GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

La Corse (2A) teste et prévoit de déployer l'IA Générative

Niveau d'expertise : intermédiaire

La Collectivité de Corse a lancé en 2024 une expérimentation d’intelligence artificielle générative afin d’identifier des cas d’usage utiles pour les agents et les citoyens. Testées dans un environnement sécurisé (« bac à sable »), des solutions comme ChatGPT et Delibia ont permis d’évaluer la fiabilité, les biais et les impacts de ces outils. L’expérimentation a abouti à cinq applications concrètes et à un guide pour une « IA de confiance ». La collectivité prévoit désormais un déploiement progressif à partir de 2026, incluant formation des agents, création d’un service public de la donnée et infrastructures souveraines pour héberger ces services d’IA.

En définitive, il s’agissait d’encadrer le déploiement d’une IA de confiance, sobre et maîtrisée au sein de la Collectivité de Corse

Eric Ferrari

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Lancée en juillet 2024, cette démarche exploratoire a pour vocation d’évaluer l’utilisation de l’intelligence artificielle générative (IAG) dans le secteur public, avec une application concrète au sein de la Collectivité de Corse. Son principe repose sur l’expérimentation de cas d’usage pertinents, aussi bien pour les agents territoriaux que pour les services destinés aux citoyens.

Sur le plan technique, un environnement sécurisé – un « bac à sable » – a été déployé afin de tester ces outils sans risque pour les données sensibles. Ce laboratoire interne permet aux agents de proposer et d’éprouver des solutions innovantes dans un cadre contrôlé. Deux technologies ont été retenues pour ces tests :

  • ChatGPT, utilisé pour les données publiques ou non sensibles, lorsque leur nature le permet ;
  • Delibia, une solution fondée sur le modèle Mistral et hébergée par OVH adaptée aux besoins des collectivités et bénéficiant d’un corpus de données administratives et réglementaires fiable.

L’objectif de l’exploration était de s’assurer la qualité et la fiabilité des réponses générées, en minimisant les erreurs, les biais ou les approximations propres aux IA. À l’usage, il s’est avéré qu’il fallait éviter de laisser l’IA décider et que la décision finale devait rester à l'humain. Au terme de cette expérimentation, cinq applications concrètes (dont des chatbots internes et externes) et un guide de recommandations pour une IA de confiance dans l’action publique en Corse ont été produits.

Plusieurs aspects non techniques ont été intégrés très vite à la démarche, notamment l’éthique. Si l’IA peut, par exemple, contribuer à améliorer la sécurité routière via la reconnaissance d’images, son utilisation pour identifier des conducteurs serait un détournement inacceptable.  L’impact environnemental  a également été pris en compte, avec une évaluation de la consommation énergétique et hydrique des solutions retenues. Enfin,  la protection des données était une forte préoccupation, excluant toute utilisation de données personnelles dans le cadre des tests.

Cette phase expérimentale a permis d'élaborer un plan d’action structuré, combinant deux axes :

  • la sensibilisation des 4 500 agents de la Collectivité aux enjeux de l’IA ;
  • la mise en œuvre progressive et maîtrisée d’outils d’IA générative autour de cas d’usage validés.

En définitive, il s’agissait d’encadrer le déploiement d’une IA de confiance, sobre et maîtrisée au sein de la Collectivité de Corse, en vue d’une généralisation progressive à partir de 2026.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre Collectivité ?

L’intégration de l’intelligence artificielle dans les services publics interpellait le Président du Conseil exécutif de Corse qui s’interrogeait sur les opportunités offertes par l’IA pour optimiser l’action administrative et améliorer la qualité des services rendus aux citoyens. L’exploration a mis en évidence que les collectivités ne pourront maîtriser l’IA sans une approche rigoureuse associant méthode, accompagnement et éthique.

Par ailleurs, le Schéma Directeur Numérique de la Corse (SMART ISULA), adopté en 2022 appelait une réflexion sur l’IA au service de l’action publique en Corse. Ce plan stratégique, structuré autour de trois piliers – le développement des infrastructures, la maîtrise des données (et par extension de l’IA), ainsi que la cybersécurité –, a dès l’origine identifié l’IA générative comme un levier potentiel pour moderniser l’action publique.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Plusieurs sources d’inspiration ont sous-tendu ce projet, comme les actions d’autres collectivités pionnières, des colloques et séminaires sur le sujet en France, notamment l’évènement annuel Data-IA à Nantes, des journées sur le sujet organisées en Corse avec l’intervention de personnalités comme Yann Ferguson de l’INRIA (journées SMART ISULA), ou Gilles Babinet (Parc Galéa) sans oublier la veille documentaire et technique active de notre direction.

Comment allez-vous poursuivre ces expérimentations et le déploiement ?

Pour accélérer le déploiement des initiatives expérimentales qui ont été menées et les étendre à plus grande échelle, trois actions déterminantes seront mises en œuvre dès 2026 :

Sur le plan des infrastructures, une procédure d’appel d’offres est en cours pour renforcer les capacités d’un centre de données situé en Corse. Il s’agit d’héberger et de mettre en œuvre des services d’intelligence artificielle destinés aux collectivités et à la Collectivité de Corse. La  SITEC, une société d’économie mixte dont la Collectivité de Corse est l’actionnaire majoritaire possède déjà un datacentre en Corse réparti sur Bastia et Ajaccio. À ce titre, elle est une candidate potentielle pour fournir des solutions d’IA souveraines.

Concernant les données, la Collectivité de Corse prépare la création d’un service public dédié à la donnée et à l’intelligence artificielle. Ce dispositif centralisera l’ensemble des données d’intérêt public intéressant la Corse au sein d’une plateforme unifiée, un  « lac de données ». Ces données pourront être utilisées pour alimenter et optimiser les services d’IA dont la Corse a besoin.

Enfin, pour accompagner ses agents territoriaux vers l’IA, la Collectivité de Corse déploiera à l’échelle de ses services une intelligence artificielle généraliste et sécurisée (Delibia). L’objectif est de les sensibiliser à ces nouvelles technologies et d’identifier des applications concrètes adaptées à leur action publique. En 2026, une première phase concernera 1 500 agents, sur un total de 4 500, qui bénéficieront d’une formation et d’un suivi personnalisé. Parmi eux, des référents IA seront désignés au sein des différentes directions, ainsi qu’auprès des petites collectivités disposant de moyens limités (les communes de moins de 1000 habitants dans un premier temps). Cette démarche reposera sur  l’engagement volontaire des agents. Parallèlement, un recensement des cas d’usage sera réalisé au sein de la collectivité. Chaque projet fera l’objet d’une évaluation approfondie, inspirée d’un « Nutri-Score de l’IA », prenant en compte plusieurs critères :

  • l’utilité pour les usagers,
  • la qualité du service public rendu,
  • la fiabilité des données utilisées,
  • l’impact sur les métiers concernés,
  • la consommation énergétique et environnementale de la solution,
  • ou encore le niveau de complexité géré par la solution.

En complément, un Lab DATA-IA sera ouvert à tous, offrant un espace d’expérimentation et de test pour favoriser l’innovation.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?

La phase préparatoire à cette initiative correspond à celle qui a été menée autour d’une concertation élargie dans le cadre de l’élaboration du Schéma Directeur Territorial d’Aménagement numérique de Corse SMART ISULA. Un an et demi de concertation et d’entretiens pour produire, en juin 2022, un document structuré autour de 11 livrets thématiques déclinant 192 actions concrètes, dont celles relatives à une expérimentation de l’IA dans l’action publique.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

L’année 2026 sera consacrée à l’évaluation précise du périmètre du projet, autour de trois axes principaux. Le premier porte sur les infrastructures avec l’attribution de l’appel d’offres pour un datacenter en Corse susceptible d’héberger les données et de construire des services d’IA frugales (à faible impact environnemental) et souveraines. Le second est dévolu au service public de la donnée et de l’IA et a sa structuration conformément à la délibération qui a été soumise à l’Assemblée de Corse lors de sa session de fin janvier 2026. Le dernier porte sur les usages de l’IA au sein de la Collectivité de Corse avec le déploiement de cas d’usage prioritaires et la généralisation de l’utilisation de Delibia. À l’issue de cette phase, une feuille de route détaillée sera présentée à l’Assemblée de Corse à l’automne 2026, sur la base des bilans établis.

Comment la Collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides obtenues ?

Les budgets alloués se répartissent comme suit :

  • Pour l’axe infrastructures : 14 millions d’euros de subventions d’investissement sont consacrés à financer un socle d’infrastructures souveraines pour la Corse (incluant le datacenter et son offre de services IA et data lake).
  • Pour l’axe service public de la donnée et de l’IA : 800 000 euros en investissement et 50 000 euros en fonctionnement pour sa structuration.
  • Concernant l’axe usages de l’IA : 60 000 euros de fonctionnement prévus pour 2026 (achat de licences et plan d’accompagnement/formation des agents).

Ces investissements sont cofinancés à hauteur de 50 à 60 % par :

  • les crédits des programmes FEDER et le Contrat de plan pour la période en 2024 2027 ;
  • les crédits de l’État dans le cadre du Plan de Transformation et d’Investissement pour la Corse (PTIC).

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2022

    Schéma Directeur Territorial d’Aménagement numérique de la Corse incluant l'IA Gen

  2. Juillet 2024

    Lancement d'une démarche exploratoire

  3. 2025

    Elaboration d'un plan d’action structuré

  4. 2026

    Déploiement des premiers cas d'usages

Chiffres clés

  • 1 500

    agents (sur 4500) bénéficieront d'une formation personnalisée en 2026

  • 5

    applications concrètes identifiées

  • 14

    millions d'euros destinés aux infrastructures

À retenir

  • Un « bac à sable » – a été déployé et a permis de tester ces outils sans risque pour les données sensibles.

  • L'ensemble de la phase expérimentale a permis d'élaborer un plan d’action structuré

  • Difficulté de concilier toutes les attentes : souveraineté, éthique, frugalité numérique.

La presse en parle

  • Article de Corse Matin

    La Collectivité de Corse et l'Intelligence Artificielle, stratégie et optimisation des Données

    Voir l'article
  • FEDER

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