CITOYENS ET SOLIDARITé

Auray Quiberon Terre Atlantique (56) s’appuie sur le numérique participatif pour suivre l’évolution du trait de côte et documenter les effets du changement climatique

Niveau d'expertise : intermédiaire

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Sur le littoral morbihannais, la Communauté de communes Auray Quiberon Terre Atlantique (AQTA) a déployé le dispositif CoastSnap pour suivre l’évolution du trait de côte. Des stations fixes, installées sur certaines plages, permettent à chaque citoyen de prendre des photos avec leur smartphone, toujours depuis le même point et selon un cadrage précis. Ces images sont ensuite collectées et analysées via une plateforme numérique hébergée par l’Observatoire Citoyen du Littoral Morbihannais (OCLM), en partenariat avec l’Université Bretagne Sud. Les données recueillies sont étudiées par des chercheurs et rendues publiques afin de mieux comprendre l’évolution du littoral suite à des évènements tempétueux et face au changement climatique.

En quelques secondes, avec un simple smartphone, les habitants et les visiteurs produisent une donnée qui alimente les travaux des chercheurs.

Elen Cornec

En quoi consiste concrètement votre projet et quels en sont les principaux objectifs ?

L’intercommunalité d’Auray Quiberon Terre Atlantique regroupe 24 communes et s’étend sur un littoral parmi les plus riches et les plus exposés du Morbihan, de la Ria d’Étel à la Presqu’île de Quiberon, en incluant les îles de Houat et Hoëdic. Une ria (vallée fluviale envahie par la mer) constitue un milieu très particulier, souvent vaseux, dont les dynamiques diffèrent de celles des plages ouvertes. Cette diversité fait la force du territoire, mais aussi sa vulnérabilité. Des grandes plages sableuses très fréquentées aux secteurs rocheux directement exposés aux tempêtes, partout, les effets de la montée du niveau marin, de l’érosion et des submersions deviennent visibles.

Territoire à la fois résidentiel et touristique, l’intercommunalité fait face à des pressions saisonnières importantes. Dans un objectif de réduction de la vulnérabilité de notre territoire, il fallait objectiver ce qui se passe concrètement sur le terrain, et le rendre compréhensible.

C’est dans cette logique que nous avons déployé le dispositif CoastSnap, en partenariat avec l’Université Bretagne Sud. Sur certaines plages, des stations permettent aux habitants et aux promeneurs de produire, par un geste simple, une donnée utile. Ces images, analysées par des chercheurs, nourrissent à la fois la connaissance scientifique et l’action publique.
Au-delà de la production de données, le dispositif joue également un rôle central de sensibilisation citoyenne, en rendant visibles les évolutions du littoral et les effets du changement climatique.

Comment le sujet s’est-il imposé à l’agenda de votre collectivité ? (Irritants, problématique, besoin, nouvelle obligation légale…)

La question de l’observation du trait de côte s’est imposée par le terrain. Sur plusieurs communes littorales, comme Locmariaquer, Carnac, La Trinité-sur-Mer, Locoal-Mendon, Saint-Philibert ou Saint-Pierre-Quiberon, les élus et les services constataient déjà, année après année, des évolutions visibles : recul de certaines plages après les tempêtes hivernales, fragilisation des dunes, déplacement des sables, ou encore submersions ponctuelles sur des secteurs connus pour leur vulnérabilité.

À Locmariaquer, une station d’observation existait déjà, mise en place dans le cadre d’un partenariat avec le Département du Morbihan et l’Université Bretagne Sud. Lorsque ce partenariat a pris fin, la commune s’est retrouvée face à un choix : arrêter le suivi ou trouver un nouveau cadre pour le poursuivre. Elle s’est alors tournée vers l’intercommunalité. Cette sollicitation a agi comme un déclencheur pour étendre l’observation à d’autres communes du littoral intercommunal.

Dans le même temps, la montée en puissance de la compétence GEMAPI, exercée par la communauté de communes depuis 2018, a renforcé cette prise de conscience. La structuration d’un service dédié à partir de 2020 a permis de poser la question de manière plus stratégique : comment mieux documenter l’évolution du littoral, au-delà des études prospectives à long terme, et disposer d’éléments concrets pour accompagner les décisions locales ?

Les échanges se sont alors multipliés, de manière très opérationnelle : appels téléphoniques avec les communes, visites de terrain avec l’Université Bretagne Sud, discussions sur les sites à enjeux. Certaines communes, comme Carnac ou La Trinité-sur-Mer, ont rapidement exprimé leur intérêt. Le projet s’est ainsi construit par agrégation, à partir de situations locales, jusqu’à trouver naturellement sa place dans l’agenda intercommunal.

Quelles sont les sources d’inspiration que vous avez suivies pour vous faire une idée de ce projet ?

Les sources d’inspiration du projet sont d’abord scientifiques et territoriales. Le dispositif CoastSnap a été initialement développé en Australie, dans un contexte de forte exposition aux dynamiques côtières, avant d’être repris et adapté en Europe. À l’échelle locale, c’est l’Université Bretagne Sud (UBS) qui a joué un rôle central dans cette appropriation, en développant le dispositif sur le littoral morbihannais et en structurant l’Observatoire Citoyen du Littoral Morbihannais (OCLM).

La collectivité s’est également appuyée sur les échanges interterritoriaux, en particulier avec les intercommunalités voisines (Lorient Agglomération et Vannes Agglomération), qui partagent des problématiques similaires d’érosion et de submersion.

Y a-t-il des compétences ou sujets spécifiques à maîtriser avant de se lancer dans ce projet ?

Le projet CoastSnap ne nécessite pas, en amont, de compétences techniques lourdes ou de savoir-faire numériques très spécialisés au sein de la collectivité. L’un des atouts du dispositif réside justement dans sa simplicité de mise en œuvre et dans l’appui apporté par le partenaire scientifique, en l’occurrence l’Université Bretagne Sud, qui prend en charge la structuration des protocoles, le traitement des données et leur analyse.

Pour autant, certains pré-requis sont importants. La collectivité doit d’abord disposer d’une connaissance fine de son territoire, notamment des dynamiques littorales locales : morphologie des plages, typologie des milieux (sableux, rocheux, vaseux), secteurs exposés à l’érosion ou à la submersion. Cette connaissance est indispensable pour identifier les sites pertinents et déterminer si leur configuration se prête à l’installation d’une station CoastSnap ou s’il convient de privilégier un suivi participatif.

Une compréhension des enjeux réglementaires et environnementaux est également nécessaire, en particulier lorsqu’il s’agit d’implanter des équipements légers en zone littorale. Même si le matériel est discret, il convient de vérifier la présence éventuelle d’espèces protégées, de respecter les périmètres Natura 2000 ou de travailler en lien avec les gestionnaires de sites naturels.

Enfin, le projet suppose une capacité à animer la démarche dans le temps : relations avec les communes, mobilisation des citoyens et des bénévoles, coordination avec le partenaire scientifique, et intégration des résultats dans la réflexion stratégique GEMAPI. Il s’agit donc moins d’un projet “technique” que d’un projet de pilotage territorial, nécessitant une culture de la coopération, de la transversalité et une appétence pour les démarches participatives et l’observation sur le long terme.

Quelles furent les phases préparatoires du projet ? Avez-vous mené une étude en amont du projet pour définir sa faisabilité ?

Plutôt que de lancer une étude préalable formelle, la collectivité a choisi de s’appuyer sur l’existant et sur l’expertise du partenaire scientifique. Les premières étapes ont consisté en des échanges directs avec les communes intéressées : appels téléphoniques, mails, discussions de terrain. L’objectif était d’identifier les plages à enjeux, comprendre les attentes locales et vérifier l’intérêt pour une extension du dispositif.

Des visites de terrain ont ensuite été organisées avec l’Université Bretagne Sud. Ces repérages ont permis de tester la faisabilité très concrète du projet : morphologie des plages, présence de repères fixes nécessaires au cadrage, accessibilité pour le public, fréquentation des sites et sensibilité environnementale. Sur certains secteurs, notamment en zones vaseuses ou en fond de ria, il est rapidement apparu que l’installation d’une station fixe n’était pas pertinente. Ces constats ont conduit à privilégier, pour ces sites, des suivis participatifs réalisés par des bénévoles, selon un protocole scientifique défini.

Aucune enquête auprès du public n’a été menée en amont : le caractère participatif du dispositif permettait justement de tester l’adhésion en situation réelle, en observant la fréquentation des stations et le volume de photos transmises.

Comment avez-vous assuré le bon dimensionnement du projet ?

Les contraintes physiques des sites ont joué un rôle déterminant. Toutes les plages ne se prêtent pas à l’installation d’une station fixe. Certaines morphologies rendaient le dispositif peu pertinent : plages trop étroites, absence de repères fixes permettant un cadrage stable, secteurs trop vaseux ou situés en fond de ria, ou encore sites dont la configuration évolue fortement au fil des saisons. Dans ces cas-là, même si l’enjeu littoral était réel, les images produites n’auraient pas permis une analyse scientifique robuste. Le choix a donc été fait de renoncer à certaines implantations, plutôt que d’installer des stations peu exploitables.

D’autres arbitrages ont concerné le positionnement précis des stations. Sur certains sites, les premières réflexions ont montré que des emplacements trop éloignés des cheminements piétons limitaient fortement la participation citoyenne. À l’inverse, des zones trop fréquentées pouvaient entraîner des usages détournés du matériel ou des difficultés de conservation. Lorsque l’installation d’une station fixe n’était pas adaptée, la collectivité a privilégié des suivis participatifs réalisés par des bénévoles, selon un protocole défini par l’Université Bretagne Sud. Cette complémentarité a permis de maintenir une observation sur des sites à enjeux, sans déséquilibrer le projet.

Enfin, le cadre budgétaire a structuré le dimensionnement. Le nombre de stations a été fixé de manière à rester compatible avec un financement annuel reconductible, sans dépendre d’aides exceptionnelles. Dans cette logique, la collectivité réfléchit à terme le déploiement de nouvelles stations selon les sollicitations communales et la volonté des élus du territoire. Les secteurs insulaires font l’objet d’une attention particulière. Un suivi existe déjà sur l’Île d’Hoëdic, dans le cadre d’un autre dispositif, notamment lié à Natura 2000. Le déploiement d’une nouvelle station sur l’île d’Houat est envisagé sous réserve de financements adaptés, de la pertinence scientifique des sites et du respect des milieux naturels.

Comment la collectivité a-t-elle financé ce projet et quelles ont été les aides sollicitées/obtenues ?

Le projet est financé principalement par Auray Quiberon Terre Atlantique (AQTA), avec l’appui des communes partenaires et la Banque des Territoires dans le cadre de la stratégie de gestion de la bande côtière.Pour donner un ordre d’idée, les prestations de suivi et d’analyse coûtent à ce jour environ 2 000 € HT/an par station et 3 000 € HT/an par site en suivi participatif

Quels sont les autres acteurs qui vous ont accompagnés dans la préparation et la réalisation de ce projet ?

  • Université Bretagne Sud (UBS) : partenaire scientifique central ; définition des protocoles, collecte et traitement des données, analyses et production des rapports via l’Observatoire Citoyen du Littoral Morbihannais (OCLM).
  • Communes partenaires (Locmariaquer, Carnac, La Trinité-sur-Mer, Locoal-Mendon, Saint-Philibert, Saint-Pierre-Quiberon) : appui opérationnel local, identification des sites, installation des stations et relais auprès des habitants.
  • Association de bénévoles (le Réseau Initiatives des Eco-explorateurs de la Mer (RIEM) pour les communes de Locmariaquer et La Trinité-sur-Mer, l’Association des Résidents de Penthièvre (AREP) pour Saint-Pierre-Quiberon, les Sentiers d’avenir pour Locoal-Mendon) : appui opérationnel local, collecte et envoi des données après réalisation des protocoles de façon bi-mensuelle.

Quelle a été l’adhésion des citoyens ?

Certains secteurs fonctionnent bien lorsqu’ils sont directement situés sur des cheminements naturels, sans détour à effectuer. À Locmariaquer ou à Saint-Philibert, par exemple, les stations installées à proximité immédiate des parcours de promenade génèrent un flux régulier de photographies, portées à la fois par les habitants et par les visiteurs.

À l’inverse, sur une station de Carnac, la participation est plus limitée que sur d’autres sites, notamment lorsque les stations sont implantées en retrait des cheminements piétons ou dans des espaces ouverts très larges. Sur la grande plage, le fait de devoir s’écarter du parcours principal ou de traverser un espace peu lisible décourage une partie des usagers, malgré une fréquentation touristique importante. Le dispositif est alors moins visible et moins intuitif.

Pour compenser ces limites, la collectivité s’appuie sur des suivis participatifs réalisés par des bénévoles, notamment sur des secteurs à enjeux mais peu fréquentés, comme certains sites en fond de ria.

Quels conseils donneriez-vous à un élu qui souhaiterait se lancer dans un projet similaire ?

Ce type de dispositif fonctionne justement parce qu’il est simple. Il ne faut pas partir en se disant qu’on va tout mesurer, tout anticiper ou tout couvrir. L’idée, c’est plutôt de commencer modestement, sur quelques sites bien choisis, et de voir comment le projet vit sur le territoire.

Un autre point important, c’est de bien connaître son littoral. Toutes les plages ne se prêtent pas à ce genre d’observation. Certaines morphologies fonctionnent très bien, d’autres pas du tout. C’est pour ça que le travail avec un partenaire scientifique est essentiel : il permet de dire assez rapidement si un site est pertinent ou non, et d’éviter de perdre du temps ou de l’argent.

Il faut aussi être lucide sur la participation citoyenne. Elle est très variable selon les endroits, la fréquentation, la visibilité du dispositif. Ce n’est pas un échec si certaines stations fonctionnent moins bien que d’autres. Dans ces cas-là, les suivis participatifs avec des bénévoles sont un bon complément. L’important, c’est d’avoir des données exploitables dans la durée.

Enfin, il ne faut pas attendre des résultats immédiats. Ce n’est pas un outil spectaculaire, mais un outil qui prend de la valeur avec le temps. Il permet à la fois de nourrir la réflexion des élus, d’éclairer les choix d’aménagement, et de sensibiliser les habitants. Et c’est souvent dans cette accumulation progressive d’observations que le dispositif devient vraiment utile pour l’action publique.

Le projet en détails

Dates clés

  1. 2019

    Premières stations CoastSnap déployées dans le Morbihan par l’Université Bretagne Sud, dans le cadre de l’Observatoire citoyen du littoral morbihannais (OCLM)

  2. 2022

    Reprise du dispositif par Auray Quiberon Terre Atlantique et décision d’un déploiement à l’échelle intercommunale, en lien avec l’Université Bretagne Sud.

  3. 2022 - 2023

    Installation progressive des stations CoastSnap et des suivis participatifs sur plusieurs communes du territoire (Carnac, La Trinité-sur-Mer, Saint-Philibert, Saint-Pierre-Quiberon).

  4. 2024

    Poursuite et ajustement du dispositif (nouveaux sites, déplacement de stations, complément par des suivis bénévoles), intégration dans la stratégie de gestion de la bande côtière.

Chiffres clés

  • 7

    stations déployées sur les plages du territoire,

  • 4

    suivis participatifs sur des sites spécifiques, parfois conjugués aux stations CoastSnap

  • 1 500

    volume de clichés collectés sur l’ensemble des stations du territoire, avec une moyenne de 2 à 3 photos par semaine et par site, selon la fréquentation

À retenir

  • Produire des données utiles en s’appuyant sur des équipements légers et l’usage du smartphone pour alimenter des travaux de recherche et éclairer l’action publique.

  • Sensibiliser et impliquer les habitants et les usagers en rendant visibles les effets du changement climatique sur le littoral et les milieux naturels, et en favorisant l’appropriation des enjeux environnementaux par une participation concrète à l’observation.

  • Composer avec une participation citoyenne inégale selon les sites, dépendante de la fréquentation, de la visibilité et de l’accessibilité des stations, ce qui peut nécessiter des ajustements ou le recours à des suivis participatifs encadrés.

Ressources

  • « Coast Snap » : des bornes participatives pour encourager les habitants à devenir des sentinelles du trait de côte

    Auray Quiberon Terre Atlantique

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