La ville de Millau (12) associe les habitants à ses choix d’investissement grâce à la votation en ligne
La ville de Millau fait participer les citoyens à la décision publique grâce au numérique. En 2021, les habitants ont hiérarchisé sur la plateforme électronique « jeparticipemillau.fr » 19 projets d’investissements à partir d’une enveloppe de 5 millions d’euros.
Si nous avons choisi la votation en ligne, c’est avant tout par pragmatisme. Chacun d’entre nous utilise quotidiennement les outils numériques.
En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?
Nous avons souhaité associer les citoyens à la décision budgétaire en leur donnant un véritable pouvoir de choix à travers une votation en ligne.
En amont, nous avons organisé un audit citoyen des finances de la collectivité : dix-neuf Millavois, tirés au sort, ont participé à plusieurs ateliers pour analyser en détail le budget municipal. Leur travail a permis d’identifier une enveloppe de 5 millions d’euros à investir dans de nouveaux projets tout au long du mandat.
Grâce à la plateforme jeparticipe.millau.fr et au magazine municipal, nous avons ensuite invité les habitants à hiérarchiser, parmi une sélection, les projets qu’ils jugeaient les plus pertinents, en tenant compte du budget disponible et des coûts associés.
L’objectif principal est de renforcer la démocratie participative à Millau, en maintenant un dialogue transparent et exigeant avec les citoyens, dans un contexte de fortes contraintes financières. Alors que les finances de la collectivité se sont sensiblement dégradées, nous avons souhaité donner aux habitants – et plus particulièrement aux usagers des équipements concernés – la possibilité de déterminer les priorités d’investissement pour les années à venir.
La votation en ligne nous a également permis de cibler les publics les plus concernés par chaque projet. Après une première consultation citoyenne en 2021 sur les investissements du mandat, nous avons organisé la même année une concertation pour choisir l’emplacement d’un futur city-stade. Contrairement à la première votation, ouverte à tous les Millavois, celle-ci s’adressait exclusivement aux jeunes de 10 à 25 ans, principaux usagers de l’équipement. Nous avons fait ce choix car nous considérons que les bénéficiaires d’un projet sont les plus légitimes pour s’exprimer sur sa mise en œuvre.
Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ?
Le taux d’abstention aux élections municipales de 2020 a mis en lumière une démocratie locale fragilisée : plus de la moitié des Millavois ne se sont pas déplacés aux urnes. Si la crise sanitaire peut en partie expliquer cette situation, elle ne suffit pas à masquer une tendance de fond, perceptible depuis plusieurs années et à différentes échelles.
L’abstention traduit aussi un certain désenchantement vis-à-vis du politique. C’est pourquoi nous avons souhaité réinventer la relation entre élus et citoyens, en les associant plus étroitement aux décisions publiques.
Parallèlement, de nouvelles attentes se font jour autour du vote et de la participation, notamment à travers l’usage du numérique. La votation citoyenne en ligne permet d’instaurer un dialogue direct entre la collectivité et les habitants, sans contrainte de déplacement, tout en offrant à chacun une vision claire des réalités budgétaires et des arbitrages auxquels les élus doivent faire face.
Nous avons donc choisi de développer ce type de démarches participatives pour renforcer le sentiment d’appartenance des Millavois à la vie locale et redonner du sens à l’engagement citoyen.
Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?
Pour la votation en ligne, notre première source d’inspiration a été le pragmatisme. Les outils numériques font désormais partie intégrante de notre quotidien : il nous semblait donc naturel que la politique locale s’adapte à ces nouveaux usages.
Nous nous sommes également appuyés sur des expériences de budgets participatifs menées dans d’autres collectivités, comme Paris ou Grenoble. Toutefois, nous avions conscience qu’il fallait adapter le dispositif au contexte millavois. Là où certaines villes permettent aux habitants de proposer de nouveaux projets, nos marges budgétaires ne le permettaient pas. Nous avons donc choisi de donner la parole aux citoyens pour hiérarchiser les investissements parmi les projets déjà envisagés.
Nous avons aussi observé le fonctionnement des conventions citoyennes nationales, afin d’en tirer des enseignements. L’exemple de la Convention pour le climat nous a notamment montré l’importance de donner une suite concrète au travail des participants. L’absence de retombées tangibles a fragilisé la crédibilité du modèle participatif. À Millau, nous avons voulu éviter cet écueil en misant sur la transparence : le budget disponible a été annoncé dès le départ, et les résultats du vote ont été pleinement respectés et traduits en décisions.
Enfin, une inspiration plus personnelle m’est venue de mon expérience en tant que vice-présidente d’un comité citoyen dans le cadre du contrat local de santé (CLS) du Parc naturel régional des Grands Causses. À l’échelle des 93 communes concernées, des habitants avaient été tirés au sort pour contribuer à la définition des actions du CLS. Cette expérience a renforcé ma conviction de l’intérêt et de la légitimité d’associer les citoyens aux décisions publiques.
Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?
Le numérique est au cœur du dispositif et doit être au minimum maîtrisé par la collectivité. Il ne s’agit pas de devenir expert, mais pour un élu, il est essentiel de se familiariser avec les enjeux et les outils numériques afin de prendre des décisions éclairées.
À Millau, la votation se déroule entièrement en ligne pour toucher le plus grand nombre d’habitants. Il est donc indispensable de s’appuyer sur une plateforme fiable, sécurisée et opérationnelle pendant toute la durée du projet. Cela peut sembler évident, mais de nombreuses collectivités se heurtent encore à des sites instables ou peu ergonomiques. Nous avons ainsi veillé à proposer une interface simple et intuitive, garantissant une participation fluide et accessible à tous.
Pour la conception de cette plateforme, nous avons été accompagnés par Cap’ Collectif, une entreprise spécialisée dans les outils de concertation citoyenne. Elle nous a apporté son expertise tout au long du processus et formé nos équipes techniques afin de nous rendre autonomes dans la gestion et le suivi du site.
Enfin, le succès d’une votation citoyenne repose sur un équilibre entre expertise technique et responsabilité politique. La technologie seule ne suffit pas à répondre aux attentes des habitants : la transparence et la clarté du dialogue restent les conditions essentielles pour instaurer une confiance durable et renforcer la participation citoyenne.
Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir son impact ? (Enquêtes publics…)
En amont, nous avons organisé un audit citoyen pour déterminer la capacité d’investissement de la mairie. Un habitant a été tiré au sort dans chacun des bureaux de vote, assurant ainsi une représentativité à l’échelle de la ville.
Nous avons mené ce travail en partenariat avec le cabinet Mission Publique, qui a accompagné les dix-neuf participants tout au long du processus. L’objectif était de les aider à se familiariser avec les finances publiques, à comprendre les contraintes budgétaires et à formuler des recommandations pertinentes. Ce travail préparatoire a permis de dégager une enveloppe d’investissement de 5 millions d’euros à mobiliser sur la durée du mandat.
En parallèle, nous avons collaboré avec Cap’ Collectif, entreprise spécialisée dans la concertation citoyenne en ligne, qui a assuré le déploiement technique de la plateforme numérique et la formation des équipes municipales aux outils et aux enjeux de la participation numérique.
Cette coopération entre citoyens et experts a donné au projet une solidité particulière : les premiers ont apporté leur légitimité démocratique, les seconds ont garanti la rigueur et la qualité méthodologique de la démarche.
Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?
Le succès de la votation citoyenne de 2021 a ouvert la voie à de nouvelles démarches de concertation à Millau. Ces consultations ne constituent pas un rendez-vous annuel à date fixe, mais sont organisées en fonction des besoins, des débats ou des préoccupations exprimées par les habitants.
Les modalités de participation varient selon les sujets. En 2020, par exemple, les citoyens ont pu classer les projets par ordre de priorité à l’aide de gommettes. En 2023, ils ont été invités à se prononcer sur le maintien ou non de la circulation à proximité d’un espace commercial.
L’un des enjeux majeurs réside dans la définition du public concerné par chaque consultation. Nous avons fait le choix de ne pas systématiquement inclure l’ensemble des Millavois, partant du principe que la légitimité revient avant tout aux usagers directs des infrastructures concernées. Ainsi, pour le projet de city-stade, seuls les jeunes de 10 à 25 ans ont été appelés à voter – même les plus jeunes – car ils sont les premiers bénéficiaires de cette politique. De même, pour le réaménagement du quartier des Sablons, la concertation a été limitée aux habitants du quartier, plutôt qu’à l’ensemble de la ville.
Nous avons par ailleurs défini avec précision les modalités de participation, en retenant le vote électronique pour favoriser la mobilisation. Les participants étaient invités à se connecter à la plateforme dédiée et à attester sur l’honneur de leur résidence à Millau, garantissant ainsi la sincérité du processus.
Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?
Le budget d’investissement de la mairie : 5 millions d’euros.
Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?
- Le cabinet Mission publique
- Le cabinet Michel Klopfer
- Cap’ Collectif (l’entreprise a accompagné la mairie pour mettre en place la plateforme de votation)
Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?
Un élu qui souhaite initier une démarche de démocratie participative doit avant tout adopter une posture de confiance et de transparence, tout en osant innover. L’innovation passe aujourd’hui par l’usage du numérique, devenu un levier essentiel pour renouveler le dialogue entre élus et citoyens.
Organiser une votation engage une véritable responsabilité : celle de respecter le résultat. Le rôle de l’élu n’est pas de guider subtilement les habitants vers une décision déjà prise, mais de leur donner un pouvoir réel de choix, dans un cadre clair et réaliste. Sans cette honnêteté, il n’y a pas de confiance durable.
Les plateformes numériques comme jeparticipe.millau.fr sont précieuses : elles assurent la lisibilité, la transparence et l’accessibilité du processus. Mais la réussite d’un tel projet repose avant tout sur la volonté politique. Les compétences techniques ou juridiques peuvent être mobilisées ; ce qui compte, c’est la détermination à aller au bout de la démarche, à respecter la parole donnée et à reconnaître les habitants comme de véritables acteurs de la décision publique.