De la formation à l’action : comment Saint-Barthélemy (977) pilote le photovoltaïque par la donnée
Grâce au programme de formation-action data proposé par Les Interconnectés, la Banque des Territoires et Intercommunalités de France, Saint-Barthélemy a structuré son premier projet data autour d’un enjeu vital : l’énergie. Recensement des installations photovoltaïques, numérisation des demandes de subvention, construction d’une base bâtimentaire à 360°… En six mois, le territoire a posé les fondations d’une stratégie data
Avant la formation, c’était comme si nous étions dans une forêt : tous les arbres [comprendre : les données] étaient là, mais aucun chemin n’était visible.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Le projet consiste à recenser et cartographier l’ensemble des installations photovoltaïques et des batteries présentes sur le territoire de Saint-Barthélemy, puis à les intégrer dans une base bâtimentaire 360°, appelée Batisphère. Concrètement, il s’agit d’identifier pour chaque bâtiment l’adresse, l’usage, la présence de panneaux solaires, le type de batteries, la puissance installée, les propriétaires, etc.
Cette base doit servir plusieurs métiers : les services de secours (connaître les batteries et les risques associés), l’Agence territoriale de l’environnement (suivi et instruction des subventions), les services en charge de l’énergie et de l’aménagement. Le projet comprend aussi la numérisation du processus de demande de subvention pour le photovoltaïque, avec un formulaire et un traitement dématérialisés.
À terme, l’objectif est de disposer d’un cadastre solaire pour visualiser le potentiel d’équipement des toitures et suivre les installations existantes, tout en alimentant Batisphère, qui offrira une vision unifiée et partagée du bâti à l’échelle de la collectivité.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Ce projet répond à la fois à un besoin opérationnel urgent, à une demande forte des services métiers et à une volonté politique de sécuriser durablement l’alimentation électrique de l’île. Saint-Barthélemy ne dispose pas des bases de données classiques présentes en France (fiscales, cadastrales, bâtimentaires), car l’île a longtemps été un port franc et n’a jamais eu de service des impôts permettant de constituer ces référentiels. Cette singularité historique, qui a perduré lors du passage en collectivité d’outre-mer en 2007, fait que la collectivité ne bénéficie pas aujourd’hui des bases de données structurantes existant ailleurs. Résultat : pour piloter ses politiques publiques, elle part quasiment de zéro en matière de données, y compris sur le bâti et l’énergie.
En parallèle, l’île est alimentée par une unique centrale thermique au fioul, seule énergie pilotable à ce jour, et déjà à la limite de ses capacités. Dès qu’un moteur tombe en panne, des coupures tournantes doivent être mises en place. Or, Saint-Barthélemy étant un territoire qui vit du tourisme, ces coupures ne sont pas soutenables économiquement. La question de la résilience énergétique s’est donc imposée comme un enjeu majeur pour les élus. Des discussions sont engagées avec la Commission de régulation de l’énergie, la Direction générale de l’énergie et du climat et EDF pour le renouvellement des moteurs de la centrale, mais ces travaux s’inscrivent dans un temps long.
Dans l’intervalle, le développement du photovoltaïque est apparu comme le principal levier d’action à court et moyen terme pour soulager la centrale, en réinjection sur le réseau comme en autoconsommation. Pour pouvoir piloter cette politique, encore fallait-il disposer d’une connaissance fine des installations existantes. C’est dans ce contexte qu’a émergé l’ambition de créer une base bâtimentaire à 360° (Batisphère). Mais le périmètre s’étant révélé trop large pour un premier projet, la collectivité a fait le choix de se recentrer sur la brique prioritaire « énergie – photovoltaïque » : recensement des panneaux et batteries, cartographie, et numérisation des demandes de subvention.
Pourquoi avez-vous candidaté à la formation-action data proposé par Les Interconnectés, la Banque des Territoires et Intercommunalités de France ?
La formation-action data est apparue comme une opportunité parfaitement alignée avec le calendrier de la collectivité. Hélène Girardeau, chargée de la donnée territoriale, l’avait repérée dans le cadre de sa veille professionnelle, à un moment clé : son poste venait d’être créé et la collectivité cherchait à poser les bases de sa gouvernance data. Nous avions besoin à la fois de méthodes, d’un cadre structurant et de retours d’expérience pour organiser cette démarche encore récente.
Dans ce contexte, le programme de formation-action proposé par Les Interconnectés, la Banque des Territoires et Intercommunalités de France, s’est distingué par son caractère très opérationnel et son approche directement reliée aux projets métiers. C’était exactement ce que nous recherchions : une formation capable d’articuler la donnée avec des usages concrets.
La formation nous a permis de nous doter de méthodes de cadrage, de monter en compétences sur les aspects juridiques (RGPD, loi Informatique et libertés), d’accéder à une veille régulière sur les outils et les pratiques, et surtout de bénéficier des témoignages d’autres collectivités confrontées aux mêmes problématiques.
Enfin, ce programme a constitué une véritable aide pour la collectivité, puisque cela ne représentait aucun coût financier direct. Pour un territoire qui partait de « très loin » en matière de données structurées, c’était un levier décisif pour éviter de réinventer la roue et poser les bases des projets data, dont le projet photovoltaïque est aujourd’hui la première concrétisation.
Quelles compétences vous a apporté la formation-action data ?
La formation-action data nous a apporté un ensemble de compétences très complémentaires, à la fois méthodologiques, techniques, juridiques et organisationnelles, qui ont profondément structuré notre manière de travailler la donnée.
D’abord, elle nous a donné une méthodologie de cadrage de projet data, indispensable dans un territoire où tout restait à construire. L’approche consistant à partir des problèmes métiers plutôt que des besoins déclaratifs nous a permis de clarifier les attentes, d’identifier les irritants et de prioriser de manière réaliste un projet qui, au départ, était trop ambitieux. Nous avons appris à définir un périmètre, des rôles, un calendrier, et à structurer un véritable pilotage projet.
La formation nous a également fourni des compétences juridiques essentielles, notamment sur la protection des données (RGPD, loi Informatique et libertés) et sur les marges de manœuvre dont dispose une collectivité comme la nôtre, située hors Union européenne mais soumise au droit français. Cela a été déterminant pour dialoguer avec des opérateurs comme EDF et savoir quelles données nous pouvions solliciter et utiliser.
Elle nous a aussi permis de monter en compétence sur les outils data : découverte de solutions utilisées par d’autres collectivités (Grist, Geo…), introduction à l’IA appliquée au quotidien (NotebookLM, Lovable) et compréhension des usages possibles en contexte territorial.
Enfin, la formation nous a apporté une culture commune, partagée entre l’élu, la chargée de la donnée et les services métiers. Cet alignement interne a été l’un des leviers majeurs pour mener notre projet à bien et structurer une gouvernance data crédible et durable.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?
Il n’y a pas eu d’enquête publique formelle, mais une véritable étude interne de cadrage, menée en plusieurs étapes et impliquant les services clés. La première phase a consisté à revenir sur le projet initial “Batisphère”, qui devait rassembler toutes les données du bâti. Très vite, nous avons compris que le périmètre était trop ambitieux pour une première mise en œuvre. La formation-action data nous a aidés à revoir ce cadrage de manière plus réaliste.
Ensuite, nous avons mené une série d’entretiens avec les services métiers pour comprendre leurs besoins et surtout leurs problèmes :
- l’Agence territoriale de l’environnement (gestion des subventions),
- le service Innovation & Développement (énergie),
- le service Finances,
- le CIS (pompiers) pour les enjeux de sécurité liés aux batteries,
- et le service SIRI pour la partie SI et architecture.
Ces échanges ont permis d’identifier clairement les irritants : absence de données fiables, process de subvention non standardisé, manque de visibilité sur les installations photovoltaïques, risque opérationnel pour les secours, etc.
Une autre phase préparatoire a porté sur le diagnostic des données existantes, souvent éparses, partielles ou non géoréférencées. Ce travail a confirmé la nécessité d’un recadrage.
Enfin, nous avons évalué ce qu’il était réaliste de produire en six mois : structurer les données photovoltaïques et numériser le process de subvention. Cette évaluation a servi d’étude de faisabilité et a permis de fixer un périmètre atteignable.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Nous avons assuré le bon dimensionnement du projet en partant d’un principe : adapter l’ambition aux moyens réels, tant en termes de ressources humaines que de temps disponible dans le cadre de la formation-action data. Le projet initial – Batisphère, une base bâtimentaire 360° couvrant l’ensemble des services de la collectivité – était trop vaste pour être mené en six mois. La première étape a donc été de réévaluer le périmètre afin de concentrer nos efforts sur une brique prioritaire : le photovoltaïque et les batteries.
Pour cela, nous avons analysé ce qu’il était possible d’accomplir dans les six mois d’action opérationnelle prévus par la formation. Nous avons estimé les charges de travail, les compétences disponibles (notamment l’absence de géomaticien en interne), les temps de contribution des services métiers et les outils déjà maîtrisés ou mobilisables rapidement. Ce travail a permis d’identifier deux livrables réalistes :
- la cartographie et la structuration des données existantes sur les installations photovoltaïques,
- la numérisation du processus de demande de subvention, depuis le cadrage jusqu’à la mise en ligne du formulaire.
Nous avons également construit un dimensionnement “par étapes” : commencer par ce qui est faisable immédiatement (collecte, structuration, numérisation), tout en posant les fondations de futures évolutions (cadastre solaire, intégration dans Batisphère). Enfin, le dialogue régulier avec les services – notamment l’Agence territoriale de l’environnement (ATE), le service innovation et développement, les pompiers et les finances – a permis d’ajuster en continu les priorités.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Aucune subvention financière externe n’a été sollicitée pour la réalisation opérationnelle du projet.
La formation-action data a été prise en charge dans le cadre du partenariat entre Les Interconnectés et la Banque des Territoires. Cette formation est la seule aide externe mobilisée et a joué un rôle déterminant pour structurer, cadrer et professionnaliser le projet.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Plusieurs acteurs internes ont été mobilisés pour co-construire et mettre en œuvre le projet :
- Agence territoriale de l’environnement (ATE) : gestion des demandes de subventions photovoltaïques, expertise métier, contribution au remplissage des données.
- Service innovation & développement : pilote métier sur les énergies renouvelables, besoins opérationnels et validation des données techniques.
- Service territorial d’incendie et de secours (CIS) : expression des besoins liés à la sécurité des interventions (localisation des batteries, types d’équipements).
- Service finances : intégration du nouveau processus de subvention et articulation avec les circuits budgétaires.
- Service SIRI (Systèmes d’information et réseaux informatiques) : appui technique, architecture SI, structuration des flux de données.
- Deux stagiaires : participation à la collecte, à la consolidation et à la structuration des données existantes.
- Direction générale et élu référent (Fabrice Querrard) : portage politique.
- Les Interconnectés, Intercommunalités de France et la Banque des Territoires : accompagnement via la formation-action data (méthodologie, veille, outils, retours d’expérience).
- Collectivités participantes à la formation-action data : partage d’usages et retours sur des outils tels que Grist, Geo, ou des applications IA comme NotebookLM ou Lovable, qui ont inspiré certaines pratiques internes.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Pour un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire, le premier conseil serait de prendre le temps de comprendre la problématique data, même si ce n’est pas un sujet naturellement attractif pour les décideurs politiques. La donnée n’est pas qu’un outil technique : c’est un levier structurant pour la modernisation des services, la sécurité, la gestion de crise ou encore la performance des politiques publiques. Y consacrer un minimum de temps permet de mesurer l’enjeu, mais aussi d’anticiper les délais nécessaires entre l’idée et la réalisation concrète.
Un second conseil serait d’assister au moins à une réunion de travail du projet. Cela permet de saisir la réalité du terrain : les étapes à franchir, les contraintes métiers, les arbitrages à rendre et la complexité technique qui n’apparaît pas forcément dans les présentations stratégiques. Cette immersion ponctuelle offre aux élus des arguments concrets pour défendre le projet en interne, expliquer la démarche, et surtout soutenir les équipes dans la durée.
Il est également essentiel pour un élu d’adopter une approche réaliste : éviter de viser un projet trop large dès le départ, et accepter de travailler par briques successives. Commencer par un cas d’usage bien délimité – comme ici le photovoltaïque – permet de mobiliser les services, de sécuriser les premières réussites et de créer un effet d’entraînement.