CITOYENS ET SOLIDARITé

Intelligence artificielle : la Métropole de Lyon (69) mise sur le jeu pour former élus et agent

Niveau d'expertise : intermédiaire

À la Métropole de Lyon, le jeu de plateau « Aïe Aïe IA » sensibilise élus et agents à l’intelligence artificielle de manière ludique et participative. En 1h30, les participants débattent, argumentent et explorent les dilemmes éthiques liés à l’IA. Gratuit, réplicable et validé scientifiquement, cet outil d’inclusion numérique permet de désacraliser l’IA, d’en comprendre les enjeux et d’ouvrir le dialogue au-delà des experts.

Nous voulons désacraliser l’intelligence artificielle. Le jeu permet de créer une atmosphère propice au dialogue, pour poser librement les bonnes questions.

Erwan Le Luron

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

Avec Aïe Aïe IA, notre idée était simple : remettre l’intelligence artificielle à hauteur d’humain. Nous avons conçu un jeu de plateau pour sensibiliser élus et agents, loin des discours techniques ou intimidants. Le nom lui-même, un peu malicieux, dit bien notre intention : désacraliser l’IA, casser son image trop techniciste et créer un espace où chacun puisse se l’approprier.

Le dispositif est volontairement sobre : un plateau, des cartes, un mode d’emploi, et c’est parti. Une partie réunit six à huit participants pendant environ une heure et demie. Les scénarios sont inspirés de situations réelles et s’appuient sur des exemples concrets, parfois enrichis de capsules audio enregistrées avec des habitants, accessibles via des QR codes.

L’idée est de plonger les participants dans des dilemmes : faut-il recourir à la reconnaissance faciale dans l’espace public ? Qui est responsable en cas d’accident avec une voiture autonome ? Il n’y a pas une bonne réponse, mais des débats, des points de vue qui s’affrontent et se complètent. Le jeu crée ainsi un cadre de confiance où l’on peut poser les bonnes questions, interroger ses certitudes et réfléchir collectivement. Gratuit et facilement réplicable, il peut être adopté par n’importe quelle collectivité, à condition simplement de désigner un animateur.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ? (Irritants, problématique, besoin, nouvelle obligation légale…)

L’intelligence artificielle fascine autant qu’elle inquiète. À la Métropole de Lyon, on voyait bien que le sujet montait dans les conversations, parfois avec enthousiasme, parfois avec méfiance. Plusieurs directions métiers commençaient à repérer des opportunités d’expérimentation : ici dans les mobilités, là dans la gestion des déchets, la santé, ou encore la sécurité. Bref, l’IA n’était plus un sujet lointain : elle entrait peu à peu dans le champ de l’action publique, et donc dans nos responsabilités.

Très vite, une conviction s’est imposée : il ne fallait pas laisser cette question aux seuls experts. Les élus et les agents devaient pouvoir s’en saisir, comprendre les enjeux et, surtout, se forger une opinion éclairée. Mais comment parler d’un sujet aussi complexe sans noyer tout le monde dans du vocabulaire technique ? Organiser une conférence aurait sans doute été utile, mais on serait resté dans un format descendant, avec un expert qui parle et un public qui écoute. Ce n’était pas ce que je voulais.

L’idée, au contraire, était de créer un espace de dialogue et de réflexion collective, accessible à tous, où l’on puisse poser des questions sans crainte et confronter ses certitudes. L’intelligence artificielle évolue tellement vite qu’une approche purement académique devient vite obsolète. Nous avions besoin d’un outil vivant, participatif, qui favorise l’échange plutôt que la démonstration. C’est là que le jeu s’est imposé comme une évidence : un moyen de rendre concret un sujet abstrait, de faire réfléchir sans assommer, et d’impliquer tout le monde, experts ou non, autour de la table.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

On s’est beaucoup inspirés de ce qui se faisait déjà dans d’autres domaines, notamment autour de la transition écologique. J’avais en tête ces ateliers immersifs où l’on rejoue des situations concrètes pour comprendre les dilemmes collectifs — des formats simples, mais puissants, qui permettent de faire tomber les postures et de vraiment dialoguer. Je me suis dit : pourquoi ne pas appliquer la même logique à l’intelligence artificielle ?

On a aussi pris le temps d’échanger avec des chercheurs et des praticiens de l’IA. Ces discussions ont été décisives, car elles nous ont permis d’identifier les thématiques qui comptent vraiment pour une collectivité : la question des biais dans les algorithmes, la transparence, la gouvernance des données, la responsabilité en cas de décision automatisée… Ces sujets, souvent abordés dans des rapports ou des colloques, il fallait les ramener dans la vie réelle, autour d’une table, à travers des situations concrètes.

Ces échanges ont nourri l’écriture des scénarios. On ne voulait pas d’un jeu “gadget”, mais d’un outil crédible, rigoureux et ancré dans les réalités du terrain. C’est grâce à ces apports extérieurs qu’Aïe Aïe IA a trouvé son ton : à la fois ludique et exigeant, accessible sans être simpliste.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Je suis scénariste de formation, et je crois que cette corde-là a clairement pesé dans la balance. Concevoir Aïe Aïe IA, ce n’était pas juste créer un outil pédagogique : c’était raconter une histoire. Quand on conçoit un jeu sérieux, il faut avant tout embarquer les participants. La narration sert à ça : elle donne du sens, installe des personnages, des dilemmes, et surtout, elle permet aux joueurs de se projeter dans la situation.

Évidemment, il n’est pas nécessaire d’être scénariste pour se lancer dans un projet comme celui-là, mais il faut savoir penser en termes de rôles, de situations, de dynamiques collectives. Un bon jeu, c’est un équilibre entre le fond — ce qu’on veut transmettre — et la forme — la manière dont on le vit. Si l’un prend le pas sur l’autre, l’expérience perd de sa force.

Ce qui rend l’exercice passionnant, mais aussi exigeant, c’est qu’il faut faire dialoguer trois univers : le numérique, la pédagogie et le jeu. Trois langages très différents, qu’il faut apprendre à traduire entre eux. Cela demande de la curiosité, une envie d’explorer et une certaine tolérance au flou.

Et puis, comme dans tout projet d’innovation publique, la clé, c’est la coopération. Réunir les bonnes compétences autour de la table, tester, se tromper, ajuster, recommencer. Ce n’est pas linéaire, mais c’est ce cheminement collectif qui fait naître les idées les plus justes.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité  ?

Nous n’avons pas mené d’étude académique avant de nous lancer : le besoin est venu du terrain, très naturellement. C’est souvent comme ça que naissent les bons projets. Tout est parti du forum annuel de l’inclusion numérique, un moment où une cinquantaine de conseillers et médiateurs se retrouvent pour échanger sur leurs pratiques. Cette année-là, nous avons pris le temps de passer en revue tous les outils pédagogiques existants : ceux qui marchaient, ceux qui patinaient, leurs coûts, leurs limites… Et surtout, ce qui manquait.

Très vite, le sujet de l’intelligence artificielle s’est imposé. Tout le monde en parlait, mais sans savoir vraiment comment l’aborder. C’était à la fois une source de fascination et d’inquiétude, un thème pressant mais encore flou dans les dispositifs de sensibilisation. On tenait notre sujet.

Pour la conception, nous avons fait appel à deux partenaires : TUBÀ, le laboratoire d’innovation lyonnais, pour son expérience en médiation et en expérimentation urbaine, et Sia Partners, un cabinet de conseil qui nous a aidés sur le design pédagogique. Dès le départ, nous avons refusé de travailler “en chambre”. Tout a été co-construit avec les conseillers numériques, ceux qui allaient, in fine, animer le jeu.

La première séance a servi à fixer les bases : les publics visés, les prérequis, l’ambiance générale. Puis l’agence est revenue avec une première version, que nous avons challengée collectivement. Les idées ont fusé, les cartes ont circulé, on a testé, retesté, coupé, simplifié.

Le premier prototype a été expérimenté au centre social Gisèle Halimi, dans le 8ᵉ arrondissement de Lyon. C’est là qu’on a compris qu’on en avait mis trop : trop de contenu, trop de complexité. On a donc simplifié, fluidifié, rendu le tout plus intuitif. Enfin, pour s’assurer de la rigueur scientifique, une universitaire spécialiste de l’IA à Grenoble a relu et validé l’ensemble du contenu.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Dès le départ, je voulais que le projet dépasse le cadre de la Métropole. L’idée n’était pas de créer notre outil, un objet clos, mais bien un jeu partageable, réutilisable partout : dans d’autres collectivités, dans des écoles, des associations, voire des entreprises. C’est pour ça qu’on a écarté d’emblée toute solution numérique trop lourde ou propriétaire. L’ambition, c’était la simplicité : un format léger, accessible et surtout réplicable.

Avec Aïe Aïe IA, une boîte suffit. On la pose sur la table, on désigne un animateur, et en quinze minutes la partie commence. Pas besoin de se former ou de s’équiper : le jeu s’explique tout seul. Les règles sont intuitives, les scénarios concrets, et le matériel tient dans un sac. Ce parti pris d’accessibilité a tout changé : une petite commune peut s’en emparer aussi facilement qu’une grande métropole.

Et puis, le fait que le jeu soit entièrement gratuit a fini d’ouvrir les portes. Pas de licence, pas de barrière à l’entrée : chacun peut le télécharger, l’imprimer, le rejouer. Résultat ? Le succès nous a un peu pris de court. Avant même qu’on ait vraiment communiqué, d’autres collectivités ont commencé à nous contacter. Certaines avaient entendu parler du jeu par le bouche-à-oreille et voulaient déjà organiser leurs propres sessions.

On a donc dû réfléchir à la mise à l’échelle : produire plus de boîtes, accompagner les animateurs, partager nos retours d’expérience. Ce qui devait être un outil local est en train de devenir un dispositif national, porté par ceux-là mêmes pour qui il avait été imaginé.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

C’est la Métropole de Lyon qui a porté le projet sur son budget propre. Concrètement, il s’agissait surtout de financer la mission confiée au cabinet de conseil, qui nous a accompagnés sur la conception et la mise en forme du jeu. À cela s’ajoute le temps agent en interne, consacré à l’écriture du scénario et au pilotage du projet.

Nous n’avons pas sollicité de subvention extérieure pour lancer cette première version : l’idée était de garder une démarche agile, avec des coûts maîtrisés.

Quelle est la part de l’adhésion citoyenne ?

L’adhésion citoyenne est vraiment au cœur du projet. Dès le départ, nous avons voulu créer un jeu ouvert à tous, sans prérequis ni jargon. Que l’on ait 12 ou 90 ans, que l’on soit élu, étudiant ou habitant d’un quartier populaire, chacun doit pouvoir y jouer et y trouver sa place. Ce n’était pas un outil pour les experts, mais un support de réflexion collective, simple et inclusif.

Les premiers tests ont d’ailleurs eu lieu dans un centre social lyonnais, auprès de publics très variés. Leurs retours ont été précieux : ils nous ont aidés à simplifier les règles, à fluidifier le déroulé et à renforcer l’immersion. En un sens, ce sont déjà les habitants eux-mêmes qui ont façonné le jeu.

Depuis, le bouche-à-oreille a fait son œuvre. Aïe Aïe IA circule aujourd’hui bien au-delà de la Métropole : dans les centres sociaux, les médiathèques, les associations de quartier, les universités… On estime qu’environ 15 000 personnes y ont déjà joué.

Ce succès tient sans doute à sa nature profondément citoyenne. Le jeu ne se contente pas de sensibiliser : il devient un outil de dialogue entre institutions et habitants, un objet que chacun s’approprie, adapte, enrichit. C’est sans doute sa plus belle réussite.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Mon premier conseil serait : partez du terrain. Posez-vous la question la plus simple du monde : pourquoi on le fait, et pour qui on le fait ? Chez nous, le besoin est venu des médiateurs numériques, de ceux qui, chaque jour, accompagnent les habitants. C’est ce qui a tout changé. Quand la demande vient de ceux qui font, l’outil est adopté naturellement.

Deuxième conseil : visez la simplicité absolue. Un jeu sérieux doit pouvoir se comprendre en cinq minutes. Si vous devez suivre une formation avant d’y jouer, c’est qu’il y a un problème. Au début, nous avions voulu tout mettre : tous les thèmes, toutes les mécaniques… Résultat, on a dû tailler, simplifier, pour garder l’essentiel. Parfois, le plus grand luxe, c’est la clarté.

Ensuite, co-concevez avec vos utilisateurs. Travailler avec les conseillers et médiateurs numériques nous a permis de bâtir un jeu qui leur ressemble, avec des mécaniques familières — memory, puzzle, timeline — et une narration qui embarque. L’enjeu n’est pas de “répondre juste”, mais de nourrir le débat, de laisser la discussion se déployer.

Enfin, gardez le cap. Trop d’acteurs autour de la table, et le projet se dilue. Allez vite, restez cohérent, et surtout anticipez le succès. Si votre outil est réplicable, ouvert en Creative Commons, il changera d’échelle plus vite que vous ne l’imaginez. Et c’est souvent là, dans le passage à l’échelle, que se joue la vraie réussite.

Le projet en détails

Dates clés

  1. Avril 2023

    Repérage du besoin d’outils de médiation numérique

  2. Novembre 2024

    Arbitrage sur le déclenchement des financements dédiés

  3. Mars – avril 2024

    Séance de co-design avec les partenaires et les conseillers numériques

  4. 2024

    Mise en circulation du jeu au sein des services de la Métropole et ouverture à d’autres collectivités

Chiffres clés

  • 6

    à 8 participants par partie, élus et agents réunis autour d’une table

  • 1,5

    Heure pour la durée moyenne d’une partie, rythmée par différents scénarios

À retenir

  • Un outil engageant : le jeu sensibilise élus et agents à l’intelligence artificielle de manière ludique, en favorisant le débat et en rendant accessibles des notions complexes.

  • Une forte réplicabilité : gratuit, simple à animer, il peut être facilement adopté par d’autres collectivités sans contrainte technique.

  • Un succès à gérer : l’ampleur de la demande nécessite désormais des moyens supplémentaires (temps, budget, accompagnement) pour passer à l’échelle et répondre aux sollicitations.

La presse en parle

  • Réseau d’inclusion numérique de la Métropole de Lyon

    "Aïe Aïe IA" : le jeu de sensibilisation à l’intelligence artificielle

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  • Les Bases du numérique d’intérêt général

    Aïe Aïe iA ! Le jeu pour démystifier l'intelligence artificielle

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