GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

L'hyperviseur territorial, clé de voûte de la stratégie de Caux Seine Agglo (76)

Niveau d'expertise : intermédiaire

Cet article a été rédigé par

Le projet d'hyperviseur territorial de Caux Seine Agglo s’appuie sur un système d'information géographique enrichi, qui va au-delà de la cartographie classique, pour offrir aux agents un traitement automatisé de la donnée, des alertes et des fonctionnalités avancées. Cette plateforme interconnecte les applications métier sans bouleverser les habitudes des utilisateurs, agrégeant environ 2 000 couches d'information pour plus de 250 utilisateurs actifs.

Initié en 2018, ce dispositif est la réponse à des dysfonctionnements concrets, comme l’ absence de communication entre opérateurs sur les incidents routiers; un aléa qui perturbe le ramassage scolaire et la collecte des ordures. L'ambition dépasse la simple coopération intercommunale pour bâtir un authentique outil dédié au "bloc communal".

Le contexte post-pandémie, les programmes territoriaux soutenus par l'État, l'appui de l'ANSSI en matière de sécurité informatique et les défis d'efficacité énergétique auxquels est confronté le territoire ont accéléré cette initiative, favorisant les cofinancements avec département et région.

L'hyperviseur territorial, c'est simplement la clé de voûte et la partie émergée de l'iceberg.

Cédric GRENET

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Le projet de territoire intelligent de Caux Seine Agglo repose sur le développement d'un hyperviseur territorial. Le choix stratégique retenu vise à créer un "SIG plus" (système d'information géographique) qui va au-delà de la simple cartographie pour intégrer du traitement de données, de l'alerte et des fonctionnalités avancées.

Concrètement, l'hyperviseur connecte directement les outils métier existants sans obliger les services à changer leurs pratiques. Les agents continuent donc à travailler avec leurs propres outils, tandis que l'hyperviseur vient consommer et agréger ces données automatiquement. Parmi les applications déjà connectées, on trouve notamment la GMAO (OPENGST) de l'agglomération qui permet la gestion et le suivi des interventions des services techniques, des outils de suivi des consommations énergétiques des bâtiments (Green Systèmes pour les bâtiments de l'agglo et un outil de datapooling pour les piscines), la plateforme Waze pour disposer des alertes et remonter les fermetures de routes, ainsi que l'ensemble des bases SIG ESRI.

Les objectifs principaux s'articulent autour de cinq axes stratégiques : la connexion (aménagement numérique du territoire), l'adaptation (dématérialisation et appropriation des outils), la sécurisation (cybersécurité et harmonisation des données), la durabilité (création d'observatoires pérennes) et l'innovation (nouveaux modes d'organisation).

Le projet, à terme, centralisera environ 2 000 couches de données différentes utilisées par plus de 250 utilisateurs actifs.

Ces données regroupent des référentiels (adresses, BDTOPO, cadastre, routes), des données réglementaires (PLUI, servitudes, périmètres police/gendarmerie, PPRT, arrêtés de voirie), des données de suivi (flux routiers, accidentologie avec le fichier BAAC, relevés des consommations énergétiques des communes et bâtiments intercommunaux) ainsi que des données métier (plan pluriannuel d'investissement, diagnostic voirie, chantiers, localisation des points d'apport volontaire, demandes d'interventions et leur suivi, localisation des services publics).

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Le projet s'est imposé progressivement à partir de 2018, dans un contexte où l'agglomération cherchait à dépasser la notion de "supracommunalité" pour constituer un bloc territorial plus large. L'objectif était de conforter la relation entre l'EPCI et les communes en travaillant sur des données communes et des outils convergents, créant ainsi un levier de cohésion territoriale.

La problématique de départ était concrète : l'agglomération faisait face à des difficultés de coordination entre les différents opérateurs intervenant sur le territoire. Par exemple, les incidents de voirie (nids de poule, routes fermées) n'étaient pas systématiquement communiqués, ce qui impactait les tournées de collecte des déchets et le ramassage scolaire. Cette désorganisation entraînait une dégradation du service public rendu aux usagers.

La période post-COVID et le lancement des projets de territoire en lien avec l'État ont également joué un rôle catalyseur. Ces dispositifs ont incité la collectivité à se mettre "en ordre de bataille" et ont ouvert des opportunités de cofinancement avec le département et la région. Le plan de relance et l'accompagnement de l'ANSSI sur la cybersécurité ont complété ce contexte favorable, permettant d'aborder simultanément les enjeux de sécurité informatique.

Enfin, l'émergence forte des problématiques de performance énergétique, dans un contexte de hausse importante des coûts, a validé le second cas d'usage prioritaire. L'agglomération, engagée dans un PCAET (Plan climat-air-énergie territorial ) et labellisée sur les questions environnementales, voyait dans l'hyperviseur un moyen d'améliorer l'efficience énergétique de ses bâtiments tout en accompagnant les usagers dans leurs propres démarches de rénovation.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

L'agglomération a d'abord étudié les grands projets français de territoires intelligents, en particulier ceux de Dijon Métropole et de la Communauté de Communes Pays Haut Val d'Alzette. Ces benchmarks ont permis de comprendre différentes approches : Dijon avec son contrat de performance et son déploiement par un opérateur privé, le Haut Val d'Alzette avec une approche plus artisanale portée par le Directeur général des services (DGS).

La participation au programme CAPACities 1 du CEREMA a été déterminante. Ce dispositif réunissait sept territoires, des grands groupes et des entreprises plus modestes pour un "tour de France" des territoires intelligents. Ces échanges ont permis d'aborder des sujets complexes comme la contractualisation en dehors du cadre strict des marchés publics, de comprendre les contraintes de chaque partie (collectivités et entreprises) et de constater que, quelle que soit la taille du territoire, les problématiques restent similaires.

Le Data Lab Normandie a également joué un rôle important, notamment à travers des expérimentations sur l'intelligence artificielle via un programme "Booster IA". La participation aux travaux de la CRIGE (Coordination Régionale de l'Information Géographique) et au programme Arcopole d'Esri France a enrichi la réflexion sur le traitement de données et permis des échanges entre pairs.

S’ajoute à cela, l'accompagnement juridique de Maître Schéhérazade Abboub, spécialiste reconnue des questions de data et de clauses contractuelles, a été crucial pour sécuriser l'ensemble de la démarche. Enfin, la FNCCR a apporté son expertise sur les aspects juridiques et les standards en termes de réseaux, notamment sur les réseaux bas débit comme le LoRaWAN.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Trois domaines de compétence essentiels ont été identifiés avant le lancement du projet. Le premier concerne l'expertise juridique sur la donnée. L'agglomération a sollicité une aide extérieure pour comprendre les enjeux juridiques et garantir la propriété des données. Ce travail a intégré des clauses data dans tous les contrats, jusqu'aux délégations de service public, sécurisant l'accès aux données produites par les prestataires.

Le deuxième domaine porte sur la stratégie data. Un comité data interne a été créé, réunissant le directeur numérique, son adjoint, la DPO et la responsable SIG. Pendant trois ans, ce comité a bénéficié de l'expertise d'un spécialiste de la donnée et de l'intelligence artificielle, permettant de structurer la politique data. Ce travail a qualifié et validé environ 2 000 couches de données, distingué les données techniques des données de pilotage, et identifié ce qui était diffusable selon le RGPD.

Le troisième domaine concerne l'accompagnement organisationnel. Au-delà de la dimension technologique, ce projet d'organisation touche tous les services. Il a fallu démontrer que les données métiers d'un service pouvaient être utiles ailleurs. Ce changement culturel nécessite un accompagnement interne fort, modifiant profondément les pratiques professionnelles : la cartographie implique désormais saisie terrain et analyse de données.

Pour l'hyperviseur, l'agglomération a contractualisé avec le groupement Citeos-Smart Origin, apportant l'expertise technique et l'expérience du travail avec les collectivités territoriales.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?

Deux études ont structuré la démarche. La première, menée avec le cabinet Tactis, portait sur le projet de territoire intelligent global. Elle a établi les liens entre les thématiques des territoires intelligents (éclairage, mobilité, etc.) et les spécificités de Caux Seine Agglo, posant les bases conceptuelles du projet.

La seconde étude s'est concentrée sur l'hyperviseur et ses cas d'usage potentiels. Elle a validé deux priorités : la gestion des incidents sur l'espace public (coordination des interventions et impact sur les services) et la performance énergétique des bâtiments. Une liste de cas d'usage secondaires a été établie, incluant la politique de l'eau comme troisième cas d'usage.

Entre 2018 et 2021, une phase préparatoire essentielle a porté sur la politique data. L'agglomération a choisi de travailler d'abord sur son patrimoine de données plutôt que d'acquérir immédiatement des outils. Cette phase a inclus la création du comité data interne, la conformité RGPD avec la nomination d'une Déléguée à la protection (DPO), et l'intégration de clauses contractuelles dans tous les marchés publics.

Les années 2022-2023 ont permis la validation de la stratégie : restructuration des instances, formation des équipes sur la data et la cybersécurité. Cette dimension a bénéficié du plan de relance et de l'accompagnement de l'ANSSI.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

L'agglomération a fait face à un dilemme : avec 78 000 habitants et 500 collaborateurs (dont un noyau d'ingénierie de 90-100 personnes), elle se situe à mi-chemin entre les petites structures comme le Val d'Alzette et les grandes métropoles comme Dijon.

Le choix technologique a été déterminant pour assurer ce bon dimensionnement. Plutôt qu'un hyperviseur "sur étagère" ou un contrat de performance avec un grand opérateur (qui n'aurait pas été attractif commercialement pour la taille du territoire), l'agglomération a décidé de s'appuyer sur son SIG existant, maîtrisé depuis 2002 et déjà utilisé par plus de 250 agents. Cette approche permet de garder la main sur le déploiement tout en capitalisant sur une expertise interne solide.

Le constat est que 95% des données, y compris financières, peuvent être géolocalisées a validé ce choix : mettre le SIG au cœur du dispositif était logique puisque la localisation reste centrale dans la plupart des politiques publiques. Cette stratégie garantit également une appropriation progressive par les services, sans rupture technologique brutale.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides obtenues ?

Le dimensionnement financier s'est structuré autour d'un projet de 538 000 euros HT, financé à près de 80 % par des partenaires publics : 51% par la Région Normandie (dont une partie en crédits FEDER), 25% par le Département, le reste à charge de l'agglomération étant ainsi limité. Cette ingénierie financière, construite dans le cadre d'un PRTE (Projet de Territoire) contractualisé avec le département et la région, a rendu le projet soutenable pour une collectivité de taille intermédiaire.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

  • La Région Normandie
  • La CRIGE (Coordination Régionale de l'Information Géographique) pour les aspects techniques.
  • Le Département de Seine-Maritime
  • Le groupement Citeos-Smart Origin pour développer l'hyperviseur.
  • Esri France, éditeur du SIG

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Il est essentiel de bien travailler la problématique de la donnée en amont, en s'assurant que les services sont prêts à s'engager dans cette démarche. Si ce travail n'est pas fait en amont et qu'on part sur la question de l'outil d'abord, on complexifie fortement les résultats attendus. Il est tentant d'acquérir directement des outils technologiques, mais sans une politique data structurée, les résultats seront décevants.

Autre point important : la dimension organisationnelle. En effet, ce n'est pas simplement un projet technologique, mais un véritable projet d'organisation qui touche l'ensemble de la collectivité.

Par ailleurs, il faut intégrer dès le départ que le projet implique non seulement des coûts d'investissement mais surtout des coûts de fonctionnement récurrents et importants. Le passage aux services cloud et aux data centers mutualisés génère des dépenses de fonctionnement qui ne sont pas éligibles au FCTVA, ce qui grève énormément les coûts dans un contexte budgétaire tendu.

Enfin, il est important de comprendre la complexité cachée du projet : pour que l'interface soit simple et utilisable par tous (élus, techniciens), il faut construire une architecture technique et organisationnelle extrêmement complexe.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2002

    Déploiement initial du système d'information géographique (SIG) à l'échelle de l'agglomération

  2. 2018

    Validation de la feuille de route numérique territoriale autour de cinq axes stratégiques

  3. 2022-2023

    Travaux préparatoires et validation de la stratégie de mise en œuvre

  4. 2024

    Démarrage du projet d'hyperviseur et construction du socle technique avec financement région/département

Chiffres clés

  • 538 000

    euros, budget total HT du projet, financé à près de 80% par des partenaires publics

  • 2 000

    Nombre de couches de données différentes agrégées dans le système d'information territorial

  • 870

    km linéaire de voirie géré, auxquels s'ajoutent 49 km de rivières et plus de 200 bassins de rétention

À retenir

  • Les services comprennent que les données ne leur "appartiennent" pas individuellement mais constituent une ressource collective qui améliore l'efficacité de tous.

  • L'hyperviseur offre une interface simple qui permet aux élus comme aux techniciens d'accéder rapidement à des tableaux de bord synthétiques, des alertes et des analyses cartographiques.

  • Le principal frein réside dans le décalage entre la simplicité apparente de l'outil final et la complexité technique et organisationnelle nécessaire pour y parvenir.

Ressources

  • Un hyperviseur et une plateforme territoriale de données à Caux Seine Agglo

    esrifrance

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  • Lillebonne. L'agglo mise sur le numérique et investit dans un hyperviseur

    Le Courrier Cauchois

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  • Région Normandie

  • FEDER

  • Département de la Seine-Maritime

  • CRIGE

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