GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Le Département de l’Aveyron (12) construit un jumeau numérique pour optimiser la gestion de ses ressources territoriales

Niveau d'expertise : intermédiaire

Aveyron Innovation, groupement d’intérêt public créé par le Département de l’Aveyron, le Syndicat d’Energie de l’Aveyron (SIEDA) et le Syndicat mixte pour la Modernisation numérique et l'Ingénierie informatique des Collectivités et établissements publics Adhérents (SMICA), construit un jumeau numérique à l’échelle du Département. Sa première brique prend la forme d’une représentation 3D du territoire réalisée à partir des prises de vue aériennes du Plan de corps de rue simplifié. Cette maquette a vocation à accueillir progressivement des données liées à l’eau, à l’énergie, aux mobilités ou aux risques naturels. Parmi les premiers cas d’usage étudiés figure la gestion de la ressource en eau. Le jumeau numérique doit notamment permettre de croiser différentes données liées au cycle de l’eau afin d’éclairer les décisions publiques.

Le jumeau numérique ne doit pas devenir un simple Google Earth de l’Aveyron. La représentation 3D n’est que la première brique.

Olivier Maratuech

L'interview

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Aveyron Innovation construit un jumeau numérique à l’échelle du Département. Le projet repose sur trois briques complémentaires : une plateforme destinée à accueillir les données territoriales, un outil de visualisation immersive en quatre dimensions (les trois dimensions géométriques et la dimension temporelle) et, à terme, les outils, certains s’appuyant sur l’IA, de simulation et de prédiction.

La représentation 3D constitue la première étape. Elle permet de visualiser le relief, les bâtiments et les infrastructures du territoire. Mais cette maquette ne suffit pas, à elle seule, à former un véritable jumeau numérique. L’objectif est de l’enrichir progressivement avec différentes catégories de données : niveaux d’eau, consommations énergétiques, flux de mobilité, données économiques, informations météorologiques ou indicateurs environnementaux. Le croisement de ces informations doit permettre de développer des outils d’aide à la décision. L’objectif est de donner aux élus et aux services une vision plus complète du territoire et de faciliter l’analyse de différentes situations ou scénarios d’évolution.

Dans le contexte actuel de changement climatique, les usages liés à la gestion de la ressource en eau illustrent cette approche. Ils ne sont pas encore opérationnels, mais Aveyron Innovation ambitionne à terme de pouvoir croiser l’état de la ressource, les besoins de consommation et les prévisions météorologiques. L’objectif serait donc d’identifier en amont de possibles tensions quantitatives ou qualitatives et de faciliter une gestion plus prospective du cycle de l’eau, de limiter les tensions sur la ressource et les possibles conflits d’usages. Aveyron Innovation est ainsi associée au groupe de travail consacré à la réplicabilité du projet PrevizO, solution d’intelligence artificielle qui vise à anticiper les situations de stress hydrique à partir de différentes sources de données, porté par la Région Centre-Val de Loire.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Le projet trouve son origine dans le projet de mandature issu des élections départementales de 2021. Le numérique y a été identifié comme un axe de développement pour le territoire. Cette orientation répondait à plusieurs enjeux. Les élus souhaitaient disposer d’un outil capable de renforcer l’attractivité du territoire, d’accompagner les transitions et l’adaptation au changement climatique mais aussi d’optimiser l’action publique. Ils ont identifié la donnée comme un actif et le numérique comme un levier pour mieux connaître le territoire et éclairer les décisions publiques. Cette volonté s’est concrétisée par la création d’Aveyron Innovation, constituée le 19 décembre 2023 sous la forme d’un groupement d’intérêt public. La structure réunit le Département de l’Aveyron, le SIEDA et le SMICA. Ces acteurs mettent ainsi en commun une partie de leurs ressources et compétences pour accompagner les transformations numériques du territoire.

Le lancement du jumeau numérique a également reposé sur une donnée déjà disponible : les photos aériennes du Plan de corps de rue simplifié. Entre l’été 2022 et l’été 2023, des prises de vue aériennes ont permis de produire une image du territoire avec une résolution de cinq centimètres. Aveyron Innovation a choisi d’aller plus loin que l’usage initial de ces photographies. Les clichés orientés pouvaient être exploités pour construire une représentation 3D de l’ensemble du Département. Cette matière première a constitué le point de départ de la première brique du jumeau numérique.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Aveyron Innovation s’est inspirée de démarches de territoires intelligents engagées par de grandes collectivités. Le projet mené par Angers Loire Métropole constitue une référence. L’objectif est de transposer certains principes développés à l’échelle métropolitaine à celle d’un département rural, composé de nombreuses petites communes. Cette différence d’échelle modifie l’organisation du projet. Le jumeau numérique doit couvrir un territoire étendu, répondre à plusieurs politiques publiques et proposer un modèle mutualisé accessible à toutes les collectivités aveyronnaises.

Le projet puise aussi son inspiration dans les jumeaux numériques utilisés dans l’industrie. Dans l’aéronautique ou l’industrie automobile, ces outils permettent de représenter par exemple un moteur ou un équipement, d’intégrer des données sur son fonctionnement et d’anticiper certaines défaillances. Aveyron Innovation transpose cette logique au territoire. La maquette 3D représente son état visible à un instant donné. L’ajout de données doit ensuite permettre de mieux comprendre son fonctionnement et de simuler différents scénarios.

Ces références ont surtout permis de distinguer deux niveaux de projet. Le premier concerne la représentation visuelle du territoire. Le second porte sur l’organisation de la donnée, sa mise à jour et son exploitation par les acteurs publics. Cette distinction a guidé la construction du jumeau numérique aveyronnais.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Le jumeau numérique est avant tout un projet centré sur la donnée. Il faut être capable d’identifier les informations utiles, de connaître leur origine, de vérifier leur qualité et d’organiser leur mise à jour. La gouvernance de la donnée constitue donc un chantier majeur et à part entière, essentiel à l’utilisation de solutions d’intelligence artificielle appliquées à des données représentatives du territoire.

La deuxième expertise concerne les systèmes d’information géographique. Ils permettent de localiser les données, de les croiser avec la représentation du territoire et de construire les visualisations nécessaires aux différents usages.

Le troisième domaine est celui de l’Internet des objets. À partir de capteurs installés sur le territoire, Aveyron Innovation souhaite alimenter progressivement le jumeau numérique avec des informations en temps réel : niveau de l’eau, consommation énergétique des bâtiments ou détection de départs d’incendie, par exemple.

Le groupement d’intérêt public compte sept collaborateurs et n’a pas vocation à réunir toutes les compétences en interne. Son rôle est plutôt celui d’une courroie de transmission. L’équipe regroupe ainsi des profils spécialisés dans la donnée et l’intelligence artificielle, le territoire connecté, la géomatique et les process. Elle mobilise ensuite les ressources des membres du groupement ou de partenaires extérieurs selon les besoins. Cette organisation repose sur la transversalité et la coordination ; elle permet une réelle et indispensable agilité. Le projet ne peut pas être porté uniquement par des techniciens : les données doivent répondre à des besoins métiers mais également s’inscrire dans une orientation politique définie par les membres du groupement.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?

La première étape a consisté à exploiter les prises de vue aériennes réalisées dans le cadre du Plan de corps de rue simplifié. Ces données ont permis de commander, en janvier 2024, la construction du socle numérique 3D. En parallèle, Aveyron Innovation a préparé la deuxième grande composante du projet : le futur réseau d’objets connectés. Une mission d’assistance à maîtrise d’ouvrage a été menée pendant les six premiers mois de l’année 2025. Cette étude a porté sur trois dimensions. Le volet technique devait définir l’architecture du réseau, les technologies nécessaires et les conditions de déploiement des capteurs. Le volet économique devait préciser les investissements, les charges d’exploitation et les conditions d’équilibre du futur service. Le volet juridique devait sécuriser le cadre d’intervention d’Aveyron Innovation et les relations avec les collectivités et structures utilisatrices. Cette phase préparatoire a permis de cadrer un projet appelé à évoluer sur plusieurs années.

La maquette numérique 3D a été livrée en avril 2026. La prochaine étape doit conduire, d’ici fin 2028, à la mise en place des infrastructures nécessaires au réseau d’objets connectés. Les cas d’usage seront développés et les capteurs déployés progressivement, à partir de l’été 2026.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Aveyron Innovation a d’abord construit le socle visuel, à partir de données déjà disponibles. Cette première étape permet de disposer d’une représentation commune de l’ensemble du Département. La deuxième phase concerne la structuration du réseau d’objets connectés. Elle comprend la définition du modèle technique et économique, le déploiement des antennes, puis l’installation progressive des capteurs. En parallèle est développée, brique par brique en suivant l’avancement du projet, la plateforme territoriale de données, cœur névralgique du projet.

Le développement des différents cas d’usage viendra ensuite s’appuyer sur cette infrastructure. Cette construction par étapes permet d’éviter de développer immédiatement des services coûteux sans disposer des données et des moyens nécessaires à leur fonctionnement. Ce dimensionnement est travaillé au sein de l’équipe d’Aveyron Innovation, puis validé par les membres du groupement. Le calendrier, les investissements et les services à développer doivent correspondre aux priorités du territoire.

Le projet vise également un modèle mutualisé. L’ensemble des communes et structures publiques du territoire pourront, à terme, bénéficier de services fondés sur le jumeau numérique. Une commune pourra par exemple suivre les consommations énergétiques de ses bâtiments ou piloter certains équipements depuis l’hyperviseur territorial. Ces services seront proposés en contrepartie d’une contribution financière. À terme, les recettes doivent contribuer à équilibrer les charges d’exploitation et à répartir les coûts entre les différents utilisateurs.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

La construction de la maquette numérique 3D représente un investissement total d’environ 430 000 euros. Le projet a bénéficié d’un financement européen au titre du Fonds européen de développement régional, à hauteur de 247 000 euros. Le solde a été financé sur les fonds propres du groupement d’intérêt public. Ces montants concernent uniquement la première étape du projet. Les infrastructures liées aux objets connectés, l’hyperviseur territorial et les futurs cas d’usage feront l’objet de financements et de montages complémentaires.

Afin de pouvoir financer le développement de futurs cas d’usages, la maîtrise des coûts récurrents d’exploitation (fonctionnement) et la capacité à investir constituent des enjeux majeurs. Le projet repose ainsi sur la mutualisation des infrastructures et des services. Aveyron Innovation recherche des solutions maîtrisables dans la durée et privilégie notamment des outils ouverts et des modèles économiques fondés sur l’investissement initial plutôt que sur des licences récurrentes.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Le projet est porté par les trois membres fondateurs d’Aveyron Innovation : le Département de l’Aveyron, le SIEDA et le SMICA. Ils participent à la gouvernance, au financement et à la définition des orientations.

Plusieurs prestataires externes sont intervenus dans l’élaboration du projet : le groupement Smart World Partners / Bersay / Risom a accompagné la préparation du déploiement du réseau d’objets connectés à travers la mission d’assistance à maîtrise d’ouvrage menée en 2025 ; la société IGO a réalisé la représentation (mesh 3D) numérique du territoire ; Eridanis est chargé de développer la plateforme de données et l’hyperviseur territorial.

Comme indiqué précédemment, la Région Occitanie a apporté un soutien financier à la construction de la maquette 3D, à travers la mobilisation des fonds européens FEDER.

Les communes et intercommunalités sont progressivement associées au projet. Aveyron Innovation présente la démarche aux élus du bloc communal, à la fois lors de rencontres départementales et à l’échelle des dix-neuf communautés de communes.

À terme, d’autres structures publiques pourront rejoindre la démarche : syndicats d’eau potable, syndicats de bassin versant, service d’incendie et de secours… Ces structures pourront ainsi à la fois contribuer à la construction du jumeau numérique à travers la production de données et bénéficier des services issus de celui-ci.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Un jumeau numérique territorial se construit sur un temps long. Il évolue avec l’intégration des données, le déploiement des capteurs et le développement des cas d’usage. La collectivité doit donc accepter une progression par étapes, en distinguant ce qui relève du socle technique et ce qui relève des services à développer ensuite.

La collectivité doit d’abord rédiger une feuille de route aussi précise que possible. Cette étape permet de définir les objectifs du projet, les premières briques à mettre en place et les usages prioritaires. Sans ce cadre, le risque est de produire une démonstration technologique sans utilité opérationnelle. Le jumeau numérique ne doit surtout pas être considéré comme un simple projet informatique. Il suppose de décloisonner les services et de faire travailler ensemble des métiers qui gèrent historiquement leurs données et leurs solutions métiers informatiques de façon séparée. La réussite du projet suppose donc à la fois une volonté politique clairement affichée et du temps, car elle suppose de changer les habitudes, de partager les données, les méthodes et les responsabilités.

Le portage politique doit donc être identifié dès le départ avec un élu référent nommé pour faciliter les arbitrages, porter la continuité du projet et réaffirmer que le jumeau numérique n’est pas simplement une réponse à un besoin métier mais répond d’abord à des objectifs de politique publique.

Enfin, la représentation 3D ne doit pas être confondue avec la finalité du projet. Elle permet de rendre le sujet plus concret, mais la valeur du jumeau numérique repose sur la gouvernance de la donnée, les services développés et les décisions qu’il permettra d’éclairer.

Le projet en détails

Dates clés

  1. Été 2022 – été 2023

    réalisation des prises de vue aériennes du territoire dans le cadre du Plan de corps de rue simplifié.

  2. 19 décembre 2023

    création d’Aveyron Innovation sous la forme d’un groupement d’intérêt public.

  3. Janvier 2024 – avril 2026

    commande puis livraison du socle numérique 3D.

  4. 2026

    Déploiement du réseau d’objets connectés et développement des premiers cas d’usages sur un territoire pilote.

Chiffres clés

  • 430 000

    € de coût total de la construction de la maquette numérique 3D.

  • 247 000

    € de financement européen mobilisé au titre du FEDER.

  • 5

    cm pour la résolution des prises de vue aériennes utilisées pour représenter le territoire.

À retenir

  • La maquette numérique 3D permet aux élus et aux partenaires de visualiser le territoire. Elle facilite la compréhension du projet et sert de support pour expliquer les enjeux liés à la donnée, aux objets connectés et aux futurs cas d’usage.

  • Le jumeau numérique doit permettre de réunir, sur une même plateforme, des informations aujourd’hui dispersées entre plusieurs acteurs. Cette approche peut favoriser la coopération et améliorer le pilotage de politiques publiques liées à l’eau, l’énergie, la mobilité ou les risques.

  • Le développement de cas d'usages, à fortiori innovants, représente des coûts importants. Les compétences nécessaires sont multiples et les prestataires parfois difficiles à identifier. La mutualisation et le choix de modèles ouverts doivent permettre de maîtriser les coûts dans la durée.

Les partenaires du projet

  • FEDER

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