GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

La Réunion (974) : construire une stratégie numérique partagée grâce au contrat de filière

Niveau d'expertise : intermédiaire

Le contrat de filière numérique est un outil de coordination entre acteurs publics et privés en vue de structurer et développer le secteur numérique d’un territoire. Pour la Région Réunion, il a été mis en place dans la continuité des politiques économiques et son adoption a été accélérée par la crise sanitaire. Fondé sur une démarche « bottom-up », il repose sur la co-construction avec les acteurs du territoire (entreprises, associations, institutions) et permet de partager une vision commune, de faciliter les coopérations et de répondre collectivement aux appels à projets. Sa mise en œuvre réside dans une stratégie claire et une animation continue.

La démarche filière est caractérisée par l’ouverture : les acteurs du numérique ne signent pas seulement le contrat, ils participent à des groupes de travail et avancent

Hanifah Locate

L'interview

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ? (Irritants, problématique, besoin, nouvelle obligation légale…) ?

Le sujet du contrat de filière numérique s’est imposé à l’agenda de la collectivité dans le prolongement des orientations de l’ancienne mandature et de l’élaboration du Schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation (SRDEII). La Région a fait le choix d’une démarche filière « bottom up », en vue de s’adapter au tissu économique local, historiquement caractérisé par une forte présence de TPE dans le numérique à La Réunion.

En 2020, un premier contrat de filière est signé. Cette première approche repose sur un état des lieux et une cartographie des acteurs (entreprises, associations, formation, financeur). Par ailleurs, le numérique se situe au croisement de plusieurs priorités politiques, notamment le développement économique et l’inclusion numérique, fortement portée par la présidence de Région (avec la lutte contre l’illectronisme, de la formation).

La crise sanitaire a joué un rôle d’accélérateur : elle a mis en évidence les besoins urgents d’outillage numérique des entreprises et a donc renforcé l’idée d’un cadre structuré de coopération entre acteurs.

Le contrat de filière est donc vu comme un instrument de mise en cohérence, de concertation et de projection stratégique partagée, en vue de structurer la coopération entre acteurs du secteur. Il permet à la collectivité de rester proches des acteurs économiques et à ces derniers de constituer des consortiums, de partager des informations plus facilement lors de réponses à des appels à projet.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ? (Actions d’autres collectivités, livres blancs, séminaires…) ?

Le projet de 2026 s’appuie sur les enseignements du premier contrat signé en 2020. L’expérience acquise a ensuite permis de capitaliser à la fois sur ce premier contrat numérique et sur d’autres contrats de filières régionaux, notamment dans l’agroalimentaire qui ont servi d’exemples, en particulier durant la crise Covid, comme espaces de dialogue et de résolution de problèmes.

Un enseignement majeur du premier contrat a été l’absence de vision stratégique initiale. Pour le nouveau contrat, une stratégie en amont a été définie, avec une projection à horizon 2030 afin d’éviter de juxtaposer les actions et de construire une vision prospective partagée, cohérente avec la stratégie économique régionale et les spécificités d’un territoire insulaire et ultrapériphérique.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ? Avez-vous obtenu l’adhésion des citoyens et/ou coconstruit avec eux ?

La mise en place du contrat de filière numérique suppose de maîtriser plusieurs compétences transversales : bonne compréhension des enjeux économiques du numérique (structuration d’une filière, chaînes de valeur, soutien aux TPE/PME), des enjeux d’inclusion (lutte contre l’illectronisme, formation) et des infrastructures (très haut débit, câbles sous-marins, cybersécurité).

Sur le plan méthodologique, le projet requiert des compétences en animation de démarches partenariales et en coordination d’acteurs variés (associations, réseaux professionnels, services de l’État, rectorat, directions internes).

Concernant l’adhésion des signataires du contrat, la démarche repose sur une co-construction avec les acteurs de la filière (Digital Réunion, French Tech, acteurs publics, acteurs économiques, chambres consulaires, Solidarnum), via des comités de filière, groupes de travail et des fiches actions portées par des volontaires. En revanche, il ne s’agit pas d’une démarche de participation citoyenne directe, mais plutôt d’une concertation structurée avec les professionnels et institutions, représentants des besoins du territoire.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

La mobilisation d’acteurs comme Digital Réunion, French Tech, réseaux consulaires, Solidarnum et d’outils publics comme les EPCI, la Régie Réunion THD devenue Réunion Connectée a renforcé la dynamique de dialogue pour la mise en place du contrat de filière.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Pour un élu souhaitant s’engager dans un projet de contrat de filière numérique, il s’agit d’adopter une démarche progressive et pragmatique. L’enjeu est de capitaliser rapidement sur les dynamiques existantes.

Il s’agit ensuite de définir une vision stratégique claire en amont, pour éviter le catalogue d’actions. Cette vision doit être partagée, avec une projection à moyen terme (à horizon 2030 par exemple), et alignée avec les priorités économiques et territoriales de la collectivité, notamment si le territoire présente des spécificités fortes comme la Réunion (insularité, périphérie, etc.).

Le contrat de filière repose également sur la co-construction étroite avec les acteurs dans une logique « bottom-up » : associations professionnelles, réseaux consulaires, structures de formation, acteurs publics. Il est important de leur donner une place active, sans se substituer à eux, en créant des espaces réguliers de dialogue et de travail.

Un dernier conseil serait de mobiliser en interne les différentes directions pour assurer la mise en cohérence avec les autres politiques publiques (formation, inclusion, développement économique) et d’anticiper l’animation dans la durée : groupes de travail, fiches actions et comités de suivi sont utiles pour faire vivre le contrat au-delà de sa signature.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2023

    élaboration de la Stratégie Régionale Numérique

  2. 2024

    début de la concertation pour l’élaboration du Contrat de filière Numérique (CFN)

  3. Décembre 2025

    la commission permanente du Conseil Régional de la Réunion approuve le CFN 2026-2028

  4. Février 2026

    signature du Contrat de filière

Chiffres clés

  • 5

    comités de filière lors de la phase d’élaboration

  • 50

    acteurs contributeurs

  • 9

    fiches-actions

À retenir

  • Contrairement au premier contrat (2020-2023), le CFN 2026-2028 part d'une vision stratégique formalisée dès l'amont, avec une projection à horizon 2030. Cette bascule corrige l'angle mort identifié comme enseignement majeur de la première génération du contrat.

  • Cinq comités de filière, complétés par des groupes de travail et ateliers d'intelligence collective, ont réuni plus de 50 acteurs (institutions, entreprises, associations…), preuve d'une co-construction réelle.

  • Au-delà de sa signature, le contrat de filière numérique doit faire l'objet d'un suivi régulier et d'une actualisation continue : analyse fine des indicateurs par fiche-action, mesure des impacts réels, ajustement des actions qui n'avancent pas. Le risque est de figer le contrat sur 2026-2028 sans dynamique vivante de pilotage.

Les partenaires du projet

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