Le Pays boulonnais (62) s’appuie sur un partenariat européen pour résorber la fracture numérique dans 74 communes
L’Agence de développement économique du Boulonnais pilote localement le projet européen URBACT Digi-Inclusion, aux côtés de la Ville de Boulogne-sur-Mer et des trois intercommunalités du Pays Boulonnais : la Communauté d’agglomération du Boulonnais, la Communauté de communes de Desvres-Samer et la Communauté de communes de la Terre des Deux Caps.
L’initiative mobilise 74 communes, des espaces urbains du littoral aux zones rurales de l’arrière-pays, autour d’un même objectif : réduire la fracture numérique sur l’ensemble du territoire. Elle vise à renforcer l’accès aux outils, aux compétences et aux usages numériques pour tous. Un groupe local (ULG) réunit les acteurs du social et du numérique — centres sociaux, maisons France Services, Mission Insertion Emploi, French Tech Côte d’Opale — pour bâtir un plan d’action intégré, nourri des échanges avec huit autres villes européennes partenaires du réseau.
Digi-Inclusion, c’est avant tout une manière d’échanger avec d’autres villes européennes confrontées aux mêmes défis, de voir ce qui se fait ailleurs et de s’en inspirer.
En quoi consiste concrètement votre projet pour résorber la fracture numérique dans 74 communes et quels en sont les principaux objectifs ?
Le projet Digi-Inclusion consiste à travailler avec d’autres villes européennes sur la question de la fracture numérique et à construire, à partir de ces échanges, un plan d’action local adapté au territoire du Pays Boulonnais. L’idée est de voir comment chaque ville agit sur le sujet, de partager les bonnes pratiques et d’en tirer des enseignements concrets.
Le projet s’appuie sur un groupe local d’acteurs (ULG) qui réunit la Communauté d’agglomération du Boulonnais, la Communauté de communes de Desvres-Samer, la Communauté de communes de la Terre des Deux Caps, la Ville de Boulogne-sur-Mer, les centres sociaux, les maisons France Services, la Mission Locale, la French Tech Côte d’Opale et plusieurs structures associatives. Ensemble, ils échangent sur les besoins repérés sur le terrain et sur les actions déjà existantes.
L’objectif, à terme, est de réduire la fracture numérique en coordonnant mieux les initiatives locales et en s’appuyant sur l’expérience d’autres territoires européens confrontés aux mêmes enjeux. C’est un projet d’échanges, d’apprentissage et de structuration, qui doit aboutir à un plan d’action intégré d’ici fin 2025.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
C’est en découvrant le programme URBACT Digi-Inclusion lors d’un festival européen que la chargée de mission Europe de l’Agence d’urbanisme et de développement économique du Boulonnais a enclenché, en juin 2023, une nouvelle dynamique locale autour de la lutte contre la fracture numérique.
À ce moment-là, plusieurs dynamiques locales convergeaient déjà : la création de feuilles de route numériques dans les intercommunalités, l’ouverture prochaine de tiers-lieux numériques à Boulogne et à Marquise, et une réflexion plus large sur l’inclusion numérique et l’innovation.
Le territoire boulonnais, marqué par une grande diversité socio-économique — entre zones rurales et secteurs urbains fragiles —, faisait face à des inégalités d’accès au numérique, parfois très concrètes : manque d’équipement, d’accompagnement ou de temps pour former les publics. Les centres sociaux connectés, notamment sous l’impulsion de la Mission Insertion Emploi et de la Communauté d’agglomération du Boulonnais, avaient déjà engagé des actions, mais avec des moyens en baisse et des besoins croissants.
Dans ce contexte, URBACT Digi-Inclusion est apparu comme une opportunité fédératrice : pour rassembler les acteurs du territoire, échanger sur les pratiques européennes et imaginer ensemble des solutions durables face à la fracture numérique.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
L’un des grands intérêts du projet, c’est justement de pouvoir échanger avec d’autres villes européennes et de voir comment elles abordent la question de l’inclusion numérique. À chaque réunion, on découvre des actions concrètes qui nous inspirent. Par exemple, à Bologne en Italie, un incubateur a travaillé avec un lycée technologique spécialisé dans le social et la santé. Les élèves étaient formés pour aider les personnes âgées à faire leurs démarches en ligne dans les maisons de retraite. C’était du bénévolat, mais pour eux, c’était aussi une vraie expérience de formation, et ça créait du lien entre les générations. On s’est dit que c’était une idée qu’on pourrait facilement adapter ici, avec un lycée technologique du territoire.
Ces échanges nous ont aussi fait réfléchir à nos publics cibles. On pense souvent aux personnes âgées ou aux jeunes, mais il y a d’autres publics, comme les personnes sans domicile fixe (SDF) ou en situation de handicap, qu’on aimerait mieux inclure. D’autres villes ont mené des études croisées entre données statistiques et entretiens pour comprendre plus finement les besoins. C’est le genre d’approche qu’on aimerait reprendre à Boulogne.
J’ai aussi été très marquée par un exemple venu de Lettonie : une initiative dans les territoires ruraux où une personne se déplace avec une simple mallette contenant du matériel numérique de base — un ordinateur, un routeur, une souris adaptée — pour aller directement à la rencontre des habitants. Avec un investissement de départ très limité, ils ont réussi à toucher des publics isolés et à favoriser l’inclusion numérique dans des zones peu équipées. C’est une idée qu’on aimerait bien adapter localement, notamment pour les communes les plus éloignées, en lien avec les Maisons France Services.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Pour ce type de projet, il faut avant tout mobiliser des compétences humaines. Au départ, on pensait surtout à des compétences techniques – open data, outils numériques, etc. – mais on s’est vite rendu compte que ce n’était pas le cœur du sujet. Ce qui compte vraiment, c’est la dimension sociale : savoir animer un réseau, créer du lien entre les acteurs, et surtout comprendre les besoins des publics.
Les compétences d’animation et de pédagogie sont donc essentielles. Il faut savoir fédérer des structures très différentes : des centres sociaux, des maisons France Services, des associations, des acteurs du numérique, de l’emploi ou de l’insertion. Ce sont eux qui travaillent au quotidien avec les habitants et qui connaissent leurs difficultés. Le rôle de la collectivité ou de l’agence est de faire le lien, d’animer le groupe et de maintenir la dynamique dans la durée.
Bien sûr, il faut aussi quelques compétences techniques : savoir gérer un budget européen, suivre un projet URBACT avec toute la partie administrative et juridique, rédiger des documents de synthèse, produire un plan d’action. Mais l’essentiel reste humain. Il faut de la motivation, de l’écoute et une vraie capacité à coopérer. L’inclusion numérique, avant tout, c’est une question de relations humaines.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?
Le projet est né après la participation de notre chargée de mission Europe à un événement URBACT, où elle a découvert le réseau Digi Inclusion et pris contact avec les porteurs du projet. C’est à la suite de ces premiers échanges que nous avons officialisé notre candidature pour intégrer le partenariat. URBACT fonctionne sur la base d’appels à projets européens ; il a donc fallu constituer un dossier solide, démontrant notre capacité à animer un réseau local et à mobiliser les bons acteurs.
Une fois retenus, nous avons bénéficié d’un cofinancement FEDER à hauteur de 70 %, dans le cadre du programme URBACT. Le reste, soit 30 %, a été pris en charge par le budget propre de l’agence. Le financement couvre essentiellement les frais de personnel, les déplacements internationaux, l’accueil d’une réunion transnationale sur notre territoire, ainsi qu’un peu d’équipement.
Sur le plan pratique, nous avons été accompagnés par un lead expert URBACT, qui nous a guidés dans les aspects administratifs et budgétaires : estimation du temps de travail mobilisé, planification des rencontres, et coordination avec les partenaires européens. Cette phase a demandé beaucoup de rigueur administrative, mais elle nous a aussi permis d’acquérir une méthode utile pour le montage d’autres projets européens à venir.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Au départ, le groupe local comptait beaucoup de participants : des représentants de la ville, de la communauté d’agglomération, des centres sociaux, de la Mission Locale, de la French Tech, des maisons France Services… Mais avec le temps, certains acteurs se sont éloignés, non pas par manque d’intérêt, mais faute de disponibilité ou parce que le projet leur paraissait trop théorique au début.
Les premières réunions portaient surtout sur la vision à long terme – définir ce que pourrait être l’inclusion numérique dans trente ans. Pour des structures de terrain, très ancrées dans le concret, cet exercice était difficile. Le projet a réellement pris son rythme quand il est devenu plus opérationnel, à partir de l’automne 2023, avec la préparation de la déclaration politique sur les droits numériques signée par les partenaires européens. C’est à ce moment-là que les acteurs locaux se sont davantage réinvestis : la démarche devenait tangible, avec des objectifs précis et des actions identifiées.
Le dimensionnement du projet s’est donc ajusté naturellement. L’équipe a recentré le groupe autour des acteurs les plus engagés, capables de faire le relais auprès de leurs réseaux respectifs. La priorité a été donnée à la qualité de la participation plutôt qu’à la quantité, tout en maintenant un lien permanent avec l’ensemble des structures via une communication régulière et des retours sur chaque étape du projet.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le projet Digi-Inclusion a été cofinancé dans le cadre du programme européen URBACT, avec un financement FEDER couvrant 70 % du budget total. Pour Boulogne-sur-Mer, cela représente un budget de 83 000 euros sur 18 mois, dont 30 % pris en charge directement par l’agence d’urbanisme et de développement économique.
Les crédits européens ont permis de financer principalement :
- Les frais de personnel dédiés au pilotage et à l’animation du projet ;
- Les déplacements aux réunions transnationales organisées dans les huit autres villes partenaires du réseau ;
- L’organisation d’une rencontre européenne à Boulogne-sur-Mer en juin 2025 ;
- L’achat de petits équipements nécessaires au suivi du projet ;
- La participation d’un membre du groupe local (ULG) à chaque réunion internationale.
Le cofinancement local a été assuré par les ressources propres de l’agence, sans recours à d’autres subventions nationales.
Le programme URBACT, piloté par la Commission européenne et soutenu par le Fonds européen de développement régional (FEDER), offre ainsi aux collectivités un cadre méthodologique, un accompagnement technique et des financements permettant de développer des stratégies locales en lien avec des partenaires européens.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
Le projet Digi-Inclusion repose sur une gouvernance partagée entre plusieurs acteurs locaux réunis au sein du groupe ULG (Urban Local Group). Ce collectif a été animé par l’Agence d’urbanisme et de développement économique du Boulonnais, pilote du projet pour le territoire.
Autour de l’agence, on retrouve :
- La Communauté d’agglomération du Boulonnais,
- La Ville de Boulogne-sur-Mer,
- Les centres sociaux, notamment ceux engagés dans le réseau Centres sociaux connectés,
- Les maisons France Services,
- La Mission Locale du Boulonnais,
- La French Tech Côte d’Opale,
Ainsi que plusieurs associations et structures de médiation numérique et d’insertion.
À l’échelle européenne, Boulogne-sur-Mer collabore avec huit autres territoires partenaires du réseau URBACT Digi-Inclusion, coordonné par la ville pilote de Molina de Segura (Espagne), aux côtés notamment de Bologne (Italie), Torres Vedras (Portugal), Iasi (Roumanie), Gdańsk (Pologne) ou encore de la région de Zenica-Doboj (Bosnie-Herzégovine).
Concernant l'adhésion citoyenne, le projet s’appuie sur les acteurs de terrain pour relayer la démarche auprès des habitants. Les citoyens ne participent pas directement au réseau européen, mais ils sont représentés par les structures locales qui travaillent quotidiennement avec eux. Cette médiation garantit une approche ancrée dans les besoins réels du territoire.
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Je conseillerais d’abord à un élu de ne pas avoir peur de se lancer dans un projet européen. C’est souvent perçu comme quelque chose de lourd ou de complexe, mais le programme URBACT est très bien accompagné : on n’est jamais seul. Il y a une vraie entraide entre les villes partenaires, et c’est très formateur.
Ensuite, il faut accepter que le projet prenne du temps. La première année, on parle beaucoup, on échange, on construit une vision commune avec les partenaires européens. C’est parfois frustrant, surtout quand on aimerait aller vite, mais c’est une étape essentielle. Elle permet de mieux comprendre les besoins du territoire et de poser des bases solides pour la suite.
C’est aussi un projet qui demande de savoir fédérer. L’enjeu n’est pas seulement technique ou financier : il faut embarquer les bons acteurs, maintenir leur motivation et créer une dynamique collective. À Boulogne, c’est cette diversité d’acteurs – du social, du numérique, de l’insertion – qui fait la richesse du projet.
Enfin, je dirais qu’il faut voir ce type de démarche non pas comme un projet isolé, mais comme une opportunité pour ouvrir la collectivité sur l’extérieur, apprendre d’autres territoires et valoriser ce que l’on fait localement. C’est exigeant, mais très enrichissant.