GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Comment Gigalis (44) entend développer l’IA dans les territoires grâce à une centrale d’achat ?

Niveau d'expertise : intermédiaire

Cet article a été rédigé par

Gigalis a lancé en septembre 2025 la Fabrique IA Territoriale, une centrale d’achat destinée à accompagner les collectivités dans le développement d’usages de l’intelligence artificielle (IA). Porté par ce groupement d’intérêt public, issu du Conseil régional des Pays de la Loire, le dispositif vise à faciliter l’accès à des solutions d’IA souveraines, ouvertes et responsables. Il repose sur un accord-cadre structuré en trois volets : acculturation et audit, intégration des solutions et hébergement. Douze entreprises ont été sélectionnées pour accompagner les territoires pendant quatre ans. En quatre mois, près de 5 millions d’euros de commandes publiques ont déjà été générés, témoignant de l’intérêt des collectivités pour ce cadre mutualisé.

L’enjeu n’est pas de faire de l’IA partout, mais de créer les conditions pour que les collectivités puissent décider, en connaissance de cause, où l’IA est utile…

Filipe Bica

En quoi consiste concrètement votre projet de "Fabrique IA Territoriale" et quels en sont les principaux objectifs ?

Gigalis a été créé en 2000, sous l’impulsion du Conseil régional des Pays de la Loire, pour développer les infrastructures numériques du territoire. Début 2025, nous nous sommes mués en Groupement d’Intérêt Public (GIP) afin d’élargir notre périmètre d’action. Au-delà de la connectivité et des réseaux, notre mission couvre également la cybersécurité, le cloud ainsi que l’intelligence artificielle (IA). Dans ce dernier domaine, nous avons inauguré en septembre 2025 une centrale d’achats dédiée à l’IA. Baptisée : "La Fabrique IA Territoriale", son objectif est d’accélérer le développement de solutions d’IA souveraines, ouvertes et responsables par la coopération publique privée.

Douze entreprises titulaires ont été sélectionnées, dont une majorité de PME locales, pour accompagner, avec leurs sous-traitants, les collectivités pendant quatre ans. Outre faciliter l’achat de solutions, la Fabrique IA Territoriale couvre également l’acculturation, la formation et la réalisation d’audits sur l’IA au sein des collectivités. Elle a également pour objectif d’accompagner les territoires dans leurs problématiques d’hébergement et d’exploitation des solutions d’IA.

L’acculturation est en effet un enjeu majeur du développement de l’IA dans les territoires, car les élus, les directions générales, les DSI comme les métiers doivent partager un socle commun de compréhension. Sans cela, l’IA reste soit un objet de fascination, soit un repoussoir.

Qualifier les besoins via des audits est également une étape incontournable de tout projet d’IA. La plupart des collectivités ne manquent pas d’idées, mais de méthode pour distinguer un irritant organisationnel d’un cas d’usage réellement pertinent pour l’IA.

Enfin, les questions de l’hébergement et de l’exploitation sont centrales, si l’on veut développer l’IA avec une approche de souveraineté et de maîtrise de la data, notamment vis-à-vis des réglementations en vigueur sur la protection des données. C’est pourquoi la Fabrique IA Territoriale couvre aussi de l’accompagnement sur les données mobilisées, le cadre juridique, le rôle de l’agent ou encore la responsabilité légale de la collectivité. L’IA doit être envisagée comme un outil d’aide, jamais comme un décideur.

Juridiquement, la centrale d’achat repose sur un accord-cadre. Cet accord réunit des partenaires spécialisés en data et IA, structurés autour de trois lots complémentaires (acculturation, formation et audit autour de l'IA - accompagnement, intégration et exploitation de solutions d’IA – hébergement et plateformes open source).

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

Nos premières réflexions sur le sujet datent de 2023/2024. Plus précisément, en 2023, nous avions des réflexions sur l’IA et nous avions déjà créé une centrale d’achat autour de la distribution d’équipements informatiques et de licences. Forts de cette première expérience de l’activité de centrale d’achat, nous avons décidé de décliner le principe pour l’IA en 2024. Techniquement, la Fabrique IA Territoriale est une extension de notre centrale d’achat initialement dédiée aux équipements IT, autour des solutions et services IA.

Pour la développer, nous nous sommes appuyés sur des retours d’expérience de nos membres et bénéficiaires. Le bilan était le suivant : chez la plupart des collectivités rencontrées, l’IA ne s’est pas imposée comme un projet stratégique mûri de longue date. Elle est arrivée par effraction (shadow IA), via des outils grand public utilisés par des agents, mais aussi par les sollicitations d’éditeurs et les discours médiatiques annonçant une révolution imminente. Rapidement, plusieurs irritants sont apparus.

D’abord, une inquiétude managériale : comment encadrer des usages déjà existants sans bloquer l’innovation ? Ensuite, un flou juridique : données personnelles, secret administratif, responsabilité en cas d’erreur. Enfin, une pression politique : ne pas « rater le train », tout en évitant le gadget.

C’est précisément ce décalage qui a rendu nécessaire un dispositif comme la Fabrique IA Territoriale. Non pas pour « faire de l’IA », mais pour reprendre la main collectivement. L’IA est devenue un sujet d’agenda non pas parce qu’elle promettait des gains spectaculaires, mais parce qu’elle posait une question de gouvernance : Qui décide ? Avec quelles règles ? Pour quels usages ?

Pour les collectivités peu engagées, cette prise de conscience est essentielle : ne rien faire est déjà une décision, souvent la plus risquée.

Outre identifier les besoins des territoires, nous avons également analysé le marché et les offres autour de l’IA. En 2025, nous avons rédigé l’accord-cadre et lancé la consultation publique au printemps. À l’été 2025, nous avons notifié les lots du marché aux 12 entreprises sélectionnées. Le dispositif a été inauguré le 1er septembre.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Nous avons regardé ce que proposaient d’autres centrales d’achat traditionnelles et notamment leur mode de fonctionnement. Une des conclusions est que nous ne voulions pas proposer une « approche catalogue » pour les solutions d’IA, avec uniquement des produits sur étagère. Car tout projet structurant et innovant, comme l’IA, nécessite une réponse spécifique, avec une approche autour des usages. C’est l’usage qui détermine le projet, et celui-ci peut reposer sur des solutions sur-mesure ou des outils sur étagère, mais toujours adaptés au contexte.

La Fabrique IA Territoriale n’est donc ni une plateforme ni un catalogue de solutions. C’est un cadre méthodologique et opérationnel qui permet aux acteurs publics d’aborder l’IA sans se mettre en risque.

Notre principale source d’inspiration reste donc nos membres et nos bénéficiaires (des collectivités, des syndicats, des centres hospitaliers …), qui nous ont remonté leurs besoins et ont orienté notre approche.

Y a-t-il des compétences ou des sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Il y a trois types de compétences. Le premier concerne l’expertise juridique en commande publique. Le deuxième : des compétences techniques autour de l’IA et des logiques d’exploitation de ces technologies. Ceci afin de rédiger le cahier des charges technique particulier (CCTP) auquel les soumissionnaires à notre accord-cadre ont dû répondre. Le troisième est la connaissance fine du marché et de son écosystème pour le sourcing des acteurs crédibles du marché et la calibration d’engagements réalistes.

L’objectif global était de rédiger un marché réaliste auquel les entreprises pouvaient répondre. Nous avons eu plus d’une cinquantaine de candidatures, ce qui démontre que le marché était en phase avec l’écosystème d’IA.

Le rôle de Gigalis est celui d’un tiers de confiance. Nous posons le cadre, orchestrons les compétences et garantissons la cohérence d’ensemble. La Fabrique ne promet pas des gains immédiats ; elle vise une capacité collective à décider et agir durablement.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?

Comme il a été mentionné plus tôt, nous avons d’abord identifié les besoins auprès des territoires par l’entremise d’entrevues en personne ou par téléphone. Nous avons ensuite rencontré des acteurs de référence du marché de l’IA. Au final, nous avons réalisé plus d’une vingtaine d’entretiens de territoire et d’entreprise avant de lancer ce projet de centrale d’achat.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

La Fabrique IA Territoriale a une portée nationale. Dès le début nous l’avons décidé. Avec la centrale d’achat précédente, il y avait déjà des bénéficiaires en dehors du Pays de la Loire. Nous avons donc continué sur cette tendance. De plus, les entreprises d’IA sourcées étaient nationales. Elles ont donc partagé leur approche nationale du développement de l’IA. Il a aussi des PME locales, mais elles ont vocation à se développer sur l’ensemble du territoire national. Un des objectifs de La Fabrique IA Territoriale est d’ailleurs de donner une dimension nationale à certains acteurs locaux et favoriser ainsi leur croissance externe.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Aucune subvention. Gigalis est un GIP et nous fonctionnons sans cotisation ni subvention. Nos fonds propres sont issus des activités historiques, notamment d’opérateur de télécommunications. Nous vendons des abonnements fibre essentiellement aux territoires. Il est difficile d’évaluer combien a coûté La Fabrique IA Territoriale, car les personnes qui ont travaillé sur ce projet travaillent aussi sur d’autres initiatives. Ce sont des compétences mutualisées. Ce que je peux vous dire, c’est que, pour démarrer, nous étions trois personnes à mi-temps et aujourd’hui, la centrale d’achat représente quatre personnes à temps plein.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Le Conseil régional des Pays de la Loire a impulsé le développement de Gigalis. Il y a également tous nos membres qui ont voté et validé le projet. Nous avons une quarantaine de membres, dont des collectivités, mais aussi des CHU.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Mon conseil serait d’éviter de se lancer dans ce type de projet ! Car il commence à y avoir beaucoup de centrales d’achat sur le marché. Je ne sais pas s’il est opportun de créer encore d’autres centrales d’achats de portée nationale. Il peut cependant être opportun de créer des centrales d’achats locales ou sur une thématique autre que l’IA.

Le projet en détails

Dates clés

  1. Début 2025

    Rédaction de l’accord-cadre et constitution de Gigalis en GIP

  2. Printemps 2025

    Publication de la consultation

  3. Eté 2025

    Attribution des trois lots du marché

  4. Septembre 2025

    Inauguration de la Fabrique IA

Chiffres clés

  • 12 

    entreprises titulaires du marché de la centrale d’achat

  • 50

    candidatures reçues

  • 5

    millions d’euros de commande publique pour des projets IA via notre centrale d’achat (à la date de février 2026)

À retenir

  • Résultats probants du dispositif en 4 mois avec 5 millions d’euros de commandes. C’est la preuve que le La Fabrique IA Territoriale est utile et a été bien dimensionnée.

  • Les entreprises du marché nous indiquent que le dispositif est un levier de développement économique, car elles n’avaient pas toujours accès à la commande publique

  • Comme tout marché public, la rédaction et le contrôle juridique du dispositif sont complexes. L’analyse des offres, les notifications des acteurs … sont des procédures extrêmement lourdes.

Ressources

  • Lancement de la Fabrique IA Territoriale : une nouvelle ère pour l’innovation publique

    Communication de Gigalis

    Je découvre
  • Gigalis ouvre une fabrique IA territoriale en Pays de la Loire

    Article de Le Monde Informatique

    Je découvre
  • Région Pays-de-la-Loire

Vous êtes passés à l'action sur les données territoriales ?

Je partage mon expérience