CITOYENS ET SOLIDARITé

Comment les collectivités peuvent-elles sensibiliser les citoyens aux enjeux de l’IA par le jeu sérieux ?

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Depuis trois ans, « l’IA » a fait irruption massivement dans nos vies, notamment à travers les outils d’intelligence artificielle générative comme ChatGPT, Gemini ou Claude. C’est probablement ce que vous vous dites, et ce n’est pas étonnant tant l’exposition médiatique, publicitaire et sociale dont ont bénéficié ces outils a été importante. Mais pensez aux […]

Proposition portée par Association Latitudes

<p>Augustin Courtier est co-fondateur de l’association Latitudes, spécialisé dans le développement de programme pédagogique d’éducation à la citoyenneté numérique.</p>

Depuis trois ans, « l’IA » a fait irruption massivement dans nos vies, notamment à travers les outils d’intelligence artificielle générative comme ChatGPT, Gemini ou Claude. C’est probablement ce que vous vous dites, et ce n’est pas étonnant tant l’exposition médiatique, publicitaire et sociale dont ont bénéficié ces outils a été importante.

Mais pensez aux fils d’actualité de nos réseaux sociaux, avec leurs recommandations et publicités personnalisées, aux débats sur la reconnaissance faciale, aux voitures autonomes, ou encore — plus tôt — à ce qu’on appelait les « systèmes experts » : toutes ces technologies relèvent déjà de l’intelligence artificielle et nous accompagnent depuis plusieurs années, voire plusieurs décennies. Le terme lui-même est apparu dès la conférence de Dartmouth en 1956.

Ce qui change depuis trois ans, c’est la capacité de ces systèmes d’intelligence artificielle — appelons-les ainsi — à accomplir des tâches que l’on croyait jusqu’ici réservées aux êtres humains, et surtout leur diffusion massive dans nos quotidiens grâce à des produits numériques accessibles au grand public. Plus qu’une révolution, nous vivons l’accélération d’une dynamique ancienne : l’immixtion croissante des technologies numériques dans nos vies, jusque dans nos sphères les plus intimes.

Dans ce contexte, comment les collectivités peuvent-elles préparer les citoyennes et citoyens aux changements à venir, et les aider à se prononcer sur notre avenir technologique ? Les réponses sont évidemment multiples. Dans cet article, nous explorons la piste du jeu sérieux et de l’engagement citoyen comme moyen de prendre le temps de réfléchir aux évolutions technologiques en cours, et de créer du lien « dans la vraie vie » pour penser et choisir les systèmes d’intelligence artificielle que nous voulons.

Le jeu sérieux au service du développement de l’esprit critique

Une des principales difficultés avec le numérique (et l’IA) est qu’il paraît réservé aux experts et expertes. Prenons une comparaison avec l’alimentation : lorsqu’il s’agit de choisir ce que nous mangeons, tout le monde a son mot à dire. Adopter ou non un régime végétarien, boire ou non de l’alcool, privilégier le bio, le local ou les fruits et légumes de saison, favoriser le fait maison… Expert ou non en nutrition, chacun a un avis, car nous consommons ces produits et ils influent sur notre santé, nos modes de vie, notre sociabilité. Pourtant, dans le domaine du numérique, on a souvent l’impression qu’il s’agit d’un menu unique imposé à toutes et tous. En France, par exemple, 68,5 % des personnes utilisent Google Chrome comme moteur de recherche. Mais rarement débattons-nous à table de l’hébergement de nos données, de l’impact environnemental de nos smartphones ou de la vidéosurveillance automatisée qui s’installe dans l’espace public. C’est problématique, car, tout comme les systèmes alimentaires façonnent nos sociétés — l’actualité récente autour de la loi Duplomb l’illustre bien —, les systèmes numériques ne sont pas neutres et influencent nos vies comme notre environnement.

Dès le plus jeune âge, on nous apprend à comprendre notre alimentation pour choisir une pratique saine, équilibrée et adaptée. Nous devons prendre conscience qu’il en va de même pour le numérique : comprendre ses effets, son fonctionnement, afin de choisir le numérique dont nous voulons.

À cet égard, le jeu sérieux peut être un excellent point de départ. En s’appuyant sur le vécu des personnes et leurs usages numériques quotidiens, en créant un espace ludique où l’on (re)découvre le numérique autrement, sans écran, il suscite l’intérêt. Il montre que, même sans être spécialiste, chacun peut se forger un avis et choisir le numérique qui lui correspond.

C’est l’approche que nous développons avec l’atelier La Bataille de l’IA (lien externe, nouvelle fenêtre), créé avec l’association Latitudes. Grâce à un jeu de cartes collaboratif, les participants découvrent les grandes étapes de l’intelligence artificielle, des années 1950 à aujourd’hui, pour comprendre son arrivée progressive dans nos vies. Réunis en petits groupes, ils échangent sur des situations concrètes afin de mesurer l’impact des systèmes d’IA sur des enjeux comme l’environnement ou la fiabilité de l’information. Ils débattent ensuite de propositions pour l’avenir de l’IA à travers un jeu de rôle qui les place tour à tour dans la peau de décideurs politiques, de dirigeants d’entreprise, ou simplement dans leur rôle de citoyenne ou citoyen. Le jeu permet de structurer les discussions et les apprentissages, tout en rendant les participants acteurs de leurs réflexions. Les retours sont enthousiastes, notamment parce qu’il offre l’occasion rare de prendre le temps d’échanger sur un sujet complexe, qui nous dépasse parfois, mais qui impacte directement notre quotidien.

Quel rôle pour les collectivités ?

Alors que les collectivités sont elles-mêmes bousculées par ces évolutions technologiques rapides, il n’est pas toujours évident de savoir comment accompagner les citoyennes et citoyens. Pourtant, si elles sont expertes d’un sujet, c’est bien de l’ancrage local. Cette force ne doit pas être minimisée face à des technologies souvent perçues comme lointaines, parfois déshumanisantes.

En créant des dynamiques locales d’éducation à l’IA, les collectivités peuvent donner aux habitants les clés pour comprendre les mutations en cours et reprendre le contrôle de leur vie numérique. Cela passe évidemment par les médiateurs et conseillers numériques, relais essentiels de proximité. Nous avons par exemple initié la démarche « Marché IA » avec le Conseil National de l’IA et du Numérique, destinée à outiller les acteurs de la médiation numérique pour tenir des stands sur les marchés et échanger autour de l’IA. Déjà 80 demandes d’animation ont été recensées, comme à La Baule où plusieurs interventions ont permis de démythifier le sujet auprès des visiteurs.

Plus largement, l’engagement citoyen est un levier puissant. À l’instar de la Fresque du Climat — un jeu sérieux sur les enjeux climatiques qui a déjà sensibilisé plus d’un million de personnes — La Bataille de l’IA repose sur une dynamique de transmission : les participants à un atelier peuvent ensuite se former pour l’animer à leur tour. En partenariat avec des collectivités, nous formons ainsi des agents et des citoyens à utiliser le jeu sur leur territoire. Par exemple, avec la Communauté urbaine d’Arras, nous avons formé dix personnes qui ont ensuite sensibilisé en autonomie près de 200 habitants aux enjeux de l’IA, en lien direct avec les élus.

Loin d’être réservés aux experts, ces sujets doivent être saisis par toutes et tous. C’est une condition indispensable pour construire des systèmes d’intelligence artificielle de confiance, respectueux de nos sociétés et de notre environnement. Dans cette perspective, les collectivités ont un rôle clé : celui de créer les dynamiques locales qui permettront aux citoyens et citoyennes de reprendre la main sur leur avenir technologique.