CITOYENS ET SOLIDARITé

L’IA et les élections municipales : outil de campagne et objet de politiques publiques

L’IA s’impose à la fois comme un outil au service des candidats le temps de la campagne électorale, et à la fois comme un objet de politiques publiques dans leurs programmes. Elle est aussi bien mobilisée par les équipes de campagne pour la production de contenu, la structuration des programmes ou la formulation de réponses […]

L’IA et les élections municipales : outil de campagne et objet de politiques publiques

L’IA s’impose à la fois comme un outil au service des candidats le temps de la campagne électorale, et à la fois comme un objet de politiques publiques dans leurs programmes. Elle est aussi bien mobilisée par les équipes de campagne pour la production de contenu, la structuration des programmes ou la formulation de réponses aux électeurs, que par les citoyens pour mieux saisir l’offre politique. Si l’IA ne révolutionne pas les pratiques existantes de communication numérique et de ciblage, elle les prolonge. Cependant, l’IA présente des risques démocratiques de désinformation et d’atteinte aux données personnelles, déjà surveillés par la CNIL et les autorités européennes. Par ailleurs, les programmes électoraux intègrent largement l’IA comme outil de politique publique locale, selon des orientations politiques différenciées (sécurité, services urbains, gouvernance, inclusion). Elle est donc considérée comme un outil de politique publique au service d’un projet politique.

L’Intelligence Artificielle a été employée de multiples façons durant la campagne électorale, tant par les équipes candidates que par les citoyens, soulevant des risques démocratiques en matière d’utilisation des données et de désinformation

Durant la campagne électorale, les usages ont été multiples mais se sont inscrits dans la continuité de pratiques existantes

Lors des campagnes des élections municipales, l’intelligence artificielle a été utilisée comme un outil de soutien à la campagne électorale. Les usages observés couvrent un spectre large : génération de contenus (tracts, publications sur les réseaux sociaux, visuels de projection urbaine), assistants conversationnels destinés à répondre aux questions des électeurs, aide à la rédaction de programmes ou à la structuration d’argumentaires. Le média Politico souligne que ces pratiques ne constituent pas une rupture, mais une intensification de méthodes déjà utilisées, notamment en matière de ciblage électoral ou de communication numérique automatisée.

À cet égard, selon Politico, les débats actuels sur l’IA prolongent ceux engagés à la suite du scandale Cambridge Analytica, qui a montré, dès 2018, les risques liés au microciblage politique grâce à l’exploitation massive de données personnelles. L’IA permet donc de massifier ces approches quantitatives à moindre coût, sans en modifier la logique.

De plus, les élections municipales mobilisent un grand nombre de petites équipes, souvent peu dotées financièrement et techniquement (les frais de campagne ne sont pas remboursés dans les communes de moins de 5000 habitants. Dans ce contexte, l’IA pourrait, selon France Info, permettre à des listes modestes de produire des supports de communication ou de structurer leur discours à coût réduit. Ceci conduirait à un rééquilibrage de la communication entre listes plus ou moins dotées.

Ces usages de l’IA durant les campagnes électorales comportent des risques démocratiques identifiés et suivis par les autorités

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) alerte sur les risques démocratiques associés à ces usages, notamment en matière de désinformation, de manipulation de l’opinion et d’atteinte à la sincérité du scrutin. Elle rappelle en effet que les systèmes d’IA utilisés à des fins électorales peuvent porter atteinte aux droits fondamentaux, en particulier lorsque le ciblage repose sur des données personnelles sensibles ou insuffisamment protégées.

La CNIL, tout comme les institutions européennes, insiste sur la nécessité d’un encadrement renforcé des usages de l’IA en période électorale, dans le prolongement du Digital Services Act et des dispositions du règlement européen sur l’IA (AI Act).

Toutefois, l’IA peut être utilisée par les citoyens comme outil pour leur réflexion politique. D’après France Info, certains usages de l’IA contribuent à une meilleure lisibilité de l’offre politique. Des chatbots de campagne ou des moteurs de questions-réponses peuvent ainsi faciliter l’accès aux programmes, synthétiser ou expliciter des propositions complexes à première vue. Plusieurs analyses relevées par France Info soulignent que, dans ce cadre, l’IA peut constituer un outil d’aide à la compréhension et à la décision, à condition que ses usages et sources soient transparents.

La désinformation durant les élections aurait été contenue, d’après de premières estimations

Dans un entretien avec Sciences et Avenir, la rédactrice en chef du média et ONG Newsgard (qui lutte contre la désinformation), revient sur la désinformation durant ces élections. Malgré des inquiétudes récurrentes, les premières enquêtes menées par l’ONG montrent que la désinformation directement liée à l’IA est restée limitée au niveau municipal. Si des campagnes coordonnées de faux sites et de contenus automatisés ont été identifiées par les équipes de Newsgard ainsi que d’autres médias, notamment Reporters sans frontières, leur influence sur les scrutins locaux apparaît jusqu’à présent contenue. Selon Newsgard, ce serait en raison notamment de la vigilance accrue des autorités (en particulier de la CNIL) et du rôle de la presse locale.

En somme, l’intelligence artificielle a été intégrée comme outil de campagne par les listes candidates, mais également comme outil d’aide à la décision et d’explicitation par les citoyens. La régulation a permis de contenir les conséquences de potentielles dérives découlant de ces usages multiples.

Dans leurs programmes, les candidats aux élections municipales se sont saisis de l’IA comme d’un outil pour proposer des réponses aux enjeux locaux

L’IA occupe une place inédite dans les propositions de campagne selon une étude publiée par l’Observatoire Data Publica

L’étude menée par l’Observatoire Data Publica, financée par la Banque des Territoires, porte sur les programmes de 101 candidats dans 42 villes de plus de 100 000 habitants. Elle met en évidence l’intégration significative de l’IA, de la data et du numérique dans près de deux programmes sur trois. Parmi les 269 propositions recensées et analysées, 48 % concernent spécifiquement l’intelligence artificielle, devant les sujets data et numériques. Le sujet a donc traversé les propositions portées par les listes candidates dans les grandes villes françaises.

Le discours sur l’IA, selon cette étude, n’est ainsi pas technophile ou expérimental. L’IA apparaît en effet comme un levier opérationnel de l’action publique locale, mobilisé autour de problématiques concrètes. Cette présence transversale concerne l’ensemble des blocs politiques, même si les finalités assignées à l’IA varient sensiblement selon les orientations.

Cette étude distingue cinq grandes thématiques et des propositions concrètes associées

L’analyse des propositions relatives à l’IA permet à l’Observatoire d’identifier cinq grandes thématiques récurrentes dans les programmes des listes candidates :

  • Sécurité et surveillance de l’espace public : recours à des caméras dites intelligentes, détection comportementale, outils d’aide au pilotage des forces municipales, ou dispositifs d’éclairage adaptatif visant la prévention des risques.
  • Gestion et optimisation des services urbains : utilisation de l’IA pour la gestion des flux de circulation, l’optimisation de la collecte des déchets, la propreté urbaine ou la maîtrise énergétique des équipements publics.
  • Gouvernance, éthique et encadrement des usages : élaboration de chartes éthiques locales, création d’observatoires citoyens, principes de transparence des algorithmes utilisés par les collectivités.
  • Développement économique et attractivité territoriale : soutien aux écosystèmes locaux de l’IA, accompagnement des entreprises innovantes et valorisation des compétences numériques sur le territoire.
  • Inclusion, formation et services au public : dispositifs de formation des agents et des habitants, usage de l’IA pour améliorer l’accès aux services municipaux et lutter contre les fractures numériques.

Ces thématiques traduisent selon cette étude la résolution des candidats à se servir de l’IA pour répondre à des enjeux concrets et locaux de politique publique, tout en mettant au jour des priorités politiques divergentes.

L’IA est vue comme un outil de politique publique au service d’un projet politique, ce qui explique les thématiques différenciées selon les partis

L’étude menée par l’Observatoire Data Publica révèle que ces thématiques s’inscrivent dans des orientations politiques distinctes. À droite et à l’extrême droite, l’IA est très majoritairement mobilisée autour des enjeux de sécurité et de gestion urbaine. Pour l’extrême droite, 63 % des propositions liées à l’IA relèvent de cette thématique, positionnant la technologie comme un outil opérationnel de contrôle et de sécurisation accrue de la ville.

À l’inverse, les partis de gauche, d’extrême gauche et les écologistes mettent l’accent sur une approche centrée sur la gouvernance, l’éthique et la souveraineté numérique. Les propositions portent en effet davantage sur l’encadrement des usages, la participation citoyenne et, dans certains cas, l’opposition explicite à des usages jugés sensibles, comme la reconnaissance faciale ou l’IA générative dans la communication municipale.

Les formations du centre et du centre-droit adoptent quant à elles des approches hybrides, qui combinent la modernisation des services publics, l’innovation économique et usages opérationnels, sans thématique exclusive marquée.

Cette étude illustre donc la manière dont les partis politiques proposent de se saisir de l’intelligence artificielle pour répondre à des enjeux locaux grâce à cet outil.