Bordeaux Métropole (33) crée son propre Observatoire pour lutter contre la fracture numérique dans 28 communes
À Bordeaux Métropole, un Observatoire des inégalités numériques a été mis en place pour documenter les usages et les fragilités numériques des habitants. Entre enquêtes quantitatives, portraits qualitatifs et animations locales, cet outil guide les politiques d’inclusion et révèle de nouveaux enjeux, comme le rôle des aidants numériques ou les exclusions invisibles.
Des habitants nous ont dit qu’ils ne se sentaient plus faire partie de cette société à cause du numérique. C’est pour eux qu’on fait ce travail.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
L’Observatoire métropolitain des inégalités numériques est un outil conçu pour mieux comprendre comment les habitants vivent le numérique aujourd’hui. L’objectif est d’abord de disposer de données locales pour dépasser les moyennes nationales et permettre aux élus, agents et acteurs de terrain d’ajuster leurs politiques d’inclusion numérique au plus près des besoins.
Concrètement, nous avons mené en 2023 une enquête, directement auprès des habitants : plus de 5 000 personnes interrogées, avec un échantillon représentatif pour chacune des 28 communes de la métropole. L’enquête couvrait le niveau d’équipement, la qualité de connexion, les usages numériques, mais aussi le ressenti, l’aisance de chacun face au numérique. Ces données quantitatives ont été enrichies par des portraits qualitatifs, afin d’incarner les situations vécues et de révéler des réalités souvent invisibles : la souffrance numérique, la dépendance aux aidants, ou encore le sentiment d’exclusion face aux démarches en ligne.
Il s’agit aussi de réparer une “dette numérique” qui persiste. Nous avons en effet constaté que pour 18 % des habitants sur notre territoire, le numérique est davantage une source de souffrance que de bénéfice. En parallèle de ces chiffres, nous avons aussi découvert des dynamiques positives, qui alimentent l’élaboration de leviers d’actions pour réduire la fracture numérique. L’enquête a mis en lumière la force des solidarités invisibles : 75 % des habitants aident un proche à utiliser le numérique. Ces aidants du quotidien jouent un rôle crucial que nous souhaitons mieux reconnaître et soutenir à l’avenir.
Ainsi, le rôle de l’observatoire métropolitain est de fédérer entre collectivités, associations, chercheurs et citoyens, pour construire collectivement un numérique “choisi”, c'est-à-dire plus juste, plus inclusif et plus efficace.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Au moment de la crise du Covid, la dématérialisation soudaine et massive de nombreux services, en particulier administratifs et de santé, a mis en lumière des fragilités jusque-là peu visibles. On a vu apparaître des situations très concrètes d’exclusion : par exemple, des personnes âgées isolées, dans l’incapacité de prendre un simple rendez-vous pour se faire vacciner, faute de maîtrise des outils numériques.
Bordeaux Métropole disposait déjà d’un certain nombre de dispositifs (espaces numériques publics, médiateurs numériques) mais il manquait une vision globale pour mesurer et comprendre ces fragilités. C’est ce besoin de lisibilité et de coordination qui a conduit à la création de l’Observatoire.
Ce projet s’inscrit dans la continuité d’un engagement ancien, initié dès 2016 avec le Livre blanc sur l’inclusion numérique. La volonté politique de ne laisser personne de côté a permis d’ancrer durablement ce sujet dans la stratégie métropolitaine de cohésion sociale. C’est cet engagement de long terme qui a été reconnu et récompensé récemment par l’obtention du Label Bronze « Territoire Innovant » 2025 des Interconnectés pour notre observatoire métropolitain.
Quelles sont les sources d'inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
D’abord, les travaux du Crédoc (le Centre de recherche pour l'étude et l'observation des conditions de vie) nous ont permis de documenter les grandes tendances nationales sur l’équipement, les usages et les inégalités numériques. Ce support nous a aidé à identifier des questions incontournables à poser à l’échelle locale.
Ensuite, nous avons analysé plusieurs initiatives françaises, comme à Rennes ou à Grenoble. Ces villes avaient produit des études sur leurs publics et expérimenté des dispositifs d’observation, mais sur des périmètres plus réduits. Il fallait l’adapter à l’échelle de la métropole de Bordeaux, composée de 28 communes.
Nous avons aussi puisé dans les publications de l’INSEE, du Défenseur des droits et dans des études de santé publique, pour enrichir notre approche et nous assurer qu’elle serait correcte scientifiquement. Moi-même de formation juridique, je ne peux pas m’improviser sociologue.
Enfin, nous avons organisé une trentaine d’entretiens avec des acteurs locaux (associations, opérateurs, bibliothécaires, chercheurs) pour confronter nos idées à la réalité du terrain. Ces échanges ont mis en lumière des enjeux que nous n’avions pas forcément anticipés, comme l’importance du rôle des aidants ou la diversité des postures face au numérique.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Sur le plan technique, il était indispensable d’assurer la fiabilité des données découlant des enquêtes. Pour cela, nous nous sommes entourés de professionnels de la statistique et du sondage, qui ont construit avec nous les questionnaires, défini des échantillons représentatifs et garanti la qualité méthodologique.
Nous voulions aussi comprendre les perceptions, les parcours et les histoires derrière les chiffres. Sur ce volet “qualitatif”, la contribution de notre alternant en sociologie a été précieuse.
Au-delà de ces aspects techniques et scientifiques, il fallait aussi des compétences en animation territoriale, pour fédérer des acteurs aux attentes parfois divergentes. Sans oublier la communication, pour rendre accessibles et intelligibles les résultats C’est surtout une question de posture : écoute, traduction, médiation, pour transformer des données en outils. Tout cela suppose de savoir naviguer entre des univers très différents : celui des statisticiens, des élus, des associations, des habitants…
Quelles ont été les phases préparatoires du projet ?
Nous avons commencé par une phase de cadrage qui a duré près de deux ans. Cette première étape a permis de définir collectivement nos sujets d’observation. Nous avons organisé des ateliers et des discussions avec les différents acteurs pour préciser les éléments à mesurer : l’équipement, les compétences, la posture face au numérique… Nous avons pris le temps de clarifier les attentes des élus et des habitants tout en restant réalistes sur ce qu’il était possible de mesurer.
Ensuite, nous avons travaillé sur la conception de l’enquête. Nous avons construit un questionnaire quantitatif administré auprès de 5000 habitants, en veillant à ce que l’échantillon soit représentatif pour chacune des 28 communes. En parallèle, nous avons décidé de compléter cette enquête par des entretiens qualitatifs, pour donner de la profondeur et des nuances aux chiffres. Cette combinaison des deux approches (quantitative et qualitative), nous a permis de produire des données fiables et incarnées.
Au niveau de la concertation avec les habitants, nous avons mené des actions de préparation auprès des agents municipaux pour qu’ils puissent relayer l’information et expliquer la démarche aux habitants. Cette étape a été importante pour garantir une bonne participation et installer la confiance nécessaire au projet.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Nous nous sommes appuyés sur des expertises méthodologiques pour concevoir l’enquête. Le choix a été fait de construire un échantillon représentatif pour chacune des 28 communes de la métropole, et non un échantillon global. Cela a représenté un effort important en termes de coût. Mais c’était une condition pour garantir une lecture fine, territoire par territoire. Chaque maire peut ainsi disposer de données fiables et localisées sur la situation de ses administrés en matière de numérique. Ce choix méthodologique a également renforcé l’adhésion des communes au projet, en leur offrant un outil réellement adapté à leur échelle d’action.
Au-delà du quantitatif, nous avons intégré une dimension qualitative, avec des portraits de situations réelles. Cette complémentarité a permis de capter des nuances que les chiffres seuls ne permettent pas toujours de révéler : par exemple, le sentiment d’isolement face aux démarches numériques, ou la charge mentale ressentie par les aidants numériques familiaux. Cela nous a permis de dépasser une lecture purement statistique, pour construire une vision plus incarnée et plus juste des inégalités numériques.
Nous pensons que ce double niveau d’analyse, à la fois chiffré et humain, est ce qui fait la force du dimensionnement de l’Observatoire.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le projet a été financé principalement sur fonds propres de Bordeaux Métropole. Une partie dédiée à la question des aidants a bénéficié d’un soutien européen. Des partenariats académiques ont également contribué en nature (méthodologie, analyse).
C’est un choix politique d’assumer ce coût pour répondre à un enjeu de société. Nous avons aussi cherché à mutualiser certains coûts avec des projets voisins pour optimiser le budget. Ce type d’investissement est rentable pour les collectivités à moyen terme, en permettant de mieux cibler les politiques publiques en lien avec le numérique. Dans un système où les services publics sont hautement digitalisés, réduire la fracture numérique est un enjeu de premier ordre.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation?
Nous avons travaillé avec un écosystème déjà existant, composé d’associations, d’entreprises et de services publics sur le territoire. Il fonctionnait jusque-là de manière informelle. Avec l’Observatoire, cet écosystème a pris une forme plus officielle, en se structurant autour d’une gouvernance clairement définie. Chacun a trouvé sa place dans la collecte, l’analyse et la restitution des données, ce qui a renforcé la légitimité et l’efficacité du projet.
Nous avons mobilisé des chercheurs, des universitaires, des instituts de sondage pour assurer la qualité méthodologique de l’enquête. Les services municipaux des 28 communes ont participé activement, en relayant l’information et en facilitant la réalisation des enquêtes sur le terrain.
Les habitants eux-mêmes ont été très impliqués, avec 5000 participants à l’enquête quantitative et de nombreux entretiens qualitatifs. Beaucoup ont exprimé une fierté à contribuer à un projet d’intérêt général et à voir leurs réalités reconnues.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Il ne faut pas attendre d’avoir une vision parfaite ou une méthodologie entièrement ficelée pour se lancer. Même à l’échelle d’un quartier ou d’une petite commune, on peut commencer, quitte à élargir ensuite. Ce qui compte, c’est de prendre le temps d’écouter les acteurs locaux et les habitants pour bien identifier les vrais enjeux, et de ne pas plaquer des indicateurs sans lien avec la réalité du terrain.
Je conseille aussi de s’entourer des bonnes compétences, notamment des professionnels capables de garantir la qualité méthodologique. Et de garder une approche souple, qui permette d’ajuster en cours de route. Il ne faut pas non plus sous-estimer le temps que prend la concertation et la communication. Si les résultats ne sont pas partagés et expliqués, ils risquent de rester dans un rapport sur une étagère.
Et pour ceux qui hésitent à cause du budget, il ne faut pas se décourager. On peut démarrer avec des moyens limités : une étude plus modeste, par exemple à l’échelle d’un quartier, peut se monter autour de 20 000 euros si elle est bien ciblée. L’essentiel est de commencer, d’apprendre et d’élargir progressivement.