans le même temps, il est important d’adopter une posture d’humilité. L’IA ne doit pas être abordée comme une solution miracle, mais comme un outil qui doit être intégré progressivement, en fonction des besoins réels du territoire.
Un autre élément clé est de ne pas travailler seul. Le rôle de la collectivité est avant tout de fédérer les acteurs, de créer les conditions du dialogue et de structurer une dynamique collective. Les universités, les entreprises et les centres de recherche doivent être associés dès le départ.
Il est également recommandé de commencer par des expérimentations concrètes. Ces tests permettent de démontrer rapidement la valeur des usages et de faciliter l’adhésion des équipes.
Enfin, il est essentiel de distinguer les différents types d’IA, notamment entre les usages grand public et les applications plus structurantes. Cette distinction permet d’éviter les confusions et de construire une stratégie cohérente.