GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

La gouvernance territoriale des données réinventée grâce à la plateforme Terreze dans l’agglomération de La Rochelle (17)

Niveau d'expertise : intermédiaire

Cet article a été rédigé par

Avec Virginie Steiner, nous découvrons Terreze, une plateforme numérique lancée fin 2022 dans le cadre de la trajectoire zéro carbone de La Rochelle. L’outil conçu par un consortium public-privé centralise les données des acteurs du territoire – organisations publiques, entreprises, et citoyens – pour repérer les sources d’émissions, mesurer les économies possibles et orienter les actions à engager.

Terreze est pensée comme un véritable « commun » numérique. L’objectif, c’est que la plateforme puisse fonctionner par elle-même, grâce aux différents contributeurs.

Virginie Steiner

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Le projet Terreze dote la Communauté d’Agglomération de La Rochelle — 28 communes, près de 180 000 habitants — d’une base de données numérique partagée. Collectivités, entreprises, bailleurs sociaux, associations ou citoyens peuvent y déposer librement leurs données de consommation, d’émissions ou d’économie d’énergie. En centralisant ces informations, Terreze vise à sensibiliser l’ensemble des acteurs locaux aux enjeux de l’adaptation au changement climatique.

Ce nouvel outil est conçu comme un « commun » numérique. Comme l'air ou l'eau, un « commun » désigne une ressource partagée, entretenue et gouvernée collectivement par une communauté – ici, les citoyens, la collectivité et les entreprises – dans un objectif d’intérêt général. L’instance locale Terreze a servi de base au Commun Datarchipel, dédié à la diffusion des données territoriales.

À disposition de la collectivité, des entreprises et des habitants et habitantes du territoire, Terreze a pour vocation d’accompagner, voire accélérer la trajectoire de la Communauté d’agglomération de La Rochelle vers la neutralité carbone à l’horizon 2040. En effet, l’initiative s’inscrit dans le programme La Rochelle Territoire Zéro Carbone, créé en réponse à un appel à projets national dans le cadre du Plan d’Investissement d’Avenir (PIA). Ce programme réunit un consortium, composé d’acteurs public, mais aussi d’acteurs privés - à l’instar de Citeos, Onepoint et Fieldbox.

La plateforme vise à rendre exploitables des données locales directement liées aux émissions de gaz à effet de serre : consommation énergétique des bâtiments, mobilités, flux de circulation, production d’énergies renouvelables, etc.

À terme, l’Agglomération n’a pas vocation à rester seule aux commandes. Terreze doit devenir une ressource partagée, gouvernée et enrichie par tous. Au-delà de la technique, cette interface est destinée à nourrir l’intelligence collective, pour que chacun – décideurs publics, acteurs économiques, habitants – puisse mieux orienter ses choix.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Le point de départ, c’est dans une certaine mesure la demande citoyenne. Par exemple, à La Rochelle, un habitant avait demandé à consulter les données de comptage de camions sur une route gérée par un tiers. Cette demande en apparence anodine a mis en évidence un problème plus large : l’accès aux données existantes est difficile pour le grand public. Les portails open data (données ouvertes) déjà en place – comme celui de Rennes, pour n’en citer qu’un – sont souvent complexes et peu adaptés aux usages non-experts.

Ce constat fait bien-sûr écho à une réflexion déjà engagée au sein de la collectivité autour de la donnée et de l’adaptation au changement climatique. En 2018, La Rochelle a candidaté à l’appel à projets national "Territoires d’innovation", piloté par la Banque des Territoires dans le cadre du Programme d’Investissements d’Avenir (PIA). Cette candidature, pilotée collectivement par la Communauté d’Agglomération, la Ville, l’Université, Atlantech et Port Atlantique La Rochelle, a donné naissance au programme La Rochelle Territoire Zéro Carbone (LRTZC).

C’est dans ce cadre qu’a été imaginée la plateforme Terreze, comme un levier stratégique de la politique environnementale locale, en cohérence avec l’objectif affiché : faire de La Rochelle la première agglomération littorale neutre en carbone. Cette interface répond aussi à un besoin plus discret mais réel : permettre au plus grand nombre – citoyen, élu, acteur économique – de comprendre, d’analyser et d’agir à partir de données territoriales accessibles et partagées.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

La démarche s’est nourrie des initiatives de plusieurs collectivités, comme Rennes, Nantes et la Région Bourgogne-Franche-Comté. Leurs politiques d’open source (ou sources ouvertes) nous ont largement inspiré.

En outre, les échanges informels avec d’autres territoires engagés, dans le cadre du programme Territoires d’Innovation, avec par exemple le Pays Basque, nous ont influencé dans la structuration de la plateforme et dans la vision du commun numérique.

Enfin, les réflexions très actuelles sur l’impact environnemental du numérique, les retours d’usage citoyens et l’expérience quotidienne des portails existants ont encouragé la conception d’un outil sur-mesure.

L’analyse de différentes initiatives et expertises nous a permis d’imaginer une plateforme à la fois singulière et ancrée dans notre réalité locale. Terreze s’inscrit dans la continuité des portails open data, tout en élargissant leur portée : au-delà de la mise à disposition de données, notre ambition est de créer un outil de mobilisation, qui engage, sensibilise et accompagne tous les acteurs du territoire — habitants, élus, entreprises, associations — vers l’action face aux enjeux climatiques.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Avant de lancer dans la conception d’une telle interface, il est nécessaire de maîtriser certaines compétences clés.

Premièrement, une solide culture technique est indispensable : connaître les portails existants, comprendre les architectures numériques, les principes de l’open data, de la sémantique et de l’accessibilité... Ces connaissances permettent d’anticiper les usages, de concevoir des interfaces intuitives et d’assurer une structuration du projet.

Cela permet d’arbitrer entre différentes options technologiques et de défendre des choix adaptés aux usages réels. En d’autres termes, la réussite du projet repose sur la capacité à fédérer des compétences très variées : développeurs, juristes, experts en accessibilité, facilitateurs des communs…

Mais évidemment, il ne faut pas pour autant négliger la dimension juridique. La gestion des licences de réutilisation, la contractualisation des échanges de données, ou encore la protection des données personnelles requièrent une expertise fine, souvent absente des portails standards.

Quelles ont été les phases préparatoires du projet ?

Le projet de la plateforme Terreze a émergé dès 2017, à partir d’un constat de terrain. Les usagers rencontraient des difficultés à accéder aux données publiques de manière simple et compréhensible. Cette réflexion initiale s’est appuyée sur des échanges directs avec les habitants et les acteurs locaux, bien avant toute formalisation écrite.

C’est en 2018, que la réponse à un appel à projets dans le cadre de La Rochelle Territoire Zéro Carbone a permis de structurer le projet et de lui donner une impulsion financière.

Une longue phase de contractualisation a suivi, notamment avec la Banque des Territoires, avant que les développements ne démarrent réellement.

Malheureusement, le COVID a fortement ralenti cette dynamique, repoussant la mise en œuvre technique.
Ce n’est qu’en 2022 que le cahier des charges a pu être transformé en sprints de développement, avec un début effectif des travaux en 2023.

Tout au long du processus, l’équipe a veillé à maintenir un dialogue permanent avec les partenaires et les usagers. Le projet est pensé comme un commun numérique : une ressource partagée, portée collectivement. Une charte dédiée, des partenaires signataires et l’appui d’un cabinet juridique spécialisé structurent cette gouvernance ouverte et collaborative.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Le projet Terreze s’est construit pas à pas, en partant des besoins concrets exprimés par les habitants et les partenaires du territoire. Ce sont des situations très simples — comme la demande d’un usager voulant connaître le trafic routier dans son quartier — qui ont donné l’impulsion au projet. Chaque fois qu’un besoin apparaissait (pouvoir croiser des jeux de données, visualiser des informations sur une carte, ou encore encadrer les usages par des contrats clairs), l’équipe l’a intégré au projet, selon les moyens financiers disponibles.

Tout n’a pas pu être développé d’un seul coup. Certaines fonctionnalités, comme les « smart contrats » ou l’anonymisation poussée, ont été mises de côté, faute de budget. Mais cela avait été anticipé : la plateforme a été pensée pour évoluer progressivement, sans devoir tout recommencer à chaque ajout.

Ce fonctionnement modulaire permet d’enrichir Terreze au fil du temps, en fonction des besoins qui émergent. Et surtout, le projet repose sur une logique de commun : il est ouvert, partageable, et chaque utilisateur ou partenaire peut contribuer à son amélioration. Ainsi, Terreze n’est pas un outil figé, mais une plateforme vivante, conçue pour grandir avec et pour son territoire.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Le financement principal provient du programme La Rochelle Territoire Zéro Carbone, avec des apports de la Banque des Territoires (23%), de la Région Nouvelle-Aquitaine via les fonds européens (43%), de l’ADEME et de fonds européens (FEDER).

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Le projet Terreze a été porté en interne par la Direction du numérique de l’Agglomération de La Rochelle, avec un pilotage resserré et engagé.

Concernant le développement technique de la plateforme, des entreprises spécialisées ont été sélectionnées via appels d’offres.

Cependant, la collectivité ne s’est pas limitée à des prestataires techniques. Elle a également mobilisé des partenaires stratégiques pour structurer le projet dans la durée. Un cabinet juridique a joué un rôle central dans la définition du modèle de gouvernance, autour de la notion de commun numérique. Ce partenaire a contribué à rédiger la charte du commun et à encadrer les modalités de partage, de réutilisation et de contractualisation des données. Le projet s’inscrit ainsi dans une logique d’ouverture et de transparence, tout en assurant la sécurité juridique des échanges.

Par ailleurs, le programme Nouvelle-Aquitaine Open Source (NAOS) a été mobilisé pour soutenir la mise en œuvre concrète de la plateforme. En tant qu’acteur régional du logiciel libre, NAOS a permis d’ancrer le projet dans une dynamique collaborative, en facilitant l’hébergement du code, le partage des ressources et l’ouverture à d’autres collectivités. Une manière de renforcer l’esprit de mutualisation au cœur de la démarche.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Mon premier conseil serait de partir des besoins concrets du terrain et de la demande citoyenne. C’est ce type de cheminement qui donne du sens au projet et oriente sa conceptualisation.

De plus, il est essentiel d’ancrer la démarche dans une logique de bien commun : penser la donnée comme une ressource collective, non marchande, gérée dans l’intérêt général. Cela suppose d’assumer une posture de partage, en collaborant avec d’autres territoires, même en dehors des cadres officiels. À La Rochelle, des échanges informels avec d’autres collectivités ont permis d’enrichir le projet. Il ne faut pas craindre de s’inspirer, d’ouvrir son code, ou d’adapter des briques existantes.

Pour finir, il faut savoir maîtriser et anticiper les temporalités décalées entre les acteurs (collectivités, partenaires, financeurs), ainsi que les frustrations liées à l’expérimentation. Le temps du développement, des tests, de l’acculturation est long. Il faut accepter que tout ne fonctionne pas immédiatement, et garder le cap.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2018

    Naissance du programme La Rochelle Territoire Zéro Carbone (LRTZC) et écriture du projet Terreze

  2. 2020-2022

    Démarrage du projet et transformation du cahier des charges en sprints de développement

  3. 2023-2024

    Début effectif des travaux - Prototypage et V1

Chiffres clés

  • 3

    millions d'euros TTC pour financer le projet

  • 23

    % de financement issus de la Banque des territoires

  • 43

    % de financement de la région Nouvelle-Aquitaine via le Fond Européen de Développement Régional (FEDER)

À retenir

  • Les petites agglomérations sont capables de mobiliser des ressources pour déployer des outils novateurs, dès lors qu'elles sont portées par une vision, un engagement et de la persévérance.

  • Le modèle open source (ou ouvert) favorise la mutualisation entre les régions et inscrit le projet dans une dynamique pérenne, durable et partagée.

  • Le temps nécessaire pour gérer les dossiers de financement des différents acteurs a ralenti le développement, et des moyens dédiés à la communication nous ont manqué pour impliquer des partenaires externes.

Ressources

  • Présentation de la plateforme Terrenze

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  • La plateforme de données territoriales Terreze évaluée par l’AFAQ Eco-conception

    Rapport Développement Durable de La Rochelle (2023)

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  • Un outil numérique pour atteindre la neutralité carbone

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  • Région Nouvelle Aquitaine

  • Banque des Territoires

  • ADEME

  • FEDER

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