GOUVERNANCE ET SOCLES TECHNOLOGIQUES

Chartres (28) expérimente un réseau 5G privé pour renforcer la résilience de son territoire

Niveau d'expertise : intermédiaire

Chartres Métropole déploie depuis 2024 un réseau 5G privé expérimental intégrant 40 antennes et un cœur de réseau hébergé en local. Un projet, baptisé "C’Chartres 5G ", mené dans le cadre du programme européen CEF Digital. L’objectif est de renforcer la résilience territoriale : désaturation des réseaux publics via des bulles 5G tactiques, couverture de sites complexes et maintien des communications en cas de crise ou de coupure électrique. Inspiré du projet 5G de Toulouse, C’Chartres 5G bénéficie d’un budget conséquent de 7 millions d’euros (dont 5 millions de financements européens). Un premier test grandeur nature a été mené lors d’un meeting aérien organisé en septembre 2025.

L’expérimentation repose sur une logique progressive : décision rapide, montage administratif exigeant, puis déploiement technique une fois les financements sécurisés

Alain Guillotin

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

En 2024, nous avons commencé le déploiement d’un réseau 5G privé sur le territoire de Chartres Métropole. Ceci dans le cadre de l’appel à projets européen " CEF Digital - 5G and Edge for Smart Communities ", qui offre un cadre d’expérimentation (sans objectif commercial) aux déploiements de réseau 5G privés en Europe.

Notre projet, baptisé "C’Chartres 5G ", repose sur le déploiement de 40 antennes 5G pour couvrir les sept communes de l’agglomération. Un cœur de réseau 5G est également hébergé localement, sur nos deux datacenters territoriaux, avec une architecture redondée.

Un premier test grandeur nature a été mené lors d’un meeting aérien organisé en septembre 2025 qui réunissait plusieurs milliers de visiteurs. Nous avions déployé pour cela deux antennes pour réaliser des premiers tests de la technologie en conditions réelles. Le déploiement va se poursuivre en 2026 pour se terminer en 2027.

L’objectif de cette expérimentation est d’explorer les possibilités d’un réseau 5G privé avec un focus sur la résilience du territoire.

Cette résilience prend différentes formes. Il y a tout d’abord un enjeu de désaturation des réseaux 5G publics. L’idée est de déployer ponctuellement des « bulles 5G tactiques », lors d’événements ou de situations de crise. Basées sur notre réseau 5G privé, ces bulles sont des mini-réseaux locaux fermés et maîtrisés, permettant de faire fonctionner des caméras, des terminaux de communication ou des applications métiers, indépendamment des réseaux publics souvent saturés.

Le meeting aérien de Chartres a servi de premier terrain d’expérimentation pour ces bulles tactiques, avec des résultats très prometteurs sur la capacité de la 5G à maintenir des flux vidéo stables là où les réseaux existants s’effondrent sous la charge.

Un second cas d’usage concerne la couverture de lieux complexes, comme de grandes salles ou des bâtiments où le Wi-Fi est difficile à déployer et où les réseaux mobiles passent mal.

Enfin, il y a un enjeu de résilience énergétique. En septembre 2024, nous avons fait face à une coupure électrique de plusieurs heures sur notre territoire. Les antennes des réseaux mobiles 4G et 5G des opérateurs publics sont tombées une à une. Et les habitants, comme les services de la métropole, se sont retrouvés sans couverture de réseau mobile ni service des opérateurs mobiles. Le réseau 5G privé pourrait permettre de maintenir un réseau de communication d’urgence, même si le réseau électrique ne fonctionne plus.

Parallèlement au déploiement du réseau 5G, nous travaillons donc aussi sur des solutions d’alimentation autonomes, avec des batteries. Même en cas de coupure du réseau électrique, la continuité de l’alimentation pourrait être garantie grâce à l’installation de batteries de secours disposant d’une autonomie minimum de six heures. Et nous menons aussi une réflexion globale sur l’alimentation en énergie des points hauts, y compris sur les mâts d’éclairage public.

Techniquement, l’expérimentation du réseau 5G privé porte sur les bandes de fréquences 2,6 GHz (n38) et 3,8 -4,2 GHz (n77), les seules ouvertes par l’Arcep (Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse) pour ce type de projets.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?

La démarche autour du réseau 5G privé s’inscrit dans la continuité de la politique de digitalisation de Chartres Métropole, qui se concrétise notamment par le déploiement de réseaux de communications innovants. C’Chartres Innovations Numériques est opérateur territorial depuis près de vingt-cinq ans, et nous proposons déjà des abonnements à de la fibre optique, de l’hébergement en datacenter, des offres de cybersécurité, etc.

Il y a un an et demi, Chartres Métropole a souhaité explorer les solutions de résilience, suite notamment à la coupure électrique évoquée précédemment. En avril 2023, la collectivité a inauguré un centre de supervision intercommunal, regroupant les données de caméras et capteurs IoT. La question de la connectivité de ces équipements s’est donc également posée.

L’opportunité de répondre à ces enjeux a été le lancement de l’appel à projets 5G européen en 2023. Il est arrivé au bon moment pour nous. D’autres territoires ont fait de même. Cet appel à projets est également le socle du projet 5G de Limoges, comme il l’a été pour celui de Toulouse (Hi5).

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Le projet Hi5 de Toulouse Métropole a constitué notre principale référence. Il porte sur le déploiement d’un réseau 5G privé multiservice dédié à divers usages, comme faciliter la coordination entre les services opérationnels ou optimiser la gestion des situations d'urgence (système d’alerte, communications de crise, etc.). L’enjeu de déployer un réseau résilient avec un focus sur la sécurité est donc également présent dans le projet de Toulouse.

Il a démontré la possibilité pour une métropole de créer son propre réseau 5G privé grâce à un écosystème local structuré (en l’occurrence avec l’opérateur télécom Alsatis) et à un montage juridique adossé à une entreprise publique locale (la SPL ZeFiL dans le cas de Toulouse).

Le projet toulousain nous a permis de tirer des enseignements de gouvernance : il faut un opérateur territorial fort (C’CIN dans notre cas), une maîtrise locale du projet, et la capacité à fédérer un réseau d’acteurs techniques autour d’une vision commune de la souveraineté. Nous avons repris ces fondamentaux dans notre projet.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Le premier point fondamental, c’est qu’il faut disposer d’un minimum de compétences en télécommunications. On ne peut pas aborder un projet de 5G privée sans comprendre les bases de la radio, de la gestion des points hauts ou du fonctionnement d’un réseau mobile. Cela ne signifie pas qu’il faut tout maîtriser en interne, mais au moins savoir de quoi l’on parle et à qui s’adresser.

Dans notre cas, nous bénéficions d’une expérience de plus de vingt ans en tant qu’opérateur territorial, ce qui nous a permis d’aborder ce projet avec une certaine maturité. En revanche, certaines compétences spécifiques, comme les études de couverture radio, n’étaient pas présentes en interne.

Nous avons donc travaillé avec des partenaires, notamment des entreprises capables de réaliser des études prédictives, de dimensionner le réseau ou encore de gérer les travaux de génie civil (Eiffage Énergie Systèmes). L’idée était de combiner des compétences internes de pilotage avec des expertises techniques pointues apportées par des prestataires.

Enfin, il est essentiel d’avoir une capacité à travailler en écosystème, en mobilisant les acteurs locaux et les autres structures du territoire, afin d’identifier des usages pertinents et d’éviter de reproduire des modèles existants sans adaptation.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité et/ou son impact ?

La décision de répondre à l’appel à projets a été prise en environ un mois. Nous avions déjà une connaissance fine du territoire et de ses besoins, ce qui nous a permis d’évaluer rapidement l’intérêt de la démarche.

En revanche, la constitution du dossier a été un processus beaucoup plus long et complexe. Il s’agissait d’un dossier conséquent, entièrement en anglais, qui a mobilisé plusieurs mois de travail. Nous avons d’abord produit une première version, puis échangé avec la Commission européenne, qui nous a demandé des compléments et des ajustements. Cette phase d’instruction et d’itération s’est étalée sur près de sept mois.

Une fois le projet retenu, nous avons lancé les études opérationnelles, notamment celles de couverture, ainsi que les premiers travaux techniques.

L’expérimentation repose ainsi sur une logique progressive : décision rapide, montage administratif exigeant, puis déploiement technique une fois les financements sécurisés.

Comment avez-vous arbitré entre les différents choix techniques et assuré le bon dimensionnement du projet ?

Sur le plan technique, plusieurs choix structurants ont été retenus en cohérence avec notre objectif de souveraineté et de résilience. Le premier concerne les fréquences utilisées : nous travaillons sur les bandes 2,6 GHz et 3,8–4,2 GHz. Elles offrent une bonne capacité de débit, mais avec une portée plus limitée, ce qui implique un maillage plus dense. D’où la nécessité de déployer 40 antennes pour couvrir la zone de tests.

Mais ce choix ne découle pas uniquement d’une logique technique. Il répond aussi au cadre budgétaire lié à l’appel à projets européen. Nous avons donc construit le projet en cherchant à maximiser les usages et la couverture dans ce cadre financier. L’objectif initial n’était pas de couvrir un pourcentage précis de population, mais de tester un maximum de cas d’usage.

L’autre choix structurant concerne l’architecture du réseau. Nous avons choisi un cœur de réseau local, hébergé dans nos datacenters territoriaux, avec une architecture redondée. Cela permet de répondre au mieux à notre stratégie de souveraineté numérique. Il s’agit d’un cœur de réseau fourni par la société irlandaise Druid Software, spécialisée dans les cœurs de réseau 4G/5G privés. On retrouve cette solution européenne dans bon nombre d’autres projets 5G de l’appel à projets CEF Digital.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Le coût total du projet est donc de 7 millions d’euros. Ce budget couvre l’ensemble des composantes du réseau : le cœur de réseau, les antennes, les équipements associés ainsi que l’ingénierie nécessaire au déploiement. L’appel à projets européen apporte 5 millions d’euros et les deux restants sont à la charge de C'Chartres Innovations Numériques en tant que société d'économie mixte (SEM).

Notons qu’il ne s’agit pas uniquement d’un investissement en infrastructure. Une part importante concerne les études, la conception du réseau, les tests et l’expérimentation des cas d’usage. C’est un point essentiel, car le projet s’inscrit dans une logique d’expérimentation et non de déploiement commercial immédiat.

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

Le projet est porté par C'Chartres Innovations Numériques (C’CIN) et Chartres Métropole. Eiffage Énergie Systèmes intervient en tant qu’intégrateur du réseau. L’Union Européenne intervient en tant que cofinanceur de l’expérimentation.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Le principal conseil serait de ne pas aborder la 5G comme une fin en soi. Ce qui compte, ce sont les usages et les problématiques que l’on cherche à résoudre. Il est également important de s’appuyer sur les compétences existantes et de construire un projet adapté à son territoire, plutôt que de copier des modèles. Enfin, il faut accepter une démarche progressive, en commençant par des expérimentations, avant d’envisager un déploiement plus large.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2023/2024

    candidature à l’appel à projets européen CEF Digital

  2. 2025

    premiers déploiements et premiers tests durant le meeting aérien 

  3. 2026/2027

    poursuite des déploiements

  4. Fin 2027

    restitution complète du bilan de l’expérimentation

Chiffres clés

  • 40

    nombre de sites déployés

  • 7 M €

    coût total du projet

  • 2,6 / 3,8–4,2 GHz

    fréquences radio exploitées pour le projet

À retenir

  • Nous avons déjà gagné en expérience quant à la coordination interservices autour d’un projet technique complexe tel que celui-ci.

  • Le projet 5G a un effet d’entraînement positif sur d’autres projets, notamment le déploiement de notre réseau LoRaWAN.

  • Outre la rédaction du dossier de candidature qui a été relativement lourde à réaliser, nous créons un réseau à partir de zéro. Cela est très exigeant en ressources et en expertise.

La presse en parle

  • smartcitymag

    Chartres déploie un réseau 5G privé pour renforcer la résilience du territoire

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  • Union Européenne

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