L’Indre-et-Loire (37) détecte les départs de feux en moins de trois minutes grâce à l’IA
Le SDIS 37 et le Conseil départemental d’Indre-et-Loire déploient un système de détection précoce des incendies reposant sur des caméras fixes et mobiles couplées à une IA. L’outil analyse en permanence les images pour détecter les panaches de fumée suspects. Installé sur 12 points hauts, il couvre environ 95 % du territoire. Le traitement de la donnée est assuré en local (edge computing), avec des faux positifs en dessous de 20 %. La détection est réalisée en moins de trois minutes pour accélérer la réactivité des équipes. Mis en place dès l’été 2025, le dispositif a permis d’identifier une centaine de départs de feu par jour sur l’ensemble de la saison estivale.
Le principal avantage du dispositif est la capacité à détecter très rapidement les départs de feu.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Notre projet consiste à déployer un système automatisé de détection des départs de feu sur l’ensemble du territoire départemental, en particulier dans les zones forestières les plus vulnérables. Le dispositif repose sur un réseau de caméras, intégrant une analyse d’images par IA, maillant le territoire à partir de points hauts. La mise en service des premières caméras a débuté à l’été 2025 et va se poursuivre en 2026. Le projet est porté par le Conseil départemental et le SDIS 37. L’outil est développé par la société FireTracking et l’intégrateur Axione a été chargé du déploiement de l’infrastructure.
Concrètement, le dispositif repose sur douze sites d’observation équipés de caméras, principalement installées sur des châteaux d’eau ou des pylônes. Chaque site doit offrir une surveillance à 360 degrés, 24 heures sur 24. Pour cela, deux caméras de détection fixe sont disposées dos à dos avec chacune un angle de vision de 180 degrés, ce qui permet d’obtenir un total de 360 degrés de couverture visuelle. En dessous de ces deux caméras fixes, une troisième caméra mobile est capable de s’orienter automatiquement vers la suspicion d’incidents détectés par les autres caméras. Elle intègre un zoom 40X qui nous permet de réaliser la levée de doute.
Les images sont analysées en continu par un algorithme d’IA entraîné à reconnaître les panaches de fumée. L’algorithme compare les images et repère les anomalies qui peuvent correspondre à des départs de feu.
L’un des aspects importants du dispositif est que le traitement de l’image se fait en "edge computing", c’est-à-dire en local via ordinateur embarqué installé au pied de la caméra. Cela permet d’analyser les images avec leur qualité maximale, avant compression, et d’éviter de saturer les réseaux de transmission. Seules les alertes confirmées sont ensuite transmises via le réseau fibre vers notre centre de supervision.
Lorsqu’un départ de feu est détecté, l’opérateur du centre de traitement des appels reçoit une alerte sonore et visuelle. Il peut alors utiliser la caméra mobile de levée de doute afin de vérifier la réalité de l’incident.
L’objectif du projet est de protéger le territoire, qu’il s’agisse des massifs forestiers, des exploitations agricoles ou des habitations avec une plus grande réactivité. Il s’agit de renforcer la sécurité des personnes et des biens, mais aussi la protection du tissu économique local, notamment agricole et forestier.
Pour cela, nous voulions une détection en moins de trois minutes, ce que nous avons obtenu. Nous souhaitions également un outil générant peu de faux positifs réduits, afin de ne pas saturer le centre d’alerte. Nous restons actuellement en dessous des 20 % de faux positifs.
Grâce à ce dispositif, nous avons reçu une vingtaine d’alertes par jour, qui ont donné lieu à une centaine d’interventions sur la période estivale 2025.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda du Conseil départemental ?
Le projet trouve son origine dans les grands incendies qui ont touché plusieurs territoires en 2022. Cette année-là, plusieurs départements voisins ont été confrontés à des feux importants, notamment dans le Maine-et-Loire ou la Sarthe. Certains incendies ont détruit plus de mille hectares et ont nécessité l’intervention de moyens aériens venus du sud de la France.
Ces événements ont constitué un véritable signal d’alerte. Même si l’Indre-et-Loire n’est pas le département le plus exposé aux incendies, la question de la prévention s’est rapidement posée. Chaque année, notre département doit tout de même faire face à plus de 300 départs de feu.
Environ 25 à 27 % du département est couvert de forêts, dont 95 % sont des forêts privées. À cela s’ajoute une activité agricole importante. Chaque année, nous enregistrons des feux d’espaces naturels qui peuvent être des feux de sous-bois, mais aussi des feux de cultures sur pied ou de chaumes.
Ces départs de feu sont rarement volontaires. Ils peuvent être liés à l’activité agricole, par exemple lorsque des machines agricoles chauffent lors des moissons ou lorsqu’un incident technique se produit.
Le risque ne concerne donc pas uniquement les forêts. Il peut également toucher les exploitations agricoles et parfois les habitations situées à proximité des champs ou des massifs forestiers.
Dans ce contexte, la question s’est posée de savoir comment améliorer la prévention et la détection. Le président du Conseil départemental a été particulièrement sensible à cette problématique, notamment après avoir échangé avec d’autres territoires qui avaient engagé des démarches similaires.
Il y avait aussi une volonté politique forte de montrer que le département prenait en compte les enjeux liés au dérèglement climatique.
Quelles sont les sources d’inspiration du projet ?
Avant de lancer le projet, nous avons réalisé un travail de benchmarking afin de comprendre les solutions existantes. Nous avons notamment échangé avec nos collègues du SDIS 72 de la Sarthe, qui avaient déjà mis en place un dispositif de détection des incendies (Numérique360 : la Sarthe détecte les départs de feux avec des caméras et de l'IA). Leur expérience nous a permis de mieux comprendre les contraintes techniques et les bénéfices opérationnels d’un tel système.
Nous avons également étudié les solutions disponibles sur le marché. Mais il n’existait essentiellement qu’un seul acteur historique (Paratronic) qui proposait des systèmes de détection reposant principalement sur des caméras rotatives.
Ces systèmes fonctionnent généralement par prise de photographies successives. La caméra tourne, capture des images à intervalles réguliers, puis compare ces images pour détecter l’apparition d’un panache de fumée.
Cette approche présente toutefois certaines limites. Pendant la rotation de la caméra, il peut y avoir des périodes pendant lesquelles une zone n’est pas observée. Dans notre réflexion, nous souhaitions privilégier une surveillance permanente.
C’est ce qui nous a conduits à nous intéresser à des solutions alternatives. Le dispositif finalement retenu repose sur une technologie développée en Nouvelle-Calédonie par la société FireTracking, spécialisée dans les solutions d’IA dédiées à la détection des départs de feu et filiale d’Emerton Data. En Nouvelle-Calédonie les problématiques de feux de végétation sont également importantes, bien que le contexte topographique soit différent. L’un des avantages de cette solution est qu’elle permet une surveillance continue à 360 degrés, sans mouvement mécanique de la caméra, ce qui améliore la fiabilité et la réactivité du système.
Y a-t-il des compétences à maîtriser pour mener ce type de projet ?
La mise en place d’un tel projet nécessite plusieurs types de compétences. Tout d’abord, il y a évidemment une dimension administrative et juridique liée aux marchés publics. Dans notre cas, nous avons rédigé un appel d’offres lancé fin 2024 qui intégrait plusieurs critères, dont les temps courts de détection et le faible pourcentage de faux positifs.
Il faut également disposer de compétences techniques dans les domaines du réseau informatique et des infrastructures numériques. Le dispositif repose en effet sur une connectivité fibre entre les différents points hauts et le centre de supervision.
La direction des systèmes d’information du Conseil départemental ainsi que les équipes informatiques du SDIS ont été impliquées pour définir l’architecture technique et assurer l’interconnexion des équipements.
Il est également nécessaire de bien connaître le territoire afin d’identifier les points hauts les plus pertinents pour l’installation des caméras. Dans notre cas, nous avons privilégié des infrastructures existantes, comme les châteaux d’eau ou certains pylônes.
Enfin, les compétences métier des sapeurs-pompiers ont été importantes pour enrichir l’outil. Le logiciel initial était conçu pour détecter et localiser les départs de feu. Nous avons souhaité aller plus loin en y intégrant des données opérationnelles utiles pour les interventions.
Cela inclut, par exemple, les pistes d’accès aux massifs forestiers, les points d’eau disponibles, ou encore certaines informations issues de nos reconnaissances de terrain.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ?
Le projet a d’abord été impulsé par une décision politique du Conseil départemental. Une fois cette orientation actée, nous avons lancé un travail préparatoire afin de définir les besoins et les caractéristiques techniques du dispositif.
La première étape a consisté à identifier les massifs forestiers prioritaires, déjà classés en fonction de leur vulnérabilité au risque incendie. L’objectif était de garantir au minimum la couverture de ces zones.
Parallèlement, nous avons réalisé un premier travail de cartographie pour identifier les points hauts susceptibles d’accueillir les caméras. Les prestataires retenus ont ensuite réalisé leurs propres études afin de confirmer ces choix et d’optimiser le maillage du territoire.
Le marché public a été lancé fin 2024, et les premières installations ont débuté au printemps 2025. Le déploiement a été planifié en deux phases pour des raisons budgétaires. Une première série de sept points hauts a été installée pour la saison estivale 2025. Les cinq autres sites doivent être installés au cours de l’année 2026, afin que le dispositif soit complet avant la période estivale.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le dimensionnement du projet repose principalement sur la portée des caméras et sur l’objectif de couverture du territoire. Les caméras de détection sont capables d’identifier des panaches de fumée jusqu’à 20 kilomètres de distance.
Sur cette base, nous avons réalisé un travail de modélisation avec notre service d’information géographique afin de déterminer combien de sites seraient nécessaires. Cette analyse nous a conduits à retenir douze points hauts, permettant de couvrir environ 95 % du territoire départemental et la totalité des massifs forestiers classés prioritaires. Notons que nous avons intégré une logique de redondance. Dans certaines zones sensibles, plusieurs caméras peuvent observer la même zone, ce qui permet de trianguler la position d’un départ de feu et d’améliorer la précision de la localisation.
Enfin, le dimensionnement devait également tenir compte de l’enveloppe budgétaire disponible, qui s’élève à 1,8 million d’euros.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet ?
Le projet a été financé par le Conseil départemental, qui a assuré la plus grande part de l’investissement, soit 1 million d’euros. Il s’agit d’un financement direct dans le cadre de la politique de prévention et de protection du territoire. L’État, au travers du Fonds vert, a financé les 800 000 euros restants.
Cet investissement correspond principalement au coût d’installation du dispositif, incluant les caméras, les infrastructures techniques et le déploiement du réseau de surveillance.
Comme pour tout système technique, il faudra ensuite prévoir des coûts de fonctionnement et de maintenance, qui seront pris en charge dans la durée par le SDIS 37.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Le projet repose d’abord sur une collaboration étroite entre le SDIS 37 et le Conseil départemental, qui a assuré le portage administratif et financier du marché public.
Sur le plan technique, la solution retenue repose donc sur un consortium d’entreprises composé de trois acteurs principaux :
- FireTracking, qui développe la solution d’intelligence artificielle dédiée à la détection des départs de feu ;
- Emerton Data, société spécialisée dans l’intelligence artificielle et maison mère de FireTracking ;
- Axione, chargé du déploiement des infrastructures et de l’installation des caméras sur les points hauts.
Les équipes informatiques du Conseil départemental ont également joué un rôle important dans la mise en place de l’architecture technique et du réseau fibre reliant les différents sites.
Enfin, le projet s’appuie sur les collectivités locales – communes et intercommunalités – qui gèrent certaines infrastructures utilisées comme points d’implantation des caméras, notamment les châteaux d’eau.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le premier conseil serait de bien définir les objectifs du projet dès le départ. Il est important de savoir ce que l’on cherche à améliorer : la détection précoce des incendies, la protection du territoire, ou encore l’anticipation des risques liés au dérèglement climatique.
Ensuite, il est essentiel de s’appuyer sur une volonté politique forte. Dans notre cas, l’impulsion est venue du président du Conseil départemental, ce qui a permis d’avancer rapidement sur la mise en œuvre du projet.
Un autre point important est de réaliser un travail de benchmarking afin de comprendre les solutions existantes et leurs limites. Cela permet de mieux définir le cahier des charges du marché public.
La question du maillage du territoire est également essentielle. Il faut identifier les points hauts disponibles et déterminer combien de sites seront nécessaires pour assurer une couverture efficace.
Il est également utile de mobiliser les compétences internes, notamment celles des services informatiques et des équipes opérationnelles. Les sapeurs-pompiers disposent d’une connaissance fine du terrain qui peut être très utile pour enrichir les outils et intégrer des données opérationnelles.
Enfin, il ne faut pas hésiter à travailler avec les prestataires pour faire évoluer les outils. Dans notre cas, la solution initiale a été enrichie avec des données métier comme les pistes d’accès ou les points d’eau. Ce type d’évolution peut être bénéfique à la fois pour la collectivité et pour l’entreprise qui développe la solution.