e-Meuse Santé : trois départements (52, 54, 55) expérimentent le numérique pour améliorer l'accès aux soins
Parole de collectivité
Afin de vous permettre de mieux appréhender la mise en place de projet numérique, data ou IA sur votre territoire, Numérique360 part à la rencontre d’élus et de porteurs de projets qui sont passés à l’action
Précurseur en matière de téléconsultation de territoire, e-Meuse Santé a construit à partir de 2018, une méthodologie originale pour faire dialoguer startups innovantes, professionnels de santé et élus locaux. Le programme sélectionne, teste et évalue des solutions numériques à différentes échelles ; de la preuve de concept à l'expérimentation populationnelle, en s’appuyant sur des groupes de réflexion multiacteurs. Ses travaux, coconstruits avec les universités et l'ARS, alimentent directement les feuilles de route nationales du numérique en santé, positionnant les territoires ruraux non plus comme des déserts médicaux subis, mais comme des laboratoires d'innovation au service de tous.
Les bornes Lisa Connect offrent une approche ludique et pédagogique en associant contenus de prévention et activités interactives. - Crédits photo : Bartosch Salmanski
Au départ, nous partons de la question d'un élu "il n’y a plus d'accès aux soins dans mon territoire" et nous arrivons à "nous avons déployé un dispositif".
L'interview
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Lancé en 2018, "e-Meuse Santé" est un programme d'expérimentation territoriale du numérique en santé, coporté par les départements de la Meuse, de la Meurthe-et-Moselle et de la Haute-Marne. Il vise à tester, évaluer et déployer des solutions innovantes pour améliorer l'accès aux soins, la prévention, le maintien à domicile et la prise en charge des maladies chroniques dans des territoires ruraux confrontés à des déserts médicaux.
Le programme repose sur quatre piliers : sélectionner des entreprises et startups via des appels à expérimentation, déployer leurs solutions dans des conditions réelles, les évaluer avec rigueur, puis produire des préconisations utiles aux politiques publiques de santé à l’échelle nationale. En parallèle, il soutient le développement économique de la filière numérique en santé en offrant aux entreprises un cadre d’expérimentation structurant.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Le projet est né d'un triple constat. Premièrement, la problématique de l’accès aux soins dans les territoires ruraux est ancienne et s'aggrave : la Meuse, située dans la diagonale du vide, souffre d'une pénurie de professionnels de santé et d'une population vieillissante avec une forte prévalence de maladies chroniques. Deuxièmement, le déploiement du plan fibre sur le territoire ouvrait une opportunité de levier numérique. Troisièmement, un partenariat avec le CEA permettait d'inscrire la démarche dans les Projets d'Investissement d'Avenir (PIA3 Territoire d’Innovation Grande Ambition), lui donnant une dimension nationale.
En 2018, sous l'impulsion de Claude Léonard, alors président du Conseil départemental de la Meuse, la réflexion a été engagée : des maisons de santé pluriprofessionnelles avaient déjà été créées, mais comment aller plus loin ? La question centrale était de comprendre comment l’innovation numérique, dans ses dimensions organisationnelles, techniques et économiques, pouvait apporter des marges de manœuvre pour faciliter l’accès à la santé, la prévention, le maintien à domicile et la prise en charge des pathologies chroniques.
Un second levier, moins souvent cité, a également joué un rôle : l’ambition de contribuer au développement économique des entreprises innovantes en santé. Le programme s'est ainsi donné pour objectif de structurer la filière numérique en santé en créant les conditions d'une mise en marché facilitée pour les startups, en les connectant aux acteurs du développement économique et en les aidant à dé-risquer leur modèle grâce à des expérimentations évaluées en situation réelle.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Au lancement du projet, en 2018, aucun modèle vraiment comparable n’existait au niveau national. Des clusters d'innovation en santé existaient, portés par des régions, mais sans dimension territoriale fine. Les Groupements Régionaux d'Appui à la Santé Numérique (GRADeS) étaient davantage positionnés sur le déploiement de solutions existantes que sur l’expérimentation.
e-Meuse Santé a donc posé quelque chose d'inédit, tant dans son mode de portage (un département, échelon peu attendu sur ce sujet), que dans sa gouvernance à cinq collèges (entreprises, financeurs, professionnels de santé, élus, usagers) où toutes les décisions sont validées collégialement. Ce format partenarial avec 40 signataires d'un accord de consortium a été reconnu comme précurseur. Des tiers-lieux d'expérimentation labellisés dans le cadre de France 2030 ont émergé trois à quatre ans plus tard avec des approches comparables, confirmant la pertinence de la démarche.
Sur les sous-thématiques, les sources d'inspiration sont davantage issues du travail de terrain. Avant chaque appel à expérimentation, des groupes de réflexion pluridisciplinaires (startups, chercheurs, professionnels de santé, usagers) permettent d'identifier les problématiques prioritaires et les axes d'intervention. C'est ainsi, par exemple, que la périnatalité a été instruite : après avoir contribué à un projet régional (PARCEO, dispositif Article 51 « Coaching parental »), le programme repart sur ce sujet en se fondant sur les enseignements concrets tirés (interface entre professionnels et patients, accompagnement pré et postnatal, remontée d'informations préoccupantes).
La téléconsultation illustre également cette capacité à anticiper : les travaux ont débuté avant la crise Covid, permettant de publier dès 2021-2022 un rapport de préconisations qui a été largement repris dans les feuilles de route nationales.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Se lancer sur la santé en tant que département exige de trouver un positionnement singulier, car la santé n'est pas une compétence directe des départements et ces derniers n'ont plus de compétence économique générale. Le programme a résolu cette difficulté en se positionnant délibérément sur l'expérimentation. C’est en effet un espace où le département peut agir de manière complémentaire aux acteurs référents plutôt que sur la mise en œuvre opérationnelle des soins.
Trois types de compétences se sont avérés essentiels. D'abord, la maîtrise des enjeux réglementaires et institutionnels du secteur : comprendre le rôle de l'ARS, du PRS, des CPTS, des contrats locaux de santé, de la nomenclature des actes, des articles 51, des essais cliniques et des certifications (marquage CE, grille TRL/CML pour le niveau de maturité des solutions) est indispensable pour naviguer dans cet écosystème très régulé.
Ensuite, la capacité à mobiliser les bons experts. Le programme s'appuie sur les professionnels de santé en exercice comme experts internes, sur l'ARS comme partenaire institutionnel (avec parfois des zones de friction lorsque les priorités d'expérimentation divergent du PRS), et ponctuellement sur des experts extérieurs pour des champs nouveaux. Ainsi, pour préparer un programme sur la santé mentale envisagé en 2026, le rapprochement avec un lieu d'expérimentation parisien spécialisé a permis de cadrer les axes prioritaires.
Enfin, la maîtrise des procédures de la commande publique adaptées à l'innovation est fondamentale : les appels à expérimentation reposent sur des dialogues compétitifs permettant de mettre en concurrence des entreprises innovantes tout en respectant les contraintes juridiques des collectivités. Faire cohabiter la temporalité du monde des startups avec celle d'une collectivité territoriale constitue une compétence organisationnelle à part entière.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?
En phase préparatoire, plusieurs démarches ont été menées en parallèle. Une enquête publique auprès des habitants meusiens a permis de cerner leurs attentes et leurs réticences vis-à-vis du numérique en santé. Cette démarche d'écoute citoyenne a été renouvelée régulièrement pour mesurer l'évolution des perceptions et l'impact des actions déployées.
En avance de phase, une expérimentation pilote a été conduite avec une startup dans un EHPAD, afin de tester la robustesse du modèle d'expérimentation envisagé avant tout déploiement à grande échelle. Cette étape a permis de valider les modalités d'organisation et d'identifier les premiers enseignements opérationnels.
Des études de fond ont également été réalisées pour poser les bases du programme, même si la nature innovante du projet ne permettait pas d'en tracer les contours de manière exhaustive dès l'origine. Les trois premières années ont ainsi servi à construire, par la pratique, le modèle d'expérimentation lui-même : mise en place des modalités de suivi, d'analyse et d'évaluation. Un travail approfondi avec les universités de Nancy et de Troyes a ensuite permis de formaliser le modèle CML (enrichissement de la grille TRL), qui structure aujourd'hui l'évaluation de toutes les solutions retenues, de la problématique initiale posée par un élu ou un professionnel de santé jusqu'à l'impact mesuré en territoire.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le dimensionnement s'est construit autour de deux critères croisés : la représentativité territoriale et l'intensité du besoin. Pour la téléconsultation, par exemple, il s'agissait d'assurer une couverture équilibrée entre les trois départements avec des configurations très différentes, tout en ciblant les zones à problématiques aiguës d'accès aux soins. L'Ordre des médecins, très actif en Meuse, a été mobilisé pour cartographier les territoires où la combinaison “besoin identifié” et “maturité numérique et organisationnelle suffisante” permettait d'expérimenter dans de bonnes conditions.
Une fois les sites retenus, le suivi des expérimentations repose sur trois axes : l'activité (volume de consultations, usages), la satisfaction des professionnels de santé et des patients, et l'évolution des conditions organisationnelles et numériques. Ce triptyque constitue la base des rapports rendus pour démontrer la faisabilité et l'opportunité des modèles testés.
Le programme distingue deux formats d'expérimentation selon l’ampleur et l'objectif : les expérimentations de type « preuve de concept », légères et qualitatives, et les expérimentations de territoire à grande échelle, avec des approches statistiques robustes permettant d'adosser des études médico-économiques. Les expérimentations flash, d'une durée de 6 à 18 mois, offrent un troisième format plus agile pour évaluer rapidement une solution face à un besoin territorial précis. Ce dispositif modulaire permet d’éviter le surdimensionnement ou le sous-dimensionnement des évaluations.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le programme e-Meuse Santé représente un budget global de 24 millions d’euros sur dix ans, déterminé dès 2018 sur la base d'un portefeuille de projets valorisé dans l'accord de consortium signé par les 40 partenaires. Les principales sources de financement mobilisées sont :
- PIA3 – Territoire d'Innovation Grande Ambition (État) : 8 400 000 €
- FEDER (Fonds européen de développement régional)
- Région Grand Est
- Deux GIP de développement économique (Haute-Marne et Meurthe-et-Moselle)
- Département de la Meuse (porteur principal)
- Département de la Haute-Marne
- Département de la Meurthe-et-Moselle
- Agence Régionale de Santé Grand Est (ARS Grand Est)
La structure financière initiale a été partiellement réorientée en cours de programme : certains projets n'ont pas pu être réalisés dans le calendrier prévu (notamment en raison de la crise Covid), libérant des budgets qui ont été redirigés vers des appels à expérimentation et des expérimentations flash, formats plus souples et plus agiles.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Les 40 partenaires sont répartis en cinq collèges : entreprises et startups, financeurs, professionnels de santé, collectivités et élus, et usagers. Toutes les décisions sont prises collégialement lors des instances de gouvernance, ce qui confère au projet une légitimité pluripartite inédite.
Parmi les acteurs clés de l'accompagnement : l'ARS Grand Est, le CEA, les universités de Nancy et de Troyes, l'Ordre des médecins de la Meuse et les établissements hospitaliers comme le CH de Verdun pour les expérimentations cliniques (cohorte maladies respiratoires). La collaboration avec des startups comme Biosency a également permis d'affiner les solutions en situation réelle.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Le point de départ indispensable est de réaliser un diagnostic territorial précis : comprendre la situation de santé de sa commune dans son écosystème élargi (contrat local de santé, CPTS, offre existante, démographie médicale projetée) avant d'envisager toute solution. Un élu doit d'abord savoir où il en est avant de décider où il veut aller.
L'étape suivante consiste à modéliser les solutions envisageables en fonction de la réalité du territoire : installer un médecin junior, rejoindre une maison de santé, déployer de la téléconsultation ? Chaque option a ses conditions de faisabilité.
Une fois le dispositif déployé, l'évaluation est non négociable. La question à se poser est simple : au bout d'un an, est-ce que j'ai ramené de la consultation sur mon territoire ? Est-ce que ça a coûté ce qu'on avait prévu ? Est-ce que les financeurs se sont mobilisés ? Ces éléments concrets, d'impact et de coût, doivent guider les arbitrages. Trop de contrats locaux de santé ne font pas l'objet d'une évaluation sérieuse, ce qui rend impossible toute capitalisation.
Enfin, la coordination locale est décisive : il faut impliquer les acteurs de la Communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS), les élus concernés, et rendre l'ensemble lisible et cohérent pour toutes les parties.
L'innovation numérique en santé ne prend que si elle s'insère dans un projet médical et organisationnel partagé.