GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

L’Ain (01) mobilise son territoire pour l’inclusion numérique

Niveau d'expertise : intermédiaire

Cet article a été rédigé par

Dans le département de l’Ain, l’inclusion numérique prend forme à travers une gouvernance partagée inédite. Préfecture et Département ont copiloté une feuille de route France Numérique Ensemble signée en mars 2025, fruit d’une année de diagnostic collaboratif. Avec 230 lieux d’accueil répartis sur un territoire contrasté entre zones rurales et pôles urbains, l’enjeu est de coordonner un écosystème foisonnant mais fragmenté, tout en pérennisant les postes de conseillers numériques. Entre appel à projets inédit et journée de rencontres « NEC 2025 », l’Ain expérimente une approche territoriale ambitieuse de cette politique publique nationale.

 On constate qu’il s’agit d’une politique publique qui a du sens, qui est au cœur de la vie des gens.

Anne-Charlotte Brou-Bolle

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Kévin Caillot : La feuille de route France Numérique Ensemble de l’Ain s’articule autour de trois axes stratégiques déclinés en 17 engagements concrets. Le premier axe vise à consolider l’écosystème de la médiation numérique existant : pérenniser les postes de conseillers numériques, rendre leurs activités plus visibles et accessibles, accompagner les structures du secteur social et de l’insertion, renforcer l’itinérance pour toucher les territoires les plus isolés, et sensibiliser élus et décideurs à l’importance de cette politique publique. Le deuxième axe concerne le déploiement d’une offre de médiation numérique adaptée à tous, en donnant à chacun la possibilité de se former en ligne de manière autonome, et en accompagnant acteurs publics et privés dans leur équipement en matériel informatique.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Le troisième axe se concentre sur le soutien aux acteurs du secteur : structuration d’une filière professionnelle, développement de la formation continue des conseillers numériques, labellisation des lieux d’accueil, et amélioration de la reconnaissance du statut d’aidant professionnel.

Enfin, nous sommes vigilants sur les projets développés au niveau national par l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT) sur cette politique publique concernant la collecte et le partage de données structurées pour mieux piloter cette politique : déploiement d’une plateforme d’information, formation des acteurs territoriaux au pilotage par la donnée, et lancement d’un Observatoire des compétences numériques. L’objectif central reste double : maintenir et renforcer le maillage territorial des 230 lieux accueillant des conseillers numériques ou proposant de la médiation numérique, tout en renforçant la visibilité et la collaboration de l’ensemble des acteurs de l’écosystème.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Anne-Charlotte Brou-Bolle : L’impulsion vient du niveau national. En mai 2023, suite à la restitution du volet numérique du Conseil National de la Refondation, l’État a lancé la démarche France Numérique Ensemble pour territorialiser cette politique publique. Une circulaire publiée le 28 juillet 2023 intimait à chaque préfecture de département de trouver un partenaire local pour élaborer, en un an, une feuille de route stratégique adaptée aux spécificités territoriales.

Kévin Caillot : Au sein du Département, je travaille sur le volet solidarité, et plus particulièrement sur l’accès aux droits. Avant de prendre ce poste, j’ai travaillé sur le programme Territoire Zéro Non Recours, porté par le CCAS de Bourg-en-Bresse, qui vise comme son nom l’indique à réduire le non-recours aux droits sociaux. Les données étaient préoccupantes : plus d’un Aindinois sur deux ne faisait pas valoir ses droits, soit par méconnaissance, soit par difficulté à utiliser les outils numériques. Un constat qui a rendu évident l’enjeu de l’inclusion numérique sur notre territoire. Le département de l’Ain est un grand département, géographiquement parlant, avec des territoires qui sont très différents. Nous avons des zones très rurales, et des zones plus urbanisées. On observe quand même de grandes différences entre les usages et les dispositifs selon les zones.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Le diagnostic partagé mené dès l’automne 2023 a confirmé quatre irritants majeurs : un manque de coordination et de communication entre les acteurs, une visibilité insuffisante des actions et des lieux d’accueil existants, un besoin d’outillage et de formation continue pour les professionnels, et une incertitude sur les financements et la pérennité des postes. Face à ces enjeux, le copilotage Préfecture-Département s’est imposé comme une évidence pour porter une réponse structurée et pérenne.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Anne-Charlotte Brou-Bolle : La principale source d’inspiration a été le terrain lui-même. Dès l’automne 2023, et pendant un an, nous avons organisé une grande concertation sous forme de rencontres et d’ateliers collaboratifs réunissant l’ensemble des acteurs de l’inclusion numérique : conseillers numériques des communes, EPCI responsables de centres sociaux, bibliothécaires, associations, représentants du réseau des 24 France Services du département ou encore les structures habilitées Aidants Connect. Ces ateliers ont permis de cartographier l’existant et d’identifier les besoins réels exprimés par les professionnels de première ligne. Parallèlement, nous nous sommes appuyés sur les 16 engagements nationaux de France Numérique Ensemble, structurés en quatre axes, qui ont servi de cadre méthodologique.

Kévin Caillot : Nous avons également consulté les feuilles de route d’autres départements, tout en constatant que les approches variaient considérablement d’un territoire à l’autre. Certains départements ont opté pour une gouvernance très élargie avec jusqu’à cinquante membres, tandis que nous, nous avons fait le choix de stabiliser un noyau dur de partenaires, avant d’élargir progressivement le cercle. La principale source d’inspiration a été l’évolution rapide du marché et l’arrivée des modèles d’IA générative comme ChatGPT, démontrant qu’un tournant technologique majeur était en cours. Par ailleurs, la région s’est nourrie d’événements professionnels tels que VivaTech, d’échanges avec les acteurs de l’écosystème IA/data, ainsi que des initiatives émergentes d’autres collectivités territoriales engagées dans les premières réflexions sur l’IA générative.

Mais l’autre moteur d’inspiration a été l’analyse interne : la région a mené un travail de fond pour identifier ses irritants administratifs, ses besoins non couverts, et les processus susceptibles d’être améliorés par l’IA. La démarche a ainsi combiné écoute du marché et introspection organisationnelle, permettant d’aligner les innovations technologiques possibles et les besoins réels.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Trois types de compétences se sont révélés essentiels. D’abord, une aptitude en animation territoriale et en gestion de projet participatif. Après réception de la circulaire, il a fallu convaincre qu’il s’agissait d’un sujet prioritaire, organiser le premier atelier sans connaissance fine du terrain, et bâtir une relation de confiance avec des gens qui ne se connaissaient pas forcément.

Kévin Caillot : Il convient d’avoir une connaissance de l’écosystème de l’inclusion numérique et de ses acteurs. Il est crucial de comprendre les différents dispositifs existants - conseillers numériques France Services, Pass Numérique, Aidants Connect -, les enjeux de formation et de reconnaissance professionnelle, et les problématiques de financement. Sur ce point, le comité technique mis en place a joué un rôle déterminant.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Enfin, il faut avoir une maîtrise des enjeux de communication et de mise en réseau. L’un des principaux défis identifiés dans le diagnostic était le manque de visibilité des actions existantes. Les professionnels ont besoin d’une cartographie actualisée des lieux et des dispositifs, d’une communication coordonnée sur les initiatives portées par les différents acteurs, et d’espaces d’échanges réguliers pour partager les bonnes pratiques.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?

Kévin Caillot : Le projet s’est déroulé en quatre grandes phases. Phase 1, automne 2023 : dès la réception de la circulaire en juillet 2023 et la validation du copilotage à l’automne, on a lancé un diagnostic approfondi. Ce diagnostic a mobilisé plusieurs sources : retour d’expérience des conseillers numériques en poste, données quantitatives du programme Territoire Zéro Non-Recours, ateliers participatifs avec l’ensemble des parties prenantes, et analyse de la répartition géographique des 230 lieux d’accueil.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Phase 2, hiver 2023-2024 : à partir des enseignements du diagnostic, le comité technique a souhaité aller plus loin dans l’analyse des forces et des besoins des différents territoires. Il a lancé une phase de concertation auprès de l’ensemble des partenaires concernés de près ou de loin par le sujet de la médiation numérique. Nous avons été accompagnés dans ce travail par le hub hinaura. Puis, au printemps 2025, la phase 3 : après un temps de rédaction, la feuille de route a été officiellement signée le 17 mars 2025 par la Préfète de l’Ain et par le Président du Conseil Départemental, mais également par la ministre déléguée à l’intelligence artificielle et au numérique de l’époque, Clara Chappaz.

Ce n’est qu’après cette signature que l’on a pu mobiliser les crédits associés et lancer les premières actions opérationnelles. La phase 4 suit son cours depuis avril 2025 : dès la signature, nous avons lancé l’appel à projets départemental pour soutenir financièrement des initiatives locales d’inclusion numérique, et l’organisation de la journée “Numérique En Commun[s] AURA”, prévue le 10 décembre 2025 à Bourg-en-Bresse.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Kévin Caillot : Le bon dimensionnement repose sur trois choix stratégiques. Premier choix : un comité technique resserré. Contrairement à certains départements qui ont opté pour une gouvernance très élargie, nous avons fait le choix de stabiliser le noyau pour, ensuite, aller chercher d’autres partenaires. Ce noyau dur comprend la Préfecture, le Département, l’ADEA Formations, le SIEA et la Coordination des France Services.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Deuxième choix : une méthode itérative et pragmatique. Plutôt que de vouloir tout résoudre d’un coup, nous avons identifié des actions prioritaires réalisables à court terme : l’appel à projets pour soutenir l’existant, la journée NEC pour créer du lien entre acteurs, et le déploiement d’outils de communication, notamment via Radio B, radio locale partenaire.

Kévin Caillot : Troisième choix : un pilotage appuyé par des indicateurs de suivi clairs. La feuille de route définit pour chaque action le taux de postes de conseillers numériques activés sur le département, l’évolution du nombre de médiateurs et conseillers numériques dans le temps, la proportion des structures de médiation numérique répertoriées par EPCI, le nombre de structures accompagnées dans le déploiement d’une offre de médiation numérique, et le nombre d’actions de sensibilisation menées auprès des élus et décideurs.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Kévin Caillot : Le financement repose sur les crédits alloués par l’ANCT dans le cadre du déploiement France Numérique Ensemble dans chaque département. Chaque feuille de route, chaque territoire s’est vu attribuer une enveloppe en fonction de l’évaluation des besoins faits par l’ANCT. Cette enveloppe finance l’élaboration de la feuille de route puis des actions.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Dans l’Ain, nous avons fait le choix d’allouer une partie de cette enveloppe au financement de l’appel à projets cité précédemment, et pas seulement à l’ingénierie nécessaire pour la réalisation de la feuille de route. L’enjeu sera d’identifier pour les années à venir d’autres sources de financement mobilisables.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Anne-Charlotte Brou-Bolle : La réussite du projet repose sur la mobilisation d’un écosystème riche et diversifié. Côté partenaires institutionnels, nous avons l’appui de l’ANCT pour l’accompagnement méthodologique et du SIEA en charge de la coordination du dispositif des conseillers numériques en lien avec les structures employeuses (EPCI, communes, associations). Les collectivités territoriales sont également des maillons essentiels pour la réussite des actions de médiation numérique.

Kévin Caillot : Pour les acteurs de la médiation et de la formation, l’ADEA Formations, qui est un organisme majeur dans l’Ain, est un membre clé du comité technique. En plus d’une expertise en formation, l’ADEA est aussi la structure référente du hub régional Hinaura dont la mission est de soutenir l’animation des professionnels de la médiation numérique. C’est à ce titre, par exemple, qu’a été créée la plateforme en ligne MEDNUM01 qui centralise les actualités et les ressources sur l’inclusion numérique dans l’Ain.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Sur la communication, on a profité du réseau avec notamment Radio B, qui est une radio locale, sur laquelle on a fait un certain nombre d’émissions pour promouvoir la sortie de la feuille de route, l’appel à projets, la journée de NEC, la formation. L’adhésion des citoyens reste un enjeu central. La communication vise à rendre visible l’offre d’accompagnement et à déstigmatiser le recours à la médiation numérique. Le numérique peut être subi, car il est nécessaire pour de nombreuses démarches administratives. Pourtant, c’est avant tout un outil permettant de créer du lien, de gagner en autonomie ou encore de s’épanouir.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Le premier conseil, c’est de bien s’entourer. Notre force, c’est le comité technique : il nous permet de mutualiser nos compétences complémentaires. Même si nous n’avons pas toujours les mêmes disponibilités, nous arrivons toujours à trouver la ressource selon le sujet traité. Il faut aussi instaurer un rythme régulier de réunions - nous nous voyons au moins une fois par mois. C’est essentiel pour maintenir la dynamique du projet.

Kévin Caillot : Ensuite, prenez le temps du diagnostic terrain. La circulaire nationale nous demandait de rédiger la feuille de route en six mois, mais tous les départements ont pris douze à dix-huit mois. C’est bien de produire un document, mais s’il ne repose sur rien de tangible, ce n’est pas pertinent.

Anne-Charlotte Brou-Bolle : Enfin, acceptez de démarrer avec les moyens disponibles plutôt que d’attendre des conditions idéales. Les acteurs sont tellement motivés qu’ils font "plus avec moins".

Le projet en détails

Dates clés

  1. Juillet 2023

    Publication de la circulaire France Numérique Ensemble par l’État

  2. Automne 2023

    Validation du copilotage Préfecture-Département et début du diagnostic territorial

  3. 17 mars 2025

    Signature officielle de la feuille de route France Numérique Ensemble de l’Ain et déploiement

  4. 10 décembre 2025

    Journée “Numérique En Commun’ AURA” à Bourg-en-Bresse

Chiffres clés

  • 230

    lieux d’accueil des conseillers numériques

  • 10 000

    euros d’enveloppe pour l’appel à projets

  • + de 200

    inscrits attendus pour la journée Numérique En Commun[s] du 10 décembre 2025

À retenir

  • Une gouvernance partagée efficace : Le copilotage Préfecture-Département permet de combiner légitimité institutionnelle, connaissance du terrain, et capacité à mobiliser des financements diversifiés.

  • Un écosystème d’acteurs motivés et impliqués : Malgré les contraintes budgétaires, les professionnels de la médiation numérique font preuve d’un engagement remarquable.

  • Le principal frein reste la pérennisation des postes de conseillers numériques et des actions de médiation. Les budgets ont tendance à baisser, alors que les besoins augmentent.

Ressources

  • France numérique ensemble dans l'Ain

    Préfet de l'Ain

    Je découvre
  • France numérique ensemble dans l'Ain

    MedNum01

    Je découvre
  • ANCT

  • SIEA

  • ADEA Formations

Vous êtes passés à l'action sur les données territoriales ?

Je partage mon expérience